Entrelacs - Tome Quatre - The...

By EponymeAnonyme

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T'es un con parce que tu t'autorises pas à être honnête émotionnellement et à dire ce que tu ressens. Parce q... More

1. Une soirée d'adieu
2. Entraides
3. Les sociables
4. Morte
5. De deux à trois
6. Changement de cap
7. Omni Homestead resort
8. De la tête aux pieds
9. Perdre la guerre
10. Brocard et cachemire
11. Bouillotte
12. De l'autre côté d'une vitre
13. A sa place
14. Optimisme, sang-froid, improvisation
15. Bain de sang
16. Fuite
17. Tu nous portes chance
18. Le meilleur outil d'une caisse à outils
19. Les mots justes
20. Chocolat chaud
21. Ton amie fâchée, mais ton amie quand même
22. La possibilité d'une présence
23. Continue à me sourire
24. Car une tempête venait pour eux.
25. La doctrine des loups
26. Blast
27. Tout est bien
28. Poids
29. Reconstruire entre
30. Se faire pardonner
32. Feuille morte
33. Étranges étrangers
34. Grive et merle
35. Vénéneux/venimeux
36. Veillée
37. Rituels
38. Le plus gros trou du cul du monde
39. Araignée-cafard
40. Crème de truffes
41. Unique en son genre
42. L'histoire de la baleine qui explose
43. Ce qui est caché...
44. ... et ce qui est révélé.
45. Ils viennent la nuit
46. Madone du matin
47. Redneckland
48. Orgueil et préjugés et piment
49. Roi souriant
50. Wisht Hounds

31. Crois-y pour moi et j'y croirai pour toi

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By EponymeAnonyme

De chaque côté de son flanc éclatant, le flot partagé s'évasait largement, et la baleine soulevait une vague de séduction. Il n'est pas étonnant, dès lors, que certains chasseurs, indiciblement transportés et attirés par tant de sérénité se soient aventurés à l'attaquer, découvrant pour leur malheur que cette quiétude n'était qu'apparence et cachait des ouragans.

« Vas-y, vas-y, vas-y ! s'écriait Kitty. Plus fort ! »

Merle fit de son mieux pour intensifier la cadence.

« J'sens qu'ça vient !
- T'arrête pas !
- Ouais ben c'est facile à dire ! rétorqua-t-il. C'est pas toi qu'es en train d'te démonter l'bras ! »

Il était déjà à moitié à bout de souffle.

« J'entends qu'ça gargouille ! fit Kitty.
- Rajoute de l'eau ! »

Elle pencha davantage le bec de l'arrosoir dans le conduit de la pompe pour l'amorcer.

« Allez allez allez ! » encouragea-t-elle.

Merle actionna le levier dans un furieux mouvement de va et vient. Le gargouillement de l'eau s'intensifia, alors que toute la pompe grinçait pire qu'une maison hantée.

« Tu vas... v'nir... putain... d'saloperie ! »

Il sentit soudain le levier accrocher enfin quelque chose, et l'eau jaillit à toute vitesse, les éclaboussant tous les deux. Kitty poussa un cri de surprise ravie, et Merle une exclamation de triomphe.

« J't'ai eue !
- Bravo !
- Grouille-toi, prends la suite ! »

Il n'en pouvait plus, il avait le bras en compote. Il permuta avec Kitty, qui actionna le levier vigoureusement.

« Pas besoin d'aller trop vite, préconisa Merle, faut juste pas s'arrêter, là.
- T'inquiète.
- Juste le temps d'brancher l'bazar. »

Il parlait de la pompe électrique qui prenait le relais de l'antique système manuel. Ladite pompe électrique, néanmoins, était elle-même une sacrée antiquité, un truc sur groupe électrogène à essence qui n'avait probablement pas servi depuis des décennies — depuis probablement le raccordement de la ferme au circuit de distribution d'eau moderne. Mais incroyablement, tout fonctionnait encore. Seulement, l'ancienne pompe à bras avait été une vraie misère à amorcer.
Une fois branchée au circuit de la maison, la pompe électrique prit le relais, et Kitty put s'arrêter bien avant d'être fatiguée.
Merle, lui, était vidé, et seul son orgueil l'empêcha de se laisser tomber par terre. Par contre, le réflexe de se tenir les côtes, il ne parvint pas à le retenir.

« Ça fait mal ? se soucia Kitty.
- Oh putain, ouais, t'as pas idée.
- Merci, sans toi on aurait jamais pu y arriver. »

Il se rengorgea comme un paon.

« Une sacrée putain d'peine-à-jouir, cette pompe de mes deux !
- Heureusement, je suis bien placée pour savoir que nulle ne résiste à ton talent », plaisanta Kitty.

