Three Single Words

By LilithSinder

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Ce monde a toujours été instable, mais en arrivant aux États-Unis, Elin réalise qu'elle n'a jamais vraiment t... More

Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32

Chapitre 5

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By LilithSinder


Tadi me mit le casque sur la tête et m'installa derrière lui sur la moto. Je me cramponnai à lui du mieux que je pouvais, mes bras entourant fermement sa taille. Plus je le serrais, plus il accélérait ; et plus il accélérait, plus je le serrais. Une étrange logique. Je ne connaissais pas les limites de vitesse aux États-Unis, mais je savais que nous allions vite. Trop vite pour moi.

Je n'osais pas ouvrir les yeux. Le vent sifflait autour de nous, et mon casque, pressé contre le dos de Tadi, ne m'apportait qu'un maigre réconfort. Malgré la chaleur, il avait enfilé une veste en jean. Cela semblait logique : à moto, le vent fouette la peau, et mieux vaut une protection minimale.

Soudain, mon ventre se tordit douloureusement, m'envoyant une alerte bien connue. Non... pas encore. Je n'avais aucune envie de revivre ce qui s'était passé dans la douche ce matin.

— Tadi ! Va moins vite ! — Je criai à travers le bruit du moteur et du vent, ma voix étouffée par le casque.

— Quoi ?

— Je ne me sens pas bien ! Arrête la moto !

— On arrive bientôt ! Tiens encore un peu !

— Ok !

Il n'avait pas menti. Quelques minutes à peine après ma demande, il ralentit et gara la moto sur une grande place. Dès que mon pied toucha le sol, je me sentis pantelante, comme si la terre sous moi tanguait.

L'endroit où Tadi m'avait emmenée était une sorte de complexe gigantesque. Un immense centre commercial se dressait devant nous, entouré de restaurants, de cafés, d'un bowling et de divers magasins. L'air frais et climatisé de l'entrée me fit un bien fou, dissipant presque instantanément ma nausée.

Dans mon sac en bandoulière, je commençai à farfouiller à la recherche d'une barrette pour attacher mes cheveux. Comme souvent, je ne la trouvai pas. À la place, je dénichai un vieux crayon à papier traînant au fond et improvisai un chignon désordonné. Tandis que je me débattais avec mes mèches rebelles, Tadi me regardait. Il semblait vouloir dire quelque chose, mais il se retint pour une raison que je ne comprenais pas.

C'est alors que mon téléphone émit un « plop » discret. Je sursautai, peu habituée à recevoir des messages. Mes doigts tapotèrent l'écran pour déverrouiller l'appareil, dévoilant un nouveau message d'Abel, le frère de Linda.

« Hey ! Ça va ? On va à Clearwater, ça te dit de venir avec nous ? :D »

Clearwater. Le nom ne me disait rien. Je me tournai vers Tadi.

— Dis, c'est quoi Clearwater ?

— Une forêt. Pourquoi ?

— Abel m'a proposé d'y aller.

— Abel ? Quand ça ?

— Là, à l'instant. Je crois que c'est aujourd'hui, mais je ne sais pas à quelle heure...

— Demande-lui, et demande aussi qui sera là de ma part. — Un léger sourire flottait sur ses lèvres.

— D'accord, attends...

Je pris un moment pour rédiger ma réponse. J'avais toujours cette peur de mal formuler mes phrases ou de laisser traîner des fautes idiotes. Après m'être relue trois fois, j'envoyai finalement :

« Je ne sais pas, quand y allez-vous ? Je suis avec Tadi au centre commercial. Il demande qui sera là. :) »

La réponse ne se fit pas attendre. Abel écrivait vite, bien plus vite que moi.

« On y va ce soir, vers 18 ou 19 h. Pour l'instant, on est sept : Aden, Nash, Axel, Arly, moi, et deux de mes potes. Pourquoi vous êtes au centre commercial ? »

Je fronçai les sourcils avant de répondre :

« Je ne sais pas trop, c'est Tadi qui m'a emmenée. Mais il faut qu'on rachète une porte. »

« Une porte ? Pourquoi ? »

« L'autre a été fracassée... »

« Un voleur ? »

« Non, un gros animal, je dirais. »

« Un gros animal ? Comme quoi ? »

« Aucune idée... un gros chien, j'imagine. »

« Un chien n'aurait pas pu casser une porte, si ? »

« Alors c'était un loup. La porte était en verre. »

