" Parents, I suppose, were children once "
| Central Park, NYC
Dec, 2009 |
Mes mains gèlent dans les poches de ma veste en jean tandis que le regard perdu sur le lac glacé de Central Park, je renifle bruyamment la morve qui coule de mon nez rougit par le froid. La capuche de mon sweat noir me couvre le crâne mais le vent faisant virevolter mes mèches blondes découvre mes oreilles que je ne sens pratiquement plus.
Il caille et j'ai les boules qui grelottent comme les cloches des rennes.
Ça me surprend de voir à quelle vitesse l'année est passée. Plus de feuilles sur les arbres, plus de canards sur le lac et moins de gens encombrants les allées du parc. Pourtant, moi, je suis encore et toujours planté au même endroit avec de nouveaux hématomes qui s'ajoutent à ceux pas totalement cicatrisés d'avant-hier.
Un goût dégueulasse de sang se pose sur ma langue lorsque je la passe sur l'énorme entaille au niveau de ma lèvre inférieure. C'est la troisième que j'ai depuis le début du mois ; et ce serait un euphémisme de dire qu'il a battu son record.
Le vent frais qui passe sur ma bouche en effleurant ma lèvre sensible me fait lâcher une grimace qui, indépendamment de ma volonté, me permet de constater le reste des dégâts ; ma joue droite me lance et me brûle. Je suppose que j'aurais un bleu ou un truc du genre à cet endroit.
Je sors mes mains de mes poches et les posent sur la rambarde en métal qui me sépare du lac pour me retenir. Je me sens trop lourd, ma tête me fait mal de partout. Mes jambes tremblent tellement que j'ai peur de tomber en morceaux, ici. Alors je me penche et pose mon front sur mes mains avant de fixer mes Jordan rouge et blanche toute bousillée.
— Putain... murmuré-je. Quel merde, quel merde, quel-
Je m'arrête lorsque ça devient trop douloureux pour moi de parler. Ma lèvre, ma joue et ma mâchoire me tuent tous en même temps et ça en devient insupportable. Je crispe fermement mes doigts sur la rambarde lorsque mes mains se mettent à trembler et que mes bras se mettent à suivre le rythme.
Du calme, du calme...
Je souffle toute l'air de mes poumons et essaye de faire le vide dans ma tête. Un nuage informe passe à travers mes lèvres puis s'évapore aussitôt à travers les barreaux de la barrière. Un son bizarre sort de ma bouche à mi-chemin entre un rire hystérique et un sanglot. Merde, ça y est, je perd les pédales. Au bord du gouffre, je relève la tête et...
— King ? Eh c'est toi, mec ?
Cette voix...
Je l'a reconnaîtrai entre mille parmi tous les klaxons de Central Park West. J'entends les pas de Cliff se rapprocher derrière mon dos et je sais que, malgré tout mes efforts, je ne pourrais pas le repousser. C'est le seul qui tient un minimum à savoir comment je vais.
— Je savais quelque part que j'allais te trouver ici...
L'aboiement d'un chien qui trottine juste derrière nous, ses pattes faisant du bruit sur le chemin sablonneux du parc, l'interrompt momentanément.
— Venu pour admirer la splendeur de vos jardins, mon roi ?
Je sens son long bras s'enrouler autour de mon cou tandis qu'il se penche pour être à ma hauteur. Nos deux visages sont côte à côte mais ma capuche - que je tire un peu plus vers l'avant- l'empêche de voir ma face.
— Je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler comme ça. C'est le froid qui te gèle les neurones ou quoi ? Demandé-je en tentant un faible sourire vidé de toute émotion - ce qui m'arrache directement un léger gémissement de douleur et déforme mon visage en une grimace dégueulasse.
Cliff a six ans de plus que moi et me surveille comme si je n'étais pas capable de me débrouiller sans lui. D'une certaine manière, je ne peux pas vraiment lui en vouloir de me materner - surtout quand on sait où il m'a rencontré ; dans un bar souterrain il y a deux ans, tout près du Washington Square Park. À lui tout seul, il m'a appris plus de choses que n'importe quel livre de n'importe quelle bibliothèque ne pourrait jamais faire.
— T'es rude tu sais, pour quelqu'un qui dépasse à peine la rambarde et qui a encore ses dents de lait, il plaisante. Et puis King c'est un nom assez classe. Si ça te plaît pas... Il marque une pause et je sens son parfum épicé me chatouiller les narines avant de brusquement disparaître avec son bras et le poids de son corps - si ça te plaît pas je te prendrais volontier ta couronne, il me confie à voix basse. Et même si je ne le voulais pas, je comprends sans effort le sous entendu qui se cache derrière cette dernière phrase.
Je lève les yeux vers le ciel pâle et monotone qui surplombe les tours de l'Upper West Side et réplique, las ;
— Fais comme ça te chante...
Cliff utilise mon deuxième prénom comme une méthode minable pour me remonter le moral. Et malgré des effets à peine visible, je lui suis reconnaissant de se donner autant de mal pour moi. Il y a des jours où je suis invivable et passe mon temps à m'énerver pour un rien, des jours où je ne veux parler à personne et des jours où ça va mieux sans pour autant que j'aille bien. Pourtant, il n'y a pas un jour où il n'est pas là - à ma droite ou ma gauche, devant ou derrière, peu importe ; il est là et me supporte, dans tous les sens du terme.
