Cinq ans que j'ai pas bossé dans le privé. L'angoisse.
De sa webcam, mon directeur de thèse me lance un sourire mi-gêné, mi-pixellisé. On sait tous les deux que j'ai pas le choix. Je vais accepter.
Si j'ai quitté l'univers des start-ups creuses à la bienveillance conditionnelle, c'est pourtant pas pour rien. Je compte, quoi, trois burn-out, deux harcèlements ? Et encore, ça pourrait être pire, je pourrais être une meuf. Merde.
Merde. Merde. Merde.
Le public, bosser à l'université, ça m'allait bien, pourtant. Au moins là, on te saoule pas avec la productivité, on scrutinise pas chaque minute de ton temps pour savoir si t'as œuvré à Créer de la Valeur.
Non, à l'université, dans la recherche scientifique, on te saoule avec les paperasses administratives, les pots de départ de la génération des jobs à vie, et surtout on te saoule à aller chercher de l'argent là où il y en a. Même dans le privé.
Et là, c'est dans le privé qu'on m'envoie chercher la thune. Faire de la recherche pour le privé, aucun problème. On te demande juste un truc : faut que ta recherche ait de l'intérêt pour la grosse boîte. Elle paie pas pour rien, elle investit. Ça fait longtemps que Coca paie pour la recherche sur le sucre et Marlboro sur le cancer. On voit où ça les a menés.
Ça les a menés partout.
Merde. Je m'imagine déjà dans un open space tellement propre que le seul indice que t'es là, c'est quand tu renverses ton café poisseux sur ta table vide. Même pas, en fait. Tout est nettoyé à 6h du mat' par les invisibles, manquerait plus que tu nettoies tes propres conneries.
Le premier jour, t'auras bien un ou deux gars pour venir me parler, la barbe de trois jours, la chemise bleue ouverte, les cheveux en arrière, ils vont me taper l'épaule, m'inclure dans leur conversation de foot de merde dont j'ai absolument rien à foutre. Elle vient d'où, la malédiction qui vous oblige à ce point à être chiants ?
Faut que j'embrasse quel cul de grenouille pour qu'on puisse parler, je sais pas, politique, amour, religion même, un truc qui fâche un peu, qui prend aux tripes, ou au moins qui excite plus que de raconter les scènes d'action du dernier Marvel à la con ?
Je veux pas y retourner. Merde.
Mais je souris poliment. Rien à faire, ça arrive quand ma mâchoire se serre et quand je me rappelle que j'ai été au RSA et qu'on n'est pas descendus sous 7% de chômage depuis 1983. Une personne sur dix, presque. Alors ouais, je souris et j'accepte la tartine de merde.
Je vais bosser dans la grosse boîte.
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Au travail
Short StoryC'est un défouloir de fiction autobiographique. Chaque chapitre est écrit séparément, sans être modifié ensuite. J'espère que cela explique la plupart des incohérences. Toute ressemblance avec des personnes et situations réelles est probable, mais v...