« Si une porte est en verre, elle est au moins triplement vitrée. C'était la porte de quoi ? »

« De ma chambre. Elle donnait sur l'escalier qui mène dehors. »

« Même un loup n'aurait pas pu casser une porte comme ça. »

« Alors c'était un autre animal. »

« Tu ne trouves pas ça un peu bizarre ? »

« J'ai vu cette chose, mais je ne peux pas dire ce que c'est. Je n'en ai aucune idée... »

Abel répondit presque aussitôt :

« Ok. Donc vous rachetez une porte en verre. Puisque Tadi est avec toi, demande-lui s'il veut venir aussi. J'étais censé lui demander ce matin, mais son portable était éteint et il n'était pas chez lui. »

Je levai les yeux de mon écran pour poser la question à Tadi... mais il n'était plus là.

— Tadi ?

Je regardai autour de moi, mais aucune trace de lui. Je soupirai, me sentant stupide. Comment avais-je pu le perdre de vue en pleine conversation avec Abel ?

Le centre commercial était bondé. Des dizaines de silhouettes allaient et venaient, m'empêchant de me concentrer.

— Mais quelle cruche...

Je serrai mon téléphone contre moi et me mis à marcher, espérant retrouver Tadi dans cette marée humaine.

Je tournais en rond, cherchant désespérément un repère. Tout autour de moi s'étendait une véritable marée humaine. Mon regard balaya la foule, mais rien. Pas un signe de Tadi. Où pouvait-il bien être ? Mon cœur battait de plus en plus fort, et une angoisse sourde montait en moi. J'avais beau essayer de rester calme, c'était peine perdue.

– Mais où est-ce qu'il est passé ? marmonnai-je entre mes dents.

Je n'arrivais pas à retrouver son visage. Il était comme englouti par cette foule interminable. Je paniquais, je n'avais plus aucune idée de l'endroit où j'étais. Sans m'en rendre compte, je m'étais bien éloignée du dernier endroit où je l'avais vu. Mon esprit cherchait désespérément des solutions, mais tout me semblait flou, confus.

Les centres commerciaux aux États-Unis... Est-ce qu'ils sont vraiment plus grands qu'en France ? Ou bien c'était moi qui n'avais plus aucune notion de mesure ? En tout cas, cet endroit était colossal : des étages à n'en plus finir, des fontaines gigantesques, des boutiques par centaines, des escalators qui montaient, descendaient, bifurquaient. Tout n'était qu'un labyrinthe de passages et de chemins. Il y avait des gens partout : des adultes, des enfants, des adolescents. Une véritable fourmilière. C'était la première fois que je voyais un endroit aussi effervescent, et franchement, je n'aimais pas ça.

Je cherchais son numéro sur mon téléphone, l'appelai... Rien. Pas de réponse. Son portable était éteint. Évidemment ! Il devait être à court de batterie. Après tout, Tadi avait passé la nuit chez moi, et dans le chaos ambiant, aucun de nous deux n'avait pensé à vérifier l'état de nos téléphones. Une erreur que je commençais sérieusement à regretter.

Je me sentais submergée, perdue. Et oui, peut-être que ça paraissait excessif, mais pour moi, c'était une véritable épreuve. Cette foule oppressante réveillait quelque chose en moi, une peur latente que je n'avais jamais vraiment nommée. Je crois que je suis ochlophobe, oui, j'ai peur des foules. Pas comme l'agoraphobie – non, ce n'est pas juste la peur des espaces publics – mais cette sensation d'être engloutie, de ne pas pouvoir respirer. Ajoutez à cela une dose de claustrophobie latente, et vous obtenez le cocktail parfait pour une crise de panique.

– OK, respire, respire, soufflai-je à voix basse, comme pour me convaincre moi-même.

Mais c'était plus facile à dire qu'à faire. Mon esprit s'embrouillait, mes pensées se bousculaient dans tous les sens. Je courais sans but précis, mes jambes m'entraînant ici et là sans aucune logique. Mon souffle s'accélérait, ma poitrine se serrait. J'avais besoin de trouver une solution avant de perdre totalement pied.

Et là, une idée me vint. La musique. Peut-être qu'elle pourrait m'aider. Je fouillai frénétiquement dans mon sac à la recherche de mes écouteurs. Par miracle, ils étaient là. Ces vieux écouteurs usés, fidèles compagnons depuis des années, semblaient tenir encore le coup malgré leur état déplorable. Je branchai le tout à mon téléphone, enfilai les écouteurs, et cherchai une chanson qui pourrait m'apaiser.