Elle lui avait planté simultanément un baiser sur la joue, et pour ça, détail qu'il estima adorable, elle avait dû se hisser sur la pointe des pieds.
Il la prit par la taille avant qu'elle puisse s'écarter, la ramenant vers lui.

« Tu sais c'qui soulagerait sacrément bien ces fichues côtes ? ronronna-t-il juste à côté de son oreille. Un bon bain chaud.
- Tu crois que la baignoire serait assez grande pour deux ? minauda-t-elle.
- Oh, j'sais pas trop, j'peux p't'être faire l'effort de m'pousser un peu. »

Kitty rigola.

« Je me suis pas lavée intégralement depuis qu'on est partis de l'hôtel, ce serait pas du luxe.
- Oh, si c'est pour rendre service, je veux bien aussi donner un coup de main pour te laver, déclara Merle. Enfin, après.
- Blague à part, c'est faisable ? Je veux dire : avoir de l'eau chaude ?
- La pompe électrique et le chauffe-eau sont sur le même groupe électrogène, suffit de l'allumer.
- Mais on va avoir assez d'essence ? »

Il haussa les épaules.

« Aucune putain d'idée, j'sais pas à quelle vitesse le groupe consomme le carbu. Mais bon, au pire, on a quelques bidons d'avance dans la remorque, ça peut au moins faire un ou deux bains complets, comme tu dis ce sera pas du luxe, on peut bien s'l'accorder.
- Vi va sauter de joie, se réjouit la brune. Enfin, façon de parler. »

C'était sûr qu'avec l'état de sa jambe, la Brindille ne risquait pas de sauter bien haut. Mais là aussi, un bain ferait du bien.

Merle et Kitty ressortirent de la cave par l'escalier qui donnait sur l'arrière de la maison. Il n'avait évidemment pas pris le temps le jour de son arrivée d'en inspecter les moindres recoins, et avait commencé à le faire seulement une fois Vi hors de danger, lorsqu'il s'était autorisé à ne plus camper H24 dans sa chambre. C'est là qu'il avait découvert cette pompe, une vraie aubaine.

« C'est vraiment une super maison », reprit Kitty une fois dehors.

Elle embrassa du regard la grande bâtisse, bien isolée, pourvue de volets en bois très solides.

« Ouais, c'est clair, approuva son compagnon.
- C'est incroyable que personne n'ait pensé à venir s'y réfugier.
- Les proprios sont crevés en route, c'est sûr et certain, parce que sinon, c'est évident qu'ils seraient venus ici direct se mettre au vert.
- C'est fou, y a tout ce qu'il faudrait pour vivre coupé du monde, c'est au milieu de nulle part, on a notre propre eau, on pourrait cultiver, il manque juste l'électricité...
- Ce serait pas bien sorcier, intervint Merle, une éolienne, des panneaux solaires, suffirait de ça.
- Et on vit avec une électricienne, en plus.
- En plus, ouais.
- Tu crois qu'elle serait capable d'installer ça ? Je veux dire, une fois rétablie ? »

Merle comprit où elle voulait en venir.

« On ne va pas rester ici, Kit'. »

Elle lui adressa un regard d'incompréhension.

« Mais pourquoi ? On pourrait, non ? Tu as dit qu'on ne pouvait pas rester au Omni Homestead parce que c'était trop grand et trop à découvert, mais ici, ce serait pas pareil, c'est un bon endroit, non ?
- C'est un bon endroit, reconnut-il.
- Alors pourquoi ne pas rester ? Il va bien falloir qu'on s'arrête quelque part, non ? »

Il hésitait à répondre. Comment lui expliquer ?

« Non ? insista-t-elle.
- Écoute, commença-t-il, c'est vrai qu'c'est tentant, mais...
- Je comprends pas. Tu voudrais pas d'un endroit où Vi pourrait rester ? Vu son état, ce serait pas...
- Cause pas d'c'que tu connais pas, coupa-t-il. Tu sais rien d'l'état d'Vi.
- Alors explique-moi. Dis-moi enfin ce qu'elle a. »

Kitty le regarda droit dans les yeux.

« Tu sais très bien ce que je veux dire. Depuis que je la connais, elle n'a pas été une seule fois réellement en bonne santé, et c'est ça qui fait que tu es tellement différent avec elle. Qu'est-ce qu'elle a ?
- Demande-lui à elle.
- Tu veux dire que tu sais pas ?
- Bien sûr que si. Mais c'est pas à moi d'causer à sa place. Alors tu lui demandes, tu verras bien si elle a envie d'répondre. Si elle a pas envie, tu lui fous la paix, et à moi aussi. »

Elle leva le bras en signe d'apaisement.

