Le ciel était rouge, seule couleur vive que l'État tolérait dans ce royaume, à Marttyr. Pourtant, dans un tel environnement, elle ne lui donnait qu'une ambiance lugubre et meurtrière. Selena regardait par sa fenêtre et se demandait encore pourquoi il devait être d'une teinte aussi menaçante. Un ciel pastel devait être tellement plus poétique... Malgré tout, elle ne s'en plaignait pas: c'était toujours mieux que ce noir...Noir corbeau. Sa garde robe ne devait être composée que de robes, ou de capes sombres, la loi oblige. Elle détestait cette couleur parasite, si triste et si morne... Elle qui rêvait de s'habiller bariolé: du rouge ou vert, en passant par le jaune et pourquoi pas un peu de bleu ? Elle voulait être vive et se démarquer. Attirer l'œil, et provoquer ceux qui la méprisaient. Elle avait le sentiment qu'il fallait égayer de couleurs les rues si sages, aux bâtiments de pierres jaunes comme le sable du désert, qui était toujours, comme endormi sur le sol. Mais toutes ces joyeuses fantaisies étaient formellement interdites par le Roi Corbeau, seul le noir était toléré. Y désobéir en tentant une telle extravagance attirerait la honte sur sa famille. Sans parler de la punition qui l'attendait...
Elle avait encore moins le droit de parler de ses désirs. Toute forme de rêve était bannie, censurée, considérée comme dangereuse. Le peuple subissait, sans but ni conviction, si ce n'était celui de survivre, tel un troupeau. Parler de « rêves » serait la classer dans la catégorie des rebelles et des potentiels dangers publics, ce qui la condamnerai tout autant.
De plus, ses quatorze ans approchaient à grands pas, pour son plus grand malheur. Dans trois mois, elle perdrait le peu de liberté dont elle disposait actuellement. Finis, les petites virées à l'improviste et le libre arbitre. Elle devra porter sa tenue intégrale, porter des robes cachant chevilles et tout autre morceau de peau apparent, et se marier. Elle serait sélectionnée et choisie en fonctions de ses atouts, mais elle, n'avait aucun moyen de deviner l'identité de son futur mari. Il pouvait être à chaque coin de rue, avoir n'importe quel nom, n'importe quel âge. Les vieux veuf de la haute-ville, dont l'âge environnait sans doutes les quatre-vingt ans faisaient partie du lot. Un vieux dégoûtant qui aurait tout pouvoir sur elle. Le résultat de ce mariage se négocierait sur la place, où les hommes se battraient pour elle, comme lors d'une vente houleuse aux enchères. Cette perspective si proche, la dégoûtait, et plus encore, la rendait terriblement malheureuse.
Pour dire vrai, elle avait le choix. Mais quel choix ! Lors, de la lune mauve, elle devrait se soumettre à un homme inconnu, perdant toute liberté, ou s'abandonner à....L'exil.
Reniée de sa famille, ses amis et être bannie de ce royaume, sans possibilité du retour. Sans provisions, seule dans le désert, sans savoir où aller, si elle survivait plus d'une semaine.
Oui, le peuple ignorait tout, dès qu'il s'agissait de dépasser les limites. Il n'y avait aucun moyen de savoir ce qui se passait derrière ces barbelés et ses disciples du Corbeau qui veillaient à ce qu'aucun débordement n'ait lieu. Et après réflexion, quel peuple heureux et épanoui voudrait d'une exilée du pays du tyrannique Roi Corbeau ?
Selena avait beau s'obstiner à croire qu'elle était encore dans le droit chemin, elle avait pourtant depuis longtemps dépassé les bornes. Elle s'infiltrait dans la basse ville, quand elle le pouvait, suivait les disciples du Corbeau et chapardait quelques objets du convoi destinés à finir dans un brasier, les sauvant du carnage. Le Roi Corbeau avait instauré une nouvelle loi, dictant de brûler toute propriété ayant un lien avec d'anciennes civilisations. Personne ne savait pourquoi le monarque tenait toutes ces choses en horreur, mais tous laissaient ses disciples fouiller leurs maisons chaque semaine. L'ironie ? Des habitants découvraient qu'ils avaient des objets appartenant à un passé mystérieux, derrière une armoire ou sous un meuble, quand les disciples les trouvaient. Mais bien entendu, jamais ils ne n'avaient l'occasion d'en profiter.