C'est "Come Alive" des Foo Fighters qui attira mon attention. Les premières notes résonnèrent dans mes oreilles, comme un baume sur une plaie à vif. Je fermai les yeux et me laissai envahir par la mélodie.

"Seems like only yesterday"
(Ça ressemble tout juste à hier)

"Life belong to runaways"
(La vie appartient à ceux qui s'enfuient)

"Nothing here to see, no looking back"
(Il n'y a rien à voir ici, pas de regard en arrière)

"Every sound monotone"
(Tous les sons sont monotones)

"Every color monochrome"
(Chaque couleur est monochrome)

"Life begin to fade into the black"
(La vie commence à être tirée vers le noir)

"Such a simple animal"
(Tel un simple animal)

"Sterilized with alcohol"
(Stérilisé à l'alcool)

"I could hardly feel me anymore"
(Je ne peux que difficilement me ressentir)

Je m'arrêtai un instant, totalement absorbée par la chanson. Tout autour de moi semblait s'effacer : les gens, les bruits, les lumières agressives. Il ne restait que la musique et cette voix grave qui chantait dans mes oreilles. La panique s'estompait peu à peu, remplacée par une étrange sérénité.

Ainsi, le premier couplet résonnait dans ma tête. Chaque phrase semblait s'adresser directement à moi, comme si les Foo Fighters avaient écrit ces mots pour raconter ma vie, mes ressentis d'hier. Une étrange sensation de compréhension m'envahissait. Je me sentais comprise, presque à ma place. Et ça, ça m'avait calmée.

Je repris ma marche, plus doucement cette fois. Pas besoin de précipitation inutile. Je prenais soin de tout observer attentivement, scrutant chaque visage, chaque silhouette. Tadi pouvait être n'importe où, mais je ne pouvais pas le rater. Alors que je progressais dans la foule, mon téléphone vibra dans ma poche. Un message d'Abel.

"Alors ? Il est partant ou non ? Ça fait un moment que tu réponds pas..."

Je soupirai, tapai une réponse rapide :

"Non attends, je l'ai perdu. Je suis en train de le chercher."

Je remis mon téléphone dans ma poche et continuai ma route. Mes yeux scannaient sans relâche l'agitation humaine autour de moi, mais mon esprit, lui, s'évadait à nouveau, emporté par la musique qui jouait toujours dans mes écouteurs. Les paroles s'insinuaient dans ma conscience, résonnant avec une force troublante.

"Desperate, meaningless"
(Désespéré, insignifiant)

"All filled up with emptiness"
(Tout empli de vide)

"Felt like everything was said and done"
(Je me sentais comme si tout avait déjà été dit et fait)

"I lay there in the dark, I close my eyes"
(Je suis allongé là dans le noir, je ferme les yeux)

"You saved me the day you came alive"
(Tu m'as sauvé le jour où tu es venu à la vie)

Un sourire sarcastique étira mes lèvres. J'étais incapable de m'empêcher de murmurer pour moi-même :

– Et puisque tu m'as sauvé, ne m'abandonne pas. Laisse-moi te trouver au lieu de me planter là comme une idiote, crétin...

La musique continuait de jouer dans mes oreilles, inlassable. Chaque mot semblait me frapper en plein cœur, tant leur sens faisait écho à mes pensées.

"Knew that it was time to say goodbye"
(Je savais qu'il était temps de dire au revoir)

– Non. Je ne dirai pas au revoir, soufflai-je. Il n'a pas pu me laisser seule. Pas Tadi. Il n'aurait pas fait ça... Si ?

"The reason you left me to survive"
(La raison pour laquelle tu m'as quitté pour survivre)

Non, il ne m'aurait pas abandonnée. J'en étais certaine. Mais alors, où était-il ?

Et c'est là que ça m'a frappée : un parfum familier, celui de Tadi. Je ne saurais pas expliquer comment, mais je l'ai senti, distinctement, au milieu de ce chaos. Mon instinct prit le relais. Je pivotai sur moi-même, telle une girouette agitée par le vent. Mon regard balaya les alentours jusqu'à ce que je l'aperçoive enfin. Là, à quelques mètres, il cherchait lui aussi, scrutant la foule avec insistance.