« Ok, pas la peine d'être agressif.
- J'suis pas agressif.
- T'es toujours sur la défensive quand il s'agit de Vi. Relax, si je pose des questions c'est pour aider.
- Et comment tu comptes l'aider ? rétorqua-t-il.
- Je sais pas moi, en parlant. Elle pourrait se confier à moi sur les trucs qu'elle a du mal à te dire.
- J'vois pas c'qu'elle pourrait te raconter à toi qu'elle raconte pas à moi.
- Tu crois ça ? Elle t'a dit qu'elle se tape une cystite atroce depuis deux semaines ? »

Merle tomba des nues.

« C'est quoi une cystite ?
- Un truc dont visiblement elle avait pas envie de parler avec un mec, rétorqua Kitty.
- Ah bon ? C'est grave ?
- Non.
- Alors pourquoi elle m'a rien dit ?
- Parce qu'une fille de vingt-cinq ans a pas envie de parler de ses problème de vagin avec un type de quarante piges.
- Oh.
- Ouais, hein.
- Ben c'est con, elle fait la timide pour rien. On est potes, et puis des chattes, j'suis sûr que j'en ai vu cinq fois plus qu'elle.
- Et donc tu sais quoi lui conseiller en cas de cystite ?
- Ben non.
- Moi si. »

Merle finit par sourire.

« Et tu connais un truc de grand-mère aussi contre la chtouille ?
- Ouais, bien sûr. Je me tire direct et j'efface le numéro de téléphone du mec. »

Il ne put s'empêcher de s'esclaffer.
Mais alors, il vit que l'expression de Kitty avait cessé brusquement d'être rieuse. Elle regardait quelque chose derrière son épaule. Il se retourna, dans la direction à laquelle il tournait le dos précédemment, vers les champs au delà de la maison.
Il aperçut la silhouette.
Elle était encore lointaine, mais sa démarche titubante ne laissait aucun doute sur sa nature. Elle se dirigeait vers eux.

« Il a l'air d'être tout seul.
- Non, dit Kitty, je crois que c'est une... »

Ils identifièrent au même moment l'identité de la rôdeuse.

« Oh non... » murmura la brune.

C'était une fillette.

Elle marchait bien dans la direction de la ferme. Vu sa lenteur, elle mettrait de longues secondes à arriver, et ne constituait pas une bien grande menace. Et elle était effectivement seule.
Merle porta la main à son holster.

« J'm'en charge.
- Attends. »

Kitty était intervenue et avait posé la main sur son bras.

« C'est moi qui vais le faire », déclara-t-elle.

Elle plongea sa main dans sa poche de veste, d'où elle sortit le revolver que Vi lui avait donné.

« Tu l'avais sur toi ? s'étonna-t-il.
- Je l'ai toujours sur moi, Vi m'a dit de le garder tout le temps. Mais je ne m'en suis jamais servi. Je n'ai jamais tiré sur quoi que ce soit. Et je n'ai même jamais tué de rôdeur. J'ai toujours laissé les autres le faire à ma place. Mais il faut que j'apprenne à me défendre seule. »

C'était le moment parfait, reconnut Merle. Ils étaient suffisamment isolés pour se permettre le raffut de plusieurs coups de feu, et la rôdeuse, particulièrement lente, offrait une cible facile. Mais ce qui le mettait mal à l'aise, c'était le fait que...

« Les enfants, c'est l'plus difficile.
- Je sais, répondit Kitty. Mais il faut bien commencer par quelque part.
- Tu pourrais commencer par moins pénible. Même pour moi, les gamins, c'est... »

Il ne termina pas sa phrase. C'était inutile.

« C'est une enfant, c'est vrai. Mais, tu sais, Merle... »

Elle avait parlé d'une voix calme. Résolue.

« Ce n'est pas mon enfant. Mon enfant, je dois le protéger. Y compris... »

Elle ne détournait pas le regard de la jeune rôdeuse.

« Y compris contre d'autres enfants. Je ne peux pas continuer de toujours choisir ce qui est facile, Merle. »

Plus dans ce monde-là.

« D'accord. Il est chargé ?
- Oui.
- N'enlève pas le cran de sûreté, tu le feras au dernier moment. »

Il la positionna, lui expliqua comment se tenir, placer ses jambes, son bras, comment viser, bloquer sa respiration à l'instant du tir, encaisser le recul.
Lorsque Kitty se focalisa à nouveau sur sa cible, la petite rôdeuse n'était plus qu'à quelques mètres. Elle pouvait estimer son âge, pas plus de huit ans, et devinait l'effigie de personnage de dessin animé Disney sur son teeshirt sali de sang noir. Elle portait des tresses.