Elle avait donc ainsi volé trois livres, un violon avec son archet, et une bague. La jeune fille les cachait sous son lit. Et dans le cas où les disciples venaient faire leur inspection à son domicile, dans la Haute-ville, ou bien qu'elle voulait les emmener lors de ses sorties, elle avait cousu à ses capes noires des immenses poches intérieures, une pour les livres et l'autre pour l'instrument. Le seul inconvénient: tous ces objets devenaient pesants, et ce fardeau risquait de s'alourdir au fur et à mesure de ses petites escapades. Il fallait vite trouver une cachette sûre. La jeune femme allait augmenter ses vols, puisque bientôt, elle devrait avoir l'autorisation de son mari pour sortir. Ses couvre-feux étaient malheureusement impossibles à prévoir, puisque ce serait son mari lui même qui les fixeraient. Elle voulait récolter le maximum avant le jour J.
Étrangement, elle ne regrettait pas de voler ainsi, au contraire. Elle avait apprit des choses extraordinaires, qui la faisait rêver. Son premier livre concernait la flore ancienne. A son grand étonnement, il existait des plantes appelées « fleurs » colorées, des arbres au feuillage vert éclatant, et d'autres merveilles encore. La seule végétation que ce royaume possédait étaient des grands arbres noirs, de la sève aux feuilles, aux allures tordues, donnant des cauchemars aux enfants. Pourtant, ils produisaient une immense quantité « d'oxygène » et faisaient vivre toute la population. Étrange.
Selena avait été éblouie par ces splendeurs disparues, si vives et bariolées. Elle avait une préférence inexplicable pour « la Rose ». Elle avait dévoré L'Encyclopédie en une nuit, et la relisait régulièrement, espérant imprimer ces images en tête le plus longtemps possible.
Le second était un roman, ouvrage de littérature, racontant la péripétie d'un jeune garçon parcourant le monde entier. Il permettait à Selena de voyager, elle qui n'aurait jamais l'opportunité de franchir les limites. Quant au dernier recueil, il regroupait quelques espèces de la faune passée. Malheureusement, celui ci n'était pas complet, certaines pages y avaient été arrachées avec rage. Quel dommage...
Elle continuait à regarder au loin, par son immense fenêtre, semblable à celle de la Haute-Ville, sans la moindre vitre. Le soleil allait bientôt de coucher. Si elle voulait avoir une chance de se promener un peu, il fallait qu'elle parte maintenant. Elle enfila son manteau sombre -ayant laissé ses trésors sous son lit- monta debout sur le rebord de sa fenêtre, et se lança en tyrolienne.
Le Roi Corbeau était un être très intelligent, un génie, même, mais il avait tendance à prendre les humains un peu trop pour des oiseaux. Tout le monde le pensait -bien que personne n'en soufflait mot-. Il avait instauré une circulation par les airs dans la haute-ville, en tyrolienne, pour cette espèce n'ayant même pas le privilège de voler. Le réseau partait de chaque fenêtre et permettait d'aller sur une des places des environs, ou d'accéder à la Basse-Ville, la plus pauvre et la plus vulnérable aux tempêtes de sable. En défaut de sa position et des moyens, elle ne pouvait pas profiter de cette invention ingénieuse et très pratique.
La jeune fille filait à toute allure dans les airs. Elle croisa Jean, le facteur. Elle trouvait si injuste de le faire travailler à six ans... Provenant d'un milieu aisé et étant une femme, Selena n'avait jamais fait face à ce genre de problèmes. Tout ce qu'on attendait d'elle était qu'elle soit obéissante, qu'elle sache coudre et faire la cuisine. Elle vira d'un coup à droite, pour descendre en pente : direction la Basse-ville ! Cette fois ci, elle n'y allait pas pour chaparder, mais pour quitter la forteresse et profiter des maigres alentours avant les limites, ce désert, pour y réfléchir.