"I can finally breathe"
(Je peux enfin respirer)

Je commençai à me frayer un chemin vers lui, en évitant soigneusement de le perdre de vue. Son blouson en jean avait disparu, mais je savais que c'était lui. J'en étais certaine. Je sentais son nom sur mes lèvres, prêt à franchir mes cordes vocales. Mais alors que je m'apprêtais à l'appeler, il disparut à nouveau, avalé par la foule.

– Merde !

Dans un élan de désespoir, je criai enfin :

– Tadi !

Et comme si mes mots avaient traversé la cacophonie ambiante, je l'entendis m'appeler à son tour. Ce n'était peut-être qu'une hallucination, un désir si fort qu'il en devenait réalité. Mais cela eut un effet immédiat : mes yeux se fixèrent sur lui à nouveau. Il se rapprochait.

"I lay there in the dark"
(Je suis allongé là dans le noir)

"Open my eyes"
(J'ouvre mes yeux)

"You saved me the day that you came alive"
(Tu m'as sauvé le jour où tu es venu à la vie)

Tadi arriva enfin devant moi. Son expression, d'ordinaire si neutre, laissait transparaître une émotion inhabituelle. Il me fixa un instant, puis, sans un mot, il m'attira contre lui. Ses bras m'enveloppèrent, me protégeant comme s'il craignait de me perdre à nouveau. Je sentais son souffle rapide contre mes cheveux, son cœur battant à un rythme effréné. Il avait couru. Sans aucun doute, il avait arpenté chaque recoin de ce centre commercial, défiant la foule, les escalators et les étages, tout comme moi.

Et il était soulagé. Je le sentais.

"Come Alive"
(Venir à la vie)

Dans ses bras, je me sentais bien. En sécurité. Mais une question ne cessait de me tourmenter : comment étais-je capable de lui faire autant confiance, alors que je l'avais rencontré la veille ? Moi, si méfiante, si distante d'habitude... Pourquoi maintenant ? Pourquoi lui ?

Et lui, pourquoi ? Pourquoi avait-il fait tout cela pour me retrouver ? Pourquoi ce besoin presque obsessionnel de me protéger, depuis la veille, comme si c'était une évidence ?

Pourquoi avais-je l'impression que tout cela avait du sens, alors même que rien ne l'expliquait ?

Mon esprit était déjà bien assez perturbé avant ma rencontre avec lui, mais depuis hier, il me rend complètement folle. Il ne m'a toujours pas expliqué ce qu'il s'est passé la veille. À croire qu'il fait tout pour éviter le sujet, comme s'il avait peur d'en parler. Mais cette fois, je ne lâcherai pas. Maintenant que je l'ai sous la main, il devra capituler.

Ma voix, basse et incisive, fendit la cacophonie environnante pour atteindre les oreilles attentives de Tadi :

– Alors ? Tu comptes me le dire quand, ce que c'était, et m'expliquer ce qu'il s'est passé ? Ne me dis pas que tu n'en sais rien, parce que je sais que c'est faux. Tu sais exactement ce que c'est. Je le sens. Et crois-moi, je saurai si tu mens. Je ne sais pas comment, mais j'en suis persuadée. Et je déteste qu'on me mente.

– Je n'ai pas le choix, donc ? répondit-il, avec un soupçon de résignation.

– Drôlement perspicace, soufflai-je d'un ton neutre, presque détaché, comme si cette conversation était des plus banales.

– Et toi, incroyablement sarcastique, rétorqua-t-il sur le même ton.

***

Comme il était déjà midi passé et que nous n'avions toujours rien mangé, Tadi suggéra un bar dans le centre commercial. En temps normal, je déteste qu'on décide pour moi, surtout sans me demander mon avis. Mais là, deux raisons jouaient en sa faveur : d'abord, je ne connaissais pas encore la ville, et ce centre commercial était un véritable labyrinthe. Ensuite, j'étais affamée... enfin, en théorie. En pratique, l'idée de manger après avoir passé la matinée à vomir mes tripes me donnait la nausée.

Le café qu'il avait choisi était décoré dans un style années 50, comme un diner américain classique. L'extérieur ressemblait à un wagon de train encastré dans un mur. Une fois à l'intérieur, j'ai été surprise par la taille du lieu. L'espace était lumineux, animé par les conversations et les tintements de verres. Nous nous sommes installés à une table près d'une large baie vitrée qui offrait une vue sur la galerie commerçante et ses passants affairés.