« Prends l'temps de viser, lui conseilla son instructeur. Laisse-la approcher. Panique pas.
- Si je rate ?
- Tu vas rater la première fois. Réajuste ensuite. »

La femme brune semblait devenir nerveuse. Sa main peu assurée sur la détente de l'arme.

« Ces trucs ressentent rien, lui rappela son ami. Tu lui feras aucun mal. Dis-toi qu'tu lui rends service. A elle, à ses parents.
- Je sais.
- T'as l'droit d'changer d'avis, tu sais. T'auras d'autres occasions. »

Kitty raffermit soudain son bras.
Un premier coup de feu partit. Et rata sa cible.

« C'est rien. Recommence. »

Le second projectile passa à gauche du crâne.
L'enfant s'était rapprochée de plusieurs pas.
Le troisième coup la manqua également.

« Ne t'énerve pas, dit Merle. Y a douze balles dans l'chargeur. Prends ton temps.
- Elle est trop loin.
- Alors laisse-la encore approcher. »

Une quatrième balle rata.

« J'vise comme un manche ! s'exclama Kitty.
- Non, tu la rates de peu à chaque fois. Recommence. Faut t'concentrer mieux qu'ça.
- Je suis concentrée !
- Alors colle-moi c'putain d'cadavre par terre ! »

Merle avait haussé la voix d'un coup.
Comme sous l'effet d'un électrochoc, Kitty poussa une sorte de glapissement de dépit, et soudain, elle fit un pas en avant. Suivi d'un autre.
Stupéfait, Merle la vit marcher droit sur la morte-vivante, arme pointée, sans la moindre hésitation.
L'enfant tendit ses bras. Kitty tendit le sien. Le canon de l'arme toucha son front.

La détonation du Beretta remplit l'air une fois de plus.

Une gerbe de sang noir, épais, jaillit de l'autre côté du crâne. La petite fille s'affaissa dans l'herbe, comme au ralenti.

Kitty mit plusieurs secondes à baisser son bras. Lorsqu'elle se retourna vers Merle, qui venait à sa rencontre, elle avait un regard halluciné.

« Pour la précision, t'as encore du boulot, déclara-t-il. Mais pour le sang-froid, j'pense que t'es à niveau. »

Elle laissa tomber le Beretta dans l'herbe. Ses yeux se remplirent de larmes.

« Allez, viens là. »

Merle l'attira contre lui et la serra.

« Ça va aller, hein ? Tu l'as fait, t'as été capable. Bravo. C'était pas évident pour une première fois.
- Est-ce qu'avec le temps ça devient... plus facile ? »

Malheureusement pour elle, mentir pour réconforter, il n'avait jamais su le faire.

« Avec les gosses ? Jamais. C'est horrible, mais tu sais qu'il faut l'faire, du coup tu l'fais. Mais non, ça rend jamais l'truc plus facile. D'un autre côté, j'me dis, si y a dans l'monde des gens qui r'ssentent plus rien du tout à l'idée d'tirer dans des mômes, ben, vaut mieux pas les croiser, parce que ça doit être des putains d'enfoirés d'malades, tu crois pas toi ? »

Kitty essuya ses larmes dans ses doigts et parvint à lui faire une ombre de sourire.

« Ouais, t'as raison en fait.
- Mais si ça peux t'consoler, les morts adultes, ouais, on s'habitue un peu. Petit à petit. Tu t'mets à les voir comme des choses. C'est p't'être risqué niveau éthique, enfin j'sais pas, mais c'est ça ou devenir marteau, alors bon... on n'a pas vraiment l'choix. Même Vi qu'est tellement humaine et sensible aux autres qu'elle serait prête à donner sa vie pour quelqu'un qu'elle connait pas, elle te zigouille ces machins sans sourciller, et à coups d'poings s'il faut.
- Comment elle fait ? souffla Kitty. Elle est tellement gentille.
- L'instinct de survie. C'est c'qui t'donne une longueur d'avance. Et pour toi, Kit', ça va faire une sacrée différence. »

Il sourit et pointa du doigt son ventre.

« Parce que toi, tu vas l'avoir en double. »

.

.

Avec l'hiver approchant, la nuit tombait de plus en plus tôt. Ce qui n'était pas pratique dans une maison dépourvue d'électricité. Heureusement, ils avaient des lampes et des bougies en réserve. C'était une bougie que Merle avait adjointe au plateau qu'il était en train de monter à la salle de bains, en vue d'un apéro de luxe. Décidément, cette maison leur offrait une pause des plus confortables dans leur périple. Ce ne serait pas du luxe de pouvoir souffler avant de reprendre la route.