Elle sauta agilement sur ses pieds et regarda sa tyrolienne repartir vers la fenêtre de sa chambre. Elle se mit en marche, d'un pas rapide, se fraya un chemin parmi la foule, qui allait au sens contraire du sien. Elle se sentait oppressée, tout le monde la fixait. Elle venait de la Haute-ville, ça se ne pouvait s'ignorer. Les petits gens éprouvaient à la fois un mépris et une profonde jalousie pour ce peuple proche des cieux. Sa provenance était déjà visible par la qualité de sa cape et de sa robe. Sa famille avait les moyens de se payer du tissus en poils de Charma plus soyeux.
Les Charmas -d'après une comparaison de Selena avec son livre sur les animaux anciens- étaient des créatures, semblables au mouton ou au bouc, en trois fois plus gros au pelage noir frisé, qui malgré son apparence, n'avait pas une consistance laineuse. Leurs cornes étaient énormes, solides et recourbées, mais malgré celles-ci, ils restaient des animaux au caractère calme et adorable, et surtout obéissant. Le roi corbeau les tolérait, ces bêtes fournissaient tous tissus, et nourrissaient par sa chair la population. Il y en avait des milliers dans cette ville, guidés par des bergers, souvent très jeunes.
Le deuxième trait qui la distinguait des autres était indéniablement sa qualité. Comme dit précédemment, les femmes étaient sélectionnées pour puis par les maris, en fonction de leur beauté, leur culture importait peu. Les plus charmantes finissaient femmes de la Haute-ville et les moins gâtées par la nature dans la Basse. Selena avait hérité de la beauté de sa mère. Elle avait une longue et soyeuse chevelure brune, presque noire, des yeux aussi verts que le feuillage des arbres de son livre, d'une peau de lait, de légères taches de rousseur et d'un petit nez retroussé. Son appartenance à la haute-ville était plus que flagrante.
Elle ne put que baisser les yeux et continuer d'avancer. Il lui fallait traverser la Basse-ville entière pour atteindre les portes de la forteresse. Puis, soudainement, elle sentit la foule autour d'elle se raidir, comme se figer. La tension semblait grimper à chaque seconde, même s'ils essayaient tant bien que mal de ne pas faire paraître leur nervosité.
Les disciples du Corbeau arrivaient. Pour leur ronde, ils passaient par la rue principale. Selena commença elle aussi, à paniquer intérieurement. Elle aurait du l'anticiper, mais elle était trop préoccupée pour y avoir pensé. Elle se sentit faiblir, mais continua de fixer le sol en marchant. C'était un groupe de douze, le groupe de douze. Les disciples les plus brillants et puissants, pourtant des plus jeunes. Seth menait la marche, impassible. Tous le craignait, et Selena n'y faisait pas exception. Elle priait pour qu'ils ne la remarquent pas.
Mais c'était peine perdue. Elle, résidente de la Haute-Ville, était la seule à se diriger vers la sortie aussi tard... Suspect, évidemment. Ils n'eurent pas besoin de se regarder, ils étaient tous d'accord sur ce point et se dirigèrent d'un même pas, se planter devant elle. Elle sentit qu'ils la toisaient comme si elle était un insecte des plus misérable et des plus parasite. Elle déglutit.
« -Je n'ai rien à me reprocher, je n'ai rien à me reprocher... » répétait-t-elle en boucle dans sa tête pour se rassurer.
Tous ses écarts de comportement semblaient l'écraser soudainement et sa peur la faisait imaginer qu'ils en savaient tout. Qu'ils la tueraient sur le champ. Ils en étaient bien capables ! Elle se mit doucement à trembler.
« -Nom et numéro de maison . » fit le quatrième.
Personne ne connaissait son nom mais on le surnommait « Le Contrôleur ». Selena ouvrit la bouche pour répondre, quand un autre la coupa, ce qui lui fit relever les yeux :
« -Mais pas besoin ! Les gars, regardez qui voilà ! C'est notre petite Selena ! » S'écria le second.
Celui-ci prénommait Cody. Seul Seth pouvait prétendre être plus puissant que lui. Il avait à peine quinze ans et connaissait Selena avant de se faire recruter, à ses quatorze ans par les disciples du Corbeau. Ils étaient voisins et amis à l'époque, ils se disaient bonjour chaque matin, et le plus âgé adorait lui faire redécouvrir la Cité. Elle le trouvait à l'époque, très sympathique, bien que bavard.