Une serveuse souriante nous apporta les menus. La carte débordait de burgers, sandwiches et autres plats riches en calories. Mon appétit n'étant pas vraiment au rendez-vous, je parcourais les pages sans conviction. Tadi, lui, releva les yeux vers moi :

– Même si tu n'as pas faim, tu dois manger quelque chose. Si tu ne choisis rien, je le ferai pour toi, et je te jure que tu devras tout finir. C'est clair ?

Puis il replongea dans le menu, comme si de rien n'était.

Non mais sérieusement, il lisait dans mes pensées ou quoi ? À croire que ma tête était un livre ouvert.

– Ma chère, je n'ai même pas besoin de lire dans ta tête. Tout est écrit sur ton visage, lança-t-il soudainement, sans relever les yeux.

Génial. Je baissai la tête, rougissante, et me concentrai sur la carte. Un steak tartare, ça devrait faire l'affaire. Léger, sans fioritures, juste ce qu'il me fallait.

Une fois la commande passée, Tadi me regarda avec un air mi-surpris, mi-amusé :

– Sérieusement ? Un steak cru ?

– Oui, ça te dérange ?

– Non, mais... c'est spécial.

– Ça s'appelle un steak tartare, figure-toi. C'est fait pour être mangé cru.

– Et tu as choisi ça parce que... ?

– J'avais pas trop faim, et ça me cale bien. À la maison, je mange souvent de la viande crue sans rien ajouter.

– Ah, donc tu ne sais pas cuisiner.

– Je n'ai pas dit ça ! Même si... bon, d'accord, tu marques un point.

– Je le savais.

– Oh, mais tais-toi un peu ! J'aime juste la viande crue.

– Pas de porc, d'agneau ou de poulet cru ?

– Non. La viande de porc est grasse et a un arrière-goût étrange. Celle d'agneau, je n'aime pas. Quant au poulet cru, c'est une blague, non ?

– Pas du tout. La volaille crue se mange aussi.

– Tu sais ce que dit ma tante ?

– Non, je ne suis pas devin.

– Elle dit qu'on doit tout goûter dans la vie. Et que tout ce qui est vivant, animal ou plante, ça se mange.

– Et tu goûterais une plante carnivore, toi ?

– Non, mais apparemment, bien cuite, c'est comestible.

– Eh bien, je ne te suivrai pas dans cette aventure.

Nous avons continué à discuter jusqu'à ce que la serveuse nous apporte nos plats. Mon steak tartare était parfait, et mon thé vert glacé, rafraîchissant. En face, Tadi faisait face à un énorme hamburger. Son expression, lorsqu'il l'a vu, m'a fait éclater de rire.

– Mange-le avant que ce soit lui qui te mange, lui lançai-je en riant.

– Tu vas m'aider, non ?

– Tu rêves.

Mais avant même que je puisse réagir, il piqua une bonne moitié de mon steak avec sa fourchette et l'avala d'un coup.

– Hé ! C'était à moi !

– Et c'est très bon, répondit-il, imperturbable.

– T'es un vrai morfale. Mange ton burger, au lieu de piller mon assiette !

– Si ça peut me motiver à le finir, c'est tout bénef.

– Sérieusement, t'es pas humain.

– C'est l'un de mes nombreux talents.

– Con. Un jour, tu finiras par avoir des crampes d'estomac, et crois-moi, je vais savourer ce moment.

– C'est mignon, tu t'inquiètes pour moi maintenant ?

– Pas du tout. J'attends juste ce jour avec impatience.

Mon téléphone vibra contre ma cuisse. Cette fois, c'était un appel. En regardant l'écran, je réalisai que j'en avais raté un juste avant. Le numéro affiché n'était pas enregistré dans mon portable, mais je décrochai tout de même :

Allô... ?
— Elin ?
— Euh... oui ?
— C'est Michael.
— Qui ?
— ... Michael Backer, le fils de Frederic.
— Ah oui ! Désolée, j'avais oublié... Donc, ça va ?
— Oui, et toi ? Tu te plais dans ton nouveau chez-toi ?
— Pour l'instant, je ne m'y sens pas vraiment chez moi, mais oui, j'aime beaucoup.
— Comment ça ?
— On vit au beau milieu d'une forêt...