Vi avait dit qu'elle ne boirait plus, mais ce que ça signifiait, en réalité, c'était qu'elle cessait de se bourrer la gueule. En pratique, elle ne disait que rarement non à une petite bière à l'occasion. Surtout s'il y avait quelque chose à grignoter avec, comme des chips ou des cacahuètes.
Vu la rareté de l'événement — prendre un bain véritable, dans une vraie salle de bains — Merle se doutait que sa partenaire allait vouloir barboter au moins une heure dedans. Elle avait d'ailleurs réclamé son livre.

Lorsqu'il ouvrit du coude la porte, la chaleur lui sauta à la figure. La salle de bains baignait dans un brouillard de vapeur d'eau qu'éclairait un petit peloton de bougies.

« Putain d'merde, comment tu supportes une chaleur comme ça ? » ronchonna-t-il.

Dans la baignoire remplie presque à ras-bord et tellement pleine de bain moussant qu'on aurait cru voir un saladier de chantilly, une Vi parfaitement bienheureuse, qui avait dû pousser la température de l'eau quasiment jusqu'à l'ébouillantage, les accueillit avec joie, lui et le contenu du plateau.
Merle eut à peine le temps de décapsuler les bouteilles qu'il transpirait déjà. Spontanément, il retira son teeshirt.

« Wow, plaisanta Vi, ambiance tropicale. »

Après avoir trinqué, Merle s'assit sur le tapis de bain, juste devant la baignoire, en lui tournant le dos, toutefois, histoire de lui laisser un peu plus d'intimité.
Il entendit son amie glousser.


« Hey, salut Loup du Courage, ça faisait longtemps que j't'avais pas vu ! fit-elle en gratouillant son tatouage.

- Il devient timide quand l'temps s'rafraichit », plaisanta Merle.


Le doigt de Vi descendit le long de son dos, se promenant à travers sa peau. Elle avait cessé de rire. Il finit par deviner qu'elle pointait ses cicatrices.


« Tout ça... d'où ça t'vient ?

- Oh, ben ça dépend lesquelles », répondit-il évasivement.


Il était plutôt étonné. Pas qu'elle pose la question, mais qu'elle la pose seulement maintenant. Le fait qu'il ait le dos couvert de cicatrices, elle l'avait su dès le premier jour. Et pas que le dos, il y avait aussi les bras, le torse... Elles ne le gênaient plus depuis longtemps, il avait appris à vivre avec, elles faisaient partie de lui. Mais souvent, les autres avaient réagi à leur vue. Beaucoup des femmes devant lesquelles il s'était déshabillé avaient été impressionnées, certaines même intimidées. 
Mais Vi n'avait jamais fait aucune remarque là-dessus. Elle ne semblait même pas les voir. Ça lui avait fait plaisir d'ailleurs. Il n'aimait pas spécialement en parler.
Mais ça ne le dérangeait pas d'en parler maintenant.


« J'en ai récolté un bon paquet en me battant, ou en prison, ou juste en faisant l'abruti. Mais la plus grosse partie, ça date de quand j'étais gamin.

- Qui t'a frappé ?

- Honnêtement ? Un peu tout le monde. Ma mère, les différents connards qui la baisaient, les autres gosses... mais surtout...

- Surtout ?

- L'père de Daryl. Avec lui, j'en ai vraiment pris plein la gueule. Cet enculé d'bâtard, il adorait m'cogner dessus. J'avais droit à une trempe par semaine, au minimum. Souvent, j'la méritais, faut dire.

- Dis pas ça, protesta-t-elle immédiatement. Aucun enfant mérite de se faire taper dessus. »


Il haussa les épaules.


« D'toute façon, que j'l'ai mérité ou pas, c'était pareil au final, les coups faisaient l'même effet. J'aurais pu faire tout c'que j'voulais, ça aurait rien changé. Le simple fait que j'existe, c'était déjà une bonne raison d'me donner des coups, pour lui. Enfin, c'est du passé. C'qui nous tue pas nous rend plus forts.

- Ce qui ne nous tue pas essayera probablement à nouveau.

- Oui, mais à ce moment-là, on sera plus forts », insista-t-il.

Vi semblait attendre la suite. Il prit une gorgée de bière avant de continuer.


« On avait une balance dans la salle de bain. Presque tous les jours, j'me pesais, et j'me mesurais contre le mur de ma chambre, en traçant un trait. Tous les putains de jours, j'priais pour grandir plus vite. Il faut qu'j'grandisse, j'me disais sans arrêt. Faut qu'j'devienne plus grand. Quand j'serai grand, ça ira mieux. Maintenant, j'suis grand. Je rends les coups. Mais... à toi, j'peux l'dire... j'suis pas sûr que ça aille vraiment mieux. »

Il sentit les mains de son amie devenir encore plus douces contre son dos, et soudain, elle l'enlaça par derrière, ses deux bras enserrant son torse.