Mais c'était avant son départ... Il avait à présent une lueur folle et cruelle dans le regard, passant de temps à autre sa langue sur ses lèvres. Il avait un goût très prononcé pour les bains de sang d'innocents et, sans qu'on en connaisse le raison, il adorait tourmenter Selena en particulier. Elle, était juste effrayée. Cody était à ses yeux aussi dangereux que Seth, mais avec en prime, un intérêt injustifié qui pourrait indiquer qu'elle serait sa prochaine victime. Bien que sa chevelure blonde et ses yeux océan faisaient de lui un garçon à la beauté angélique, la population -et surtout elle- ne voyait en lui qu'un monstre.
« -Bonjour, Selena.. ! » fit il, insistant sur son prénom, en s'approchant dangereusement d'elle.
Voilà, il recommençait. Il se plaisait à la mettre à l'épreuve. A la moindre réponse de travers, il aurait le droit de la tuer pour son insolence. Peut-être était ce qu'il cherchait, en fin de compte. La tuer. Pourquoi... ? Elle n'en cherchait même plus la réponse. En l'occurrence, elle ne devait pas lui manquer de respect, donc, lui retourner la formule. Son corps tremblait maintenant sans retenue, elle baissait les yeux et finit par dire, la voix chevrotante :
« -B-Bonjour... »
Il claqua la langue. Ce n'était visiblement pas la réponse qu'il attendait. Il se rapprocha encore plus, au point qu'elle sente son souffle sur son visage. Selena commençait à voir trouble, les yeux baissés et brouillés par les larmes de terreur qui risquaient de s'écouler à tout moment. Mais elle se retenait. Pas question de lui faire ce plaisir.
« -Bonjour qui ?? » Insista t-il, avec une voix impatiente.
C'était donc ça qu'il voulait. Depuis le début. Il voulait qu'elle soit menée à l'erreur. L'appeler « Monsieur » la ferait nier toute relation qu'ils avaient entretenu auparavant, ce qui pourrait le vexer, et l'appeler comme autrefois montrerai une certaine familiarité, qu'il pourrait considérer comme insolent de sa part, maintenant qu'il était un disciple haut placé. Il ricana, elle, accéléra encore sa respiration. Il y eut deux minutes de silence.
« -B-Bonjour Cody. » fit elle en un souffle.
Il éclata d'un rire de hyène, et la jeune fille lâcha une plainte à peine audible. Était ce bon ou mauvais pour elle... ? Elle ne savait pas. Puis Seth, lança un regard,-bien qu'inexpressif et froid- à Cody, qui s'arrêta d'un seul coup de rire, comme penaud et légèrement effrayé.
« -Si on peut plus rire.. » marmonna le second en baissant la tête.
« -Que faites vous si tard dans la basse-ville, Miss....Selena ? » demanda Seth d'une voix doucereuse en fixant la jeune fille.
« -Je...J'allais sortir de la ville pour....pour répéter mon serment de la lune mauve... ! » sortit Selena, surprise d'avoir pu inventer un mensonge en si peu de temps.
Seth continua de la fixer silencieusement quelques minutes. La foule des alentours comme figée dans le temps, suivait la scène, en haleine. Partagée entre la curiosité et la peur, elle attendait la réaction du disciple. Il avait le pouvoir, en un mot ou un geste, de la condamner. Il ne la croyait pas, c'était certain mais son excuse était suffisante. A ses yeux, elle n'avait rien d'une future rebelle, elle se soumettrait, comme les autres, elle ne savait même pas se battre. Elle ne pourrait rien faire dehors et ses confrères étaient assez compétents pour la surveiller. Sans compter qu'elle était une femme.
« -Rappelle toi qu'il y aura des gardes à l'extérieur. Il t'auront à l'œil. »
Puis, il tourna les talons suivi de son groupe. Il sembla à Selena que Cody marmonnait quelque chose, mais c'était sans importance. Les disciples eurent bientôt disparu de la place, comme envolés. Les habitants de la basse-ville, restaient figés, fixant à présent la jeune fille. Ne sachant pas trop comment réagir, elle fit quelques pas, baissant la tête, pour finalement partir en courant vers les portes. La population se réveilla progressivement de sa torpeur et la vie reprit son cours.