— Rectification, intervint Tadi, au milieu des bois.
... Pardon. Donc, non, c'est au milieu des bois.
— Et ça ne te plaît pas ? Quand on s'était vus, tu m'avais dit le contraire, que tu aimais bien les endroits un peu éloignés de tout. L'Idaho, c'est parfait pour toi. C'est l'État avec le plus de forêts aux États-Unis. En plus, tu vis à Pocatello, c'est ça ?
— Oui, oui. J'ai lu avant de venir qu'il y avait entre trente et quarante pour cent de forêts ou un truc comme ça... On ne peut pas dire que je vis à Pocatello, c'est à vingt minutes d'ici. Mais je ne me plains pas, j'aime effectivement les bois, la verdure et tout ça ; mais bon, là, je dois racheter une des portes en verre de la maison.
— Comment ça se fait ?
— Il y a eu...
Je lançai un regard à Tadi pour qu'il me souffle quoi dire, espérant qu'il trouve une excuse valable.
— Dis juste que c'est en portant un meuble...
— ... OK.
Alors ? reprit Michael à l'autre bout du fil.
— Je portais un meuble, et je l'ai fait tomber dessus.
— C'était quoi ? Ton bureau ? Ha ha ! Tu es vraiment un cas, toi !
— ... Ha ha... Bref, pourquoi tu m'appelles ? Je suis en train de manger, là...
— Ah oui ! Pardon. Je voulais te prévenir que tes parents ne resteront pas jusqu'à la fin de la semaine chez nous.
— Et ? Ils auraient bien pu me prévenir eux-mêmes qu'ils rentreraient plus tôt...
— En fait, ce n'est pas ce que je voulais dire : tes parents sont partis de l'État de Washington hier soir, et ils se rendent en Californie avec mes parents.
— Quoi ?! Mais attends, c'est super loin !
— Je sais... Ils ont des choses à y régler, et tes parents parlaient d'y acheter un appartement ou quelque chose comme ça... Ils m'ont dit de t'appeler à leur place parce qu'ils n'avaient pas le temps.
— Ne me dis pas qu'on va devoir encore déménager ?
— Non, mais ton père a besoin d'un appartement pour le travail, c'est ce qu'ils ont dit et...
— Attends, je te rappelle !

Je lui avais raccroché au nez, on dirait. Mais je devais appeler mes parents avant d'avoir encore d'autres mauvaises surprises. Tadi me regardait, perplexe. Je savais qu'il se demandait ce qui se passait, alors je lui répondis avant même qu'il ne pose la question :

— ... La légendaire responsabilité de mes parents se manifeste encore une fois.
— Ah... Et c'est quoi, cette fois ?
— Aucune idée, nous allons voir...

Mes doigts composèrent nerveusement le numéro de mon père. J'appelai, mais il ne répondit pas (comme c'est surprenant, j'aurais dû appeler maman d'abord...). Je composai donc celui de ma mère, qui décrocha tout de suite :

Oui, chérie ?
— C'est une blague ?
— De quoi ?
— L'histoire de la Californie, de l'appartement... c'est une blague, c'est bien ça ?
— Non, c'est suite à un contrat que ton père a passé. Ça lui fait plus de proximité avec le travail.
— ... Non mais dites-moi que je rêve... marmonnai-je, désespérée.
— De quoi ?
— Rien. Mais la maison, alors ? On vient tout juste de l'avoir !
— Et alors ? On n'a jamais dit que tu déménageais avec nous dans l'appartement... On viendra te voir quand nous aurons du temps.
— Tu rigoles ?
— Non, je suis très sérieuse. Nous allons vivre avec ton père dans un appartement, et dans la maison quand nous aurons du temps. On viendra avant la rentrée des classes, ne t'inquiète pas.
— Je suis censée faire comment, maintenant ?
— Faire quoi ?
— Aller en cours, faire les courses...
— On s'est arrangés avec Amy et Nash. Cette semaine, c'est eux qui s'occuperont de toi et...
— Je ne veux pas tout leur mettre à dos. On se connaît à peine, en plus ! Ils sont super gentils, et je ne veux pas profiter de cette gentillesse.
— Mais on les connaît depuis un moment déjà !
— ... Quoi ?
— Tu ne te souviens pas ? Quand tu étais plus petite...
— Mais de quoi tu parles ?
— ... De rien ! Laisse tomber... Donc, comment tu as dormi ces derniers jours ?
— Maman ! Ne change pas de sujet ! Je t'ai posé une question...
— Avec ton père, on va s'arrêter pour faire le plein. Et ne t'inquiète pas, les voisins ne t'auront pas tout le temps sur le dos, comme tu dis... Tu vas vivre avec Michael. Il arrive dans deux jours à la maison, il aura la chambre d'amis...
— Quoi ?! Maman...
— Bisous, mon cœur ! À plus tard...
— Maman !!