« Je suis désolée qu'on t'aie fait ça, déclara-t-elle.

- C'est un peu tard pour m'réconforter, ça date d'y a longtemps. Maintenant y a un peu prescription, dit-il, plaisantant à moitié.

- Pour le réconfort y a jamais prescription, rétorqua Vi. Et puis toi, tes plus grosses cicatrices, elles se voient pas. »


Merle soupira, avec un léger sourire. Pourquoi le monde n'était-il pas rempli de davantage de gens comme elle ?


« Un jour, je devais avoir, je sais pas, dix ans... ouais, dix, Daryl venait juste de naitre. Le vieux m'a appelé, et quand j'suis arrivé, il était détendu, souriant. Il a mis ses bras derrière son dos et il m'a dit : j'ai un truc pour toi Merle, vas-y, choisis une main. Il souriait et y avait un truc dans son expression qui me mettait mal à l'aise. J'aurais dû m'méfier, ça puait l'piège. Enfin, j'ai choisi une main. La seconde d'après, il m'a collé une gifle avec cette main-là, tellement monumentale que j'en ai fait un tour complet sur moi-même.
- C'est horrible.

- C'est surtout la suite qui est vraiment merdique. Des années plus tard, quand ça a été moi l'adulte, et que c'était moi qui éduquais en grande partie mon p'tit frère, et ben, quand il avait fait l'con et que j'voulais l'corriger, des fois, j'lui ai fait le même coup, le truc de lui faire choisir une main. J'voyais pas l'mal qu'y avait à faire ça, j'trouvais même ça plutôt marrant. Pour moi c'était normal. Voilà, c'est ça l'genre de type que j'suis, Brindille.

- Était.

- Hein ?

- Était. Le genre de type que t'était. T'en parle au passé.

- J'suis toujours comme ça. »

Vi se détacha de lui et but dans sa propre bière. Il se retourna pour piocher dans les noix de cajou qu'il avait apportées.


« J'crois pas, affirma son amie. Un truc comme ça, tu le ferais pas à un gosse, aujourd'hui.

- Ça, c'est sûr que j'aurais du mal à lui faire choisir une main. »

Ils rigolèrent tous les deux.


« Idiot, c'est pas c'que j'veux dire.

- Je sais.

- Est-ce que tu le referais ? insista-t-elle, redevenue sérieuse.

- Non. J'crois qu'non.

- Alors tu vois. T'as changé.

- On change jamais complètement. Dans l'fond j'suis l'même. Les cicatrices, elles sont là pour me l'rappeler. Y a des trucs, ça reste gravé, dehors et dedans.

- Les cicatrices nous montrent d'où on vient, pas là où on est obligé d'aller.

- Est-ce que tu penses ça aussi des tiennes ? Est-ce que tu crois qu'avec le temps, ça va devenir de simples cicatrices, et que tu vas pouvoir passer au dessus de ça ? »

Lui aussi, bien sûr, était en train de parler du genre de cicatrices qu'on ne voyait pas.


« Je sais pas, avoua-t-elle. Je sais pas si moi j'y crois. Mais si toi t'y croyais pas, alors tu ne serais pas ici maintenant. Tu ne serais pas resté avec moi tout ce temps. »

Merle croisa les bras, les coudes posés sur le rebord de la baignoire. De l'autre côté, à moitié avalée par la mousse, ses cheveux qu'elle n'avait pas encore mouillés, mais qui étaient devenus plus frisés que jamais avec l'humidité, Vi le regarda, hésitante, émue et émouvante, adorable, comme une drôle de sirène sortie d'un drôle de conte.
A combien de vœux avait-il droit, déjà ? Ou c'était dans une autre histoire, ça ?

« Crois-y pour moi et j'y croirai pour toi ? » proposa-t-il.

.

.

Comme il l'avait imaginé, Vi avait eu besoin d'un peu d'aide pour s'extraire de la baignoire, avec sa mauvaise jambe. Il était resté à lui tenir compagnie jusque là, étant allé se chercher deux autres bières. Vi, qui ne s'embarrassait plus depuis un moment de fausse pudeur, n'avait pas protesté, et il avait pu, secrètement réjoui du spectacle, assister à une partie de ses ablutions. Il lui avait même tenu le pommeau de douche au dessus de la tête tandis qu'elle se rinçait les cheveux, pour lui éviter de se lever.

Ils faisaient décidément une drôle de paire d'amis. Il n'avait jamais imaginé qu'on pouvait être aussi proche intimement d'une fille, tout en gardant une relation platonique. Ce genre de camaraderie totalement décomplexée lui rappelait un peu l'armée.

