Dans mon village, une légende traverse les générations et effraie même les plus téméraires. On dit que dans la forêt aux portes de la bourgade se trouve un gouffre si profond qu'il est impossible d'y voir la fin. Ce gouffre serait la frontière entre le monde des vivants et l'Enfer. On pourrait y entendre un sifflement strident dans le fond qui happe les âmes si les malheureux regardaient trop longuement le fond du gouffre. Il serait impossible d'en sortir, sinon défiguré, dans un corps abominable, démoniaque, damné. Peu de gens ont été assez courageux pour trouver ce fameux trou et sont revenus dans le village sains et saufs, mais moururent tous dans des circonstances mystérieuses. J'ai découvert par hasard ce fameux lieu, sans trop m'en approcher, et gardai cela secret. Qui l'eut cru que cet endroit me permettrait de tuer quelqu'un sans jamais être découvert ?
Tout s'est passé très vite, ce fut un coup de folie irréfléchi, impulsif. Ma victime ? Mon bourreau, celle que je considérais comme une sœur, Ariel. Naïve, je crus pendant si longtemps que me brimer, m'insulter, me maîtriser fut sa façon de me montrer de l'affection. Puis je suis tombée amoureuse d'un garçon de mon lycée, Jean, peu attirant physiquement mais d'une bonté d'âme sans pareils, soucieux de mon bien-être et altruiste. Il me fit montrer tout ce que je ne vis pas jusque-là : Ariel me harcelait, me retenait dans un étau qu'il m'était impossible d'y échapper sans douleur. Cette douleur, je l'ai sentie, subie lorsqu'Ariel découvrit qu'elle perdait son emprise sur moi à cause de Jean. "De belles paroles, mais il n'en pense pas un mot", me répétait-elle à longueur de journée, "Il a seulement pitié de toi, il te quittera mais moi je serai toujours là", me sifflai-t-elle au creux de l'oreille comme une hypnose en pleine conscience. Je fus si faible d'esprit, si fragile que son jeu passif-agressif finit par fonctionner avec brio et je décidai de rompre avec Jean. Je feignais un manque de confiance en lui, un comportement détestable, une raison bateau pour justifier mon acte, mais il en connaissait la vraie raison et il se sentit impuissant, il me laissa partir car il savait ce qu'il se passerait s'il décidait de me retenir encore : plus de jeux pervers, des violences psychologiques et même parfois physiques. Je n'osais plus porter d'écharpe lorsque j'étais avec Ariel. Nous avions une relation extrêmement malsaine, si bien que je finissais par avoir un syndrome de Stockholm incurable. Mais une part de moi voulait se battre jusqu'à la mort chaque fois qu'elle croisait Jean dans les couloirs du lycée, et qu'il avait cette lueur particulière dans les yeux. "Tu peux te défaire de son emprise", me disait ce regard et j'y croyais. Le 3 mai 2014, j'ai mis un terme à ma relation avec Ariel, non sans peine, mais dans un silence extrêmement pesant, où elle essayait, par sa posture et son regard, de me forcer à me sentir coupable. Mais c'était bel et bien fini. Durant l'année qui suivit, je fus résolument seule. J'avais mes petites habitudes, me poser sur un banc tôt le matin, travailler sur mes leçons, écrire beaucoup, et lire pour oublier le monde autour de moi et Ariel qui tentait de retrouver son emprise avec un jeu encore plus sournois : les rumeurs. Elle était douée pour jouer la fille craintive et frêle, si bien que tout le lycée finit par croire à son histoire, pour une raison : je n'osais pas répliquer. Qui ne dit mot consent, apparemment. J'avais donc l'honneur d'avoir une réputation de fille odieuse, violente, hypocrite et malpolie. Jean quant à lui, avait changé de lycée, et je n'avais plus personne. Je finissais le lycée avec des notes exceptionnelles et quelques prix de jeunesse littéraire, qui me promettait à un avenir d'auteur prometteur, mais socialement vide.
Je sentais encore l'emprise d'Ariel en moi, cette petite voix qui me disait : "C'est de ta faute tout ça, tu es malheureuse car tu n'es plus avec moi. Tu peux être à nouveau comblée si tu reviens vers moi. On sera heureuses, rien que toutes les deux". Cette petite voix me fit perdre la raison et je vins à croire que je l'aimais à la folie, que c'était mon grand amour, mais il n'en était rien, je le savais mais un lien continuait à nous maintenir non loin l'une de l'autre. J'ai tout tenté pour m'en défaire, mais rien n'eut de succès. Le 25 juillet 2015, j'ai atteint le point de non-retour, mon esprit était embué par des pensées déraisonnées. Je ne voulais pas mourir, j'avais malgré tous des choses qui me maintenait en vie, mes succès littéraires et ma famille, mais je voulais en finir une bonne fois pour toutes avec cette histoire. Je demandai à Ariel de me rejoindre à l'orée de la forêt ce 25 juillet pour discuter. Elle vint avec cet air victorieux bien dissimulé derrière un masque d'indifférence, mais je ne la connaissais que trop bien pour savoir qu'elle croyait avoir gagné. Nous commencions le chemin vers le gouffre et elle ne se doutait de rien. Je tenais, crispée, les bretelles de mon sac à dos tandis qu'elle parlait, qu'elle faisait un tableau magnifique du retour à la normale de notre relation. Pour être honnête, je n'entendis rien de ses plates paroles qui n'avaient plus aucune signification pour moi. Je regardais droit devant moi, un marteau me frappant les parois de mon crâne avec vigueur. Le son qui s'entrechoquait dans ma tête ressemblait à un "faut en finir", "faut en finir", "faut en finir"...
A l'instant où elle se rendit compte que nous étions arrivées et où nous étions arrivées, l'expression sur son visage changea instantanément. La vanité et l'orgueil firent place à une peur panique qu'elle eut beaucoup de mal à cacher, et encore plus lorsque je sortis de mon sac à dos le pistolet semi-automatique que j'avais volé à mon père, policier haut gradé. Je pointai Ariel avec mon arme, entre les deux yeux, et elle fondit en larme, essayant de ne pas être trop près de moi. Elle reculait à chaque fois que j'avançais, si bien qu'elle se dirigeait dangereusement vers le vide.
ŞİMDİ OKUDUĞUN
DIX
Bilim KurguDans ce monde manichéen par essence, le monde entier se force à croire qu'ils font partie du bon côté de la barrière, qu'ils sont foncièrement bons et le resteront jusqu'à leur mort : c'est souvent vrai, sauf pour certains qui, quoi qu'ils fassent s...