Elle venait de raccrocher. Rester calme, rester calme, rester calme... Rappeler Michael. Je repris mon téléphone et composai le numéro de ma future "nounou". Michael avait un an de plus que moi, et honnêtement, je ne le connaissais pas vraiment. Disons que je l'avais vu deux ou trois fois par Skype, mais à cause des pixels, impossible de dire à quoi il ressemblait réellement. Et maintenant, je vais vivre avec quelqu'un que je ne connais même pas ! Sérieusement, il faudrait décerner une médaille à mes parents pour ce coup-là. Non, mieux : une coupe !

Tadi, de son côté, sirotait calmement son thé en me regardant. Il semblait totalement détaché de la tempête émotionnelle qui s'agitait en moi. Pendant ce temps, une musique de fond remplaçait les habituels "bip" à l'autre bout de la ligne. Original, mais agaçant vu mon état d'esprit. Finalement, Michael décrocha :

... Oui ?
— Pourquoi tu ne me l'as pas dit plus tôt ?!
— Tu as raccroché quand j'allais te le dire...
— Et comment tu vas faire pour le lycée ?
— J'irai dans le même que toi. On a envoyé les papiers ce matin.
— Et comment on va faire pour y aller, monsieur le génie ?
— J'ai le permis. Et je suis ton aîné, respecte-moi un peu.
— Oui... Juste une question, tes cartons arrivent quand ?
— Demain matin pour une partie, et une deuxième en fin d'après-midi.
— OK. Et toi, tu arrives quand ?
— Après-demain à huit heures.
— Très bien. Tu sais cuisiner ?
— Ça peut aller, pourquoi ?
— Parce que moi non.
— Ha ha, d'accord. Et sinon, ça ne te dérange pas qu'on vive ensemble ?
— Ben, je n'ai pas trop le choix, du coup...
— Merci, c'est sympa...
— Désolée, ça sonnait moins méchamment dans ma tête. Ce que je veux dire, c'est que je ne sais même pas à quoi tu ressembles... Ça doit être la quatrième fois qu'on se parle, alors tu pourrais me comprendre un peu.
— Ouais, bref, je vais continuer à charger les cartons. À plus !
— À plus...

Je sentais que la semaine allait être mouvementée... très mouvementée. Et dans deux semaines, c'était la rentrée. Je crois... non, je suis sûre que je hais ma vie. Heureusement, ou pas, que j'avais Tadi à mes côtés. Il avait déjà presque terminé son assiette en quelques instants à peine. Je le regardais, abasourdie, en train de zieuter la carte pour choisir le dessert parfait.

— T'as même pas encore fini ton hamburger et tes frites, et tu penses déjà à manger autre chose ?
— Je suis humain, après tout !
— Ben, pour un humain, t'as une vraie faim de loup...

Ma remarque fit naître sur son visage une expression étrange. Pendant une fraction de seconde, il parut choqué, presque effrayé, puis il détourna le regard.

— Tadi ? Ça va ? T'as l'air...
— Ça va, c'est rien. J'ai cru que t'avais dit un truc...
— Ben oui, j'ai dit que tu étais affamé. Tu comptes le finir, oui ou non, ton hamburger ? Je sais qu'il est énorme, mais quand même...

Son air gai revint en un clin d'œil, accompagné d'un sourire malicieux.

— Ben oui, mais tu crois que j'ai pris un grand pour quoi faire ?
— T'avais fait exprès de prendre le plus gros ?
— Bien évidemment que oui.
— Alors pourquoi tu ne le manges pas ?
— À ton avis ?
— Tu veux en faire un doggy-bag pour la "bête" d'hier soir ?
— Non, le doggy-bag, ce sera toi...
— Mais... !
— Je rigole. Juste que, à mon avis, un hamburger ne pourrait pas te faire de mal.
— C'est-à-dire ?
— Tu sais très bien ce que ça veut dire... Ouvre la bouche et fais "Aaaah" !
— Non ! Si tu crois que je...