Merle se demandait si Vi était, quelquefois, consciente d'être une femme pubère, tant elle paraissait considérer son propre corps avec neutralité, comme ces petits enfants encore asexués, qui se promènent nus sans en ressentir la moindre gêne. Il se disait que coucher un jour avec elle, alors qu'il connaissait si bien son corps à force de l'avoir vu et d'en avoir même pris soin, et qu'elle-même semblait avoir tant de peine à percevoir ce corps comme potentiellement érotique, risquait d'être une expérience vraiment étrange.
En vérité, avait-il été finalement forcé de s'avouer, ça l'intimidait.

Vi ne ressemblait à aucune des femmes qu'il avait pu connaitre, elle représentait une sorte de terra incognita, qu'il ne pouvait pas aborder à travers ses gimmicks habituels de drague, de plaisanteries vaseuses, de vantardise, et ses parades viriles bien rodées. Il pressentait qu'en cas de rapprochement sexuel entre elle et lui, il risquait de la décevoir, et de ne pas être capable de la mettre à l'aise, de parler le même langage qu'elle.
Est-ce qu'elle aussi, se demandait-il, avait peur de se heurter à un tel décalage ? Est-ce qu'elle avait déjà couché avec des types aussi âgés, aussi différents d'elle ?
Peut-être qu'elle aussi, au fond, n'osait pas se lancer ?

Crois-y pour moi et j'y croirai pour toi ?

Vi, désormais engoncée dans un peignoir, terminait de se frictionner les cheveux.
Elle essuya de sa paume la surface du miroir au dessus du lavabo, pour en ôter la condensation. Elle inspecta sa plaie à la gorge, laquelle était en bonne voie de cicatrisation, mais effrayante à regarder. En voyant son expression, Merle devina que son amie la voyait véritablement pour la première fois.

« Je sais que c'est pas mon genre... de me soucier de ça, souffla-t-elle... mais là, quand même...
- Non, mais forcément, si tu vois ça maintenant, c'est sûr que c'est pas fameux, mais quand ce sera guéri, tu verras, ça aura une meilleure tête.
- Arrête. Je vais avoir une cicatrice horrible.
- Et j'en ai strictement rien à foutre. Tu es toujours aussi mignonne. »

Sa future cicatrice ne la rendrait pas jolie. Elle la rendrait encore mieux que ça.

« N'importe quoi », marmonna-t-elle.

Mais il l'aperçut qui souriait dans le reflet du miroir, rassurée.

« Tu penses que je vais garder aussi la voix de Sylvester Stallone ? »

Elle parlait maintenant avec plus de facilité qu'au début, la douleur s'étant suffisamment atténuée. Mais étrangement, le timbre de sa voix restait rauque, altéré. Cette voix éraillée jurait avec son physique juvénile. Merle avait l'impression d'entendre parler une vieille chanteuse de jazz noire qui avait passé sa vie à fumer des gros havanes et boire du whisky.

« Elle te plait pas ?
- Ben, disons que ça me fait bizarre. Quand j'm'entends parler, j'me reconnais pas, c'est perturbant.
- Moi je trouve ça classe et sexy, les filles avec une voix grave.
- Et les filles qui boitent, tu trouves ça sexy, peut-être ? rétorqua-t-elle.
- Et ben figure-toi, que j'suis sorti avec une super nana, qui avait un genou en vrac, et qui marchait mal. Et ben moi, ça m'a jamais dérangé. Et puis d'toute façon, c'est trop tôt pour dire si tu vas garder la boiterie ou pas, c'est pas fini de guérir. »

Vi se sourit à nouveau dans la glace, en passant le doigt délicatement le long de sa gorge, suivant le tracé.

« Finalement, c'est pas cher payé, en échange de mon meilleur pote. Cette cicatrice, elle en valait cent fois le coup.
- Une vraie blessure de guerre. Celle-là, tu pourras en être fière.
- Déjà le cas. »

.

.

Le jour suivant, Merle était comme souvent le premier levé. Il avait dormi avec Kitty à nouveau. De toute évidence, cette dernière avait décidé de faire de sa convalescence une véritable cure de sexe. Et là-dessus, tous deux étaient tout à fait sur la même longueur d'onde.

Cette fois, il trouva la lettre de Vi pliée à l'intérieur de sa tasse à café. Il la lut en fumant sa — désormais traditionnelle — première cigarette sur le perron.
C'était fou comme en si peu de temps on prenait des habitudes. Fumer sa première clope de la journée au même endroit. Échanger du courrier avec sa plus grande amie.

A mon cher Capitaine Merle (qui m'a dit que je pouvais lui écrire à nouveau)

J'ai été réveillée par une sale crise de toux, et impossible de me rendormir. Je suis dans le salon, j'ai remis du bois, et j'en profite pour t'écrire. C'est vraiment très étrange pour moi d'écrire une lettre à quelqu'un qui est littéralement en train de dormir dans la pièce d'à côté.
A mon frère, je ne lui ai jamais écrit. On n'en avait pas besoin, on se disait toujours tout. On n'avait aucun secret. Toi j'ai l'impression des fois que tu n'es que des secrets, mais ce n'est pas un reproche. J'ai envie de trouver la bonne nouvelle façon de communiquer avec la nouvelle personne que tu es pour moi. J'aime beaucoup cette idée, celle de mieux dialoguer, et mieux te comprendre.

Tu t'es fait beaucoup de reproches dernièrement, mais tu n'étais pas le seul à devoir te remettre en question, sans doute que moi non plus je suis pas la meilleure personne avec qui communiquer. Je me dis que peut-être, si tu es parfois si défiant, si taiseux sur tes émotions, tes peines, ton passé, c'est que je n'ai pas été capable de te montrer que ça comptait pour moi, que TU comptais pour moi.

Moi aussi, ça m'effraie de me montrer vulnérable. C'est plus facile de jouer un personnage. J'ai exagéré mon détachement, mon cynisme, et ma maitrise de moi-même. Comme si être sensible et fragile et émue, c'était quelque chose dont il faudrait que j'aie honte. Alors que c'est stupide, pas vrai ? Être sensible à toi et te l'écrire dans une lettre, me fait beaucoup de bien.

Mon frère me manque, j'ai même pas les mots pour exprimer comment. Je me sens perdue sans lui, perdue perdue perdue.
J'ai tellement envie de pleurer, et à chaque fois, pour le cacher, je dis une connerie. Toi qui sais le nombre de conneries que je débite par jour, tu peux prendre la mesure de ma peine. Depuis le début, ce chagrin ne diminue pas, je ne fais que parfaire l'art de le cacher.
Avec tout ça, je ne crois pas que je serai en paix au moment de ma mort.

Pardon.
Je ne voulais pas que tu aies l'impression désagréable de voyager en compagnie d'une personne sinistre, morose et aussi fataliste, mais si je te demande d'être honnête sur tes émotions, je dois l'être aussi. Je ne vais pas bien et je suis dans un bateau qui garde le cap obstinément, mais prend eau de toutes parts.
Je ne serai pas sauvée, jamais. Au milieu de tout ça, je suis angoissée à l'idée de ne pas parvenir, le moment venu, à te dire adieu correctement. Parce que je n'en ai aucune envie, alors certainement que je vais foirer aussi ça, en plus de tout le reste.

Je crois qu'on a fait une erreur monumentale, terrifiante, en devenant aussi proches, en tenant autant l'un à l'autre. On va terriblement souffrir. La pensée de ton chagrin en me voyant partir en lambeaux, et puis partir tout court, me tient éveillée la nuit, noyée de regret et de culpabilité.
Des fois j'ai envie de mourir immédiatement, pour ne pas avoir à assister à ce désastre, et ne pas être un tel poids pour toi à trainer.

Ohlala, c'est quoi cette lettre pathétique ? Je me relis, et on dirait une nana suicidaire, j'imagine déjà ta tête en lisant ça, alors que tu n'as pas franchement besoin de davantage de sujets d'inquiétude en ce moment.
Ce que je voulais vraiment de dire, au fond, c'est que je me sens bien avec toi, et que j'ai envie que ça dure le plus longtemps possible.
Je pense que je vais m'accrocher pour ça, jusqu'à la dernière seconde.
Parce que chaque seconde passée avec toi vaut le coup.

Je parie que tu lis cette lettre au réveil, en fumant ta première cigarette, ou en attendant que le café chauffe. Je te souhaite de passer une très bonne journée.

Ta chasseuse de baleine qui ne pouvait pas rêver d'un meilleur Capitaine,
Vi

PS : il faudrait vraiment qu'on reparle de cette histoire d'attirance sexuelle entre nous. Parce que l'autre fois dans la salle de bain, tu t'es plaint de la vapeur, mais ce que tu sais pas, c'est que la moitié provenait sans doute de mes oreilles. Aussi, c'est ta faute, t'as retiré ton teeshirt.
Est-ce que tu veux bien prendre l'initiative d'aborder le sujet ? Parce que moi, j'ose tellement pas.

.

.

Alors ? Coucheront, coucheront pas ? On prend les paris ?
En attendant, le programme du prochain chapitre, c'est : l'apparition d'une arme super emblématique, une avancée majeure pour Merle, et LA fameuse discussion à propos du sexe.

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