Trop tard. Un morceau de son maudit sandwich avait atterri dans ma bouche. Tadi me regardait, triomphant, toujours avec ce sourire narquois. Je n'avais pas le choix : je devais mâcher et avaler. Quand je réussis enfin à me débarrasser de ce morceau, je le fusillai du regard.

— Pourquoi t'as fait ça ?!
— La raison importe peu. Alors mange.
— Non mais je rêve ! Je peux décider de ce que je fais, quand même !
— Elin, soit tu prends ta fourchette et ton couteau, ou tes mains, et tu manges cet hamburger...
— ... soit quoi ?
— ... soit je te fais manger.

Il affichait toujours cet air sûr de lui, comme s'il était absolument certain de remporter cette bataille.

Il m'a finalement fallu me résoudre à le manger, ce maudit sandwich. Pendant que je mastiquais avec une lenteur exaspérée, Tadi s'était appuyé sur la table, ses coudes enfoncés dans la nappe, le menton niché dans ses mains. Il me fixait, un sourire énigmatique aux lèvres.

Et là, sans raison apparente, une sensation étrange m'envahit. Comme si cette scène s'était déjà déroulée, il y a longtemps. Très longtemps. Pourtant, c'était absurde. Je ne connaissais pas Tadi avant cette année, pas vrai ?

Et pourtant... son prénom. Il sonnait comme un écho familier, quelque chose que je connaissais depuis toujours. C'était inexplicable. Plus j'essayais d'y penser, plus cette conviction s'ancrait en moi : je le connais. Je ne saurais pas dire en quoi, ni comment, mais si quelqu'un me posait des questions sur lui, je savais que je pourrais répondre à toutes, sans hésiter.

De son côté, il semblait en savoir tout autant sur moi, si ce n'est plus. Tadi connaissait mes faiblesses, mes habitudes, mes peurs les plus profondes. Et c'était dérangeant. Ou peut-être réconfortant. Je ne savais plus. Je n'arrivais pas à décider si je devais fuir cette proximité étrange ou m'y abandonner.

Alors, pour en avoir le cœur net, je décidai de faire un test. Je commençai par m'interroger mentalement : « Quelle est sa date d'anniversaire ? »

Sans réfléchir, la réponse surgit dans mon esprit : le 23 avril.

Je me figeai.

Stop.

Comment je pouvais savoir ça ? Instinctivement, je l'avais pensé, comme si la réponse m'était évidente, ancrée quelque part dans une mémoire que je ne savais pas posséder.

Je pris une inspiration.

— Tadi... dis-moi. Tu es né un 23 avril, non ?

À peine la question franchit mes lèvres qu'il eut un léger mouvement de recul. Sa réaction n'augurait rien de bon pour ma santé mentale.

— Oui, répondit-il simplement.

Son regard s'intensifia, se planta dans le mien avec une profondeur troublante. C'était comme s'il lisait en moi, scrutant quelque chose que je n'arrivais pas moi-même à comprendre. Cette sensation était à la fois terrifiante et étrangement réconfortante, comme si sa présence m'enveloppait dans une chaleur teintée de nostalgie.

— ...Tu crois que si je te pose une question complètement idiote, tu pourrais y répondre ?
— Ce sera à toi de me le dire, répondit-il avec un sourire énigmatique.
— Comment ça se fait que je sache ça ?
— Coïncidence. Ou peut-être que tu l'as entendu quelque part hier soir...

Sa réponse était si rationnelle, si simple. Mais elle sonnait faux, comme s'il cherchait à minimiser quelque chose.

— Écoute, ça peut paraître bizarre, mais j'ai de plus en plus de sentiments de déjà-vu depuis que je suis ici. Et je...
— C'est l'effet du choc, m'interrompit-il, catégorique.

Je restai un instant silencieuse. Peut-être qu'il avait raison. Peut-être que tout ça n'était qu'une illusion créée par mon esprit chamboulé par les récents événements.

— ... Ouais, tu dois avoir raison. C'est le choc, murmurai-je, plus pour me convaincre que par réelle conviction.

Mais au fond de moi, quelque chose criait, comme une voix étouffée sous des couches de confusion. Je ne savais pas ce que c'était, mais ça essayait désespérément de remonter à la surface, de me parler. Une sensation désagréable, oppressante, comme si une présence invisible me scrutait dans l'ombre, attendant que je tourne la tête pour disparaître.

Et ce sentiment de déjà-vu, qui s'insinuait en moi depuis mon arrivée... il ne partait pas.

Il était là.
Permanent.
Palpable.

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