Mais, le vide que je ressens ne veut pas se remplir pour autant. Et plus le temps passe, plus ce vide est foutrement lourd à porter.
J'entends Cliff soupirer à côté de mon oreille.
— Combien de temps est-ce que tu vas continuer à me cacher tes bleus...
Pour ponctuer sa phrase, il attrape ma capuche et la tire sèchement vers l'arrière. Je ne riposte pas, sachant très bien qu'il avait vu clair dans mon jeu mais m'écroule à genoux le front contre la barrière, les épaules raides. Mes mains glissent le long de mon corps, mes mèches me collent aux visage tandis que je ferme les yeux, une larme misérable sur la joue.
Merde...
Une main ferme se presse sur mon épaule qui tressaute aux rythmes de mes reniflements bruyants tandis qu'avec ce simple geste, je ressens toute la colère qui consume les tripes de mon ami ainsi que son soutien qui tente d'apaiser mon cœur.
— Relève-toi, mec, c'est sale par terre.
J'ai presque envie de rire à sa remarque. L'état du sol est bien la dernière chose à laquelle j'ai envie de penser.
Je renifle - encore - et passe négligemment le dos de ma main sous mon nez pour y retirer la morve gluante qui coulait de mes narines, puis me relève une main sur le bas du dos, tête vers le sol.
— Qu'est-ce qu'il t'a fait aujourd'hui, merde ? J'ai déjà eu à m'occuper de ta lèvre la dernière fois et elle est encore toute défoncée, putain, dit-il en appuyant bien sur le "défoncée". Pourquoi est-ce que tu continues de vivre avec lui ?
Je ne répond pas et l'ignore. Où veut-il que j'aille ? J'ai que quatorze ans et New York regorge de fêlés dans chacune de ses petites ruelles.
J'attrape ma capuche et la passe par-dessus mon demie-chignon que je me suis fait à la va-vite avant de partir puis du bout de mes doigts enroulés dans des bandages, la tire au maximum sur mon crâne.
— Il faut que je rentre, dis-je en tournant le dos et en m'engageant sur le chemin.
Je n'ai même pas le temps de faire un mètre ou deux que Cliff m'interpelle. Je m'arrête et me retourne, les mains dans les poches de ma veste en jean qui couvre mon sweat-shirt avec un sourcil relevé dans l'expectative.
— Ta façon de bouger..., il commence en marquant une courte pause le temps de laisser son regard glisser sur mes jambes, elle est inhabituelle.
Je marque un temps d'arrêt le regard qui se perd derrière la silhouette ridiculement athlétique de Cliff, puis finit par répondre doucement, mes paroles portées jusqu'à ses oreilles par je ne sais quelle miracle.
— Parce que tu pensais qu'il se contentait de me frapper, dis-je d'une voix atone.
Son visage se décompose pour laisser place aux traits plus dures et sévères d'un visage qui semble si jeune habituellement, mais qui perd tout son aspect juvénile une fois déformé par la colère. La ligne de sa bouche charnue s'affine et ses yeux noirs soulignés d'un léger trait de crayon khôl se voilent d'une expression qui m'est insupportable.
Pas de pitié, Cliff.
Tout sauf ça.
Sans m'en rendre compte, j'ai déjà tourné le dos, la tête encore plus en vrac que quand je suis arrivé tout à l'heure. L'arrière de mes yeux me brulent et je sert la mâchoire en prévention de ce qui arrivera par la suite. Les larmes que je réfrènent de couler se transforment en quelque chose de plus tolérable, en une bile énorme au travers de la gorge qui me coupe le souffle alors que je marche vers la sortie du parc.
Une bile qui n'a pas de nom mais qui a parfaitement sa place là où elle est.
Je sors mon téléphone de la poche de mon jean avant de regarder l'heure affiché sur l'écran tout pété ;
13h30
Merde.
J'attrape mes écouteurs alors que je m'approche de l'entrée souterraine du métro et les enfonce dans mes oreilles. Enfin, je dévale les marches, les mains fourrées dans les poches - pour ne pas changer.
«Pain don't hurt the same I know »
La douleur ne fait pas mal de la même manière, je sais.
«The late I travel feels alone »
La voie que je traverse donne la sensation de solitude.
« But I'm moving 'till my legs give out »
Mais je bouge jusqu'à ce que mes jambes me lâchent.
« And I see my tears melt in the snow »
Et vois mes larmes fondre dans la neige.
« But I don't wanna cry »
Mais je ne veux pas pleurer.
« I don't wanna cry anymore »
Je ne veux plus pleurer. *
Under the snow in New-York...
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Voici le prologue de cette nouvelle - et première - histoire que je compte prendre le temps qu'il faut pour bien écrire et l'amener là où je souhaite l'amener.
J'espère que ça vous aura plus 😄, et on se retrouve très vite pour la suite.
*Extrait de 1-800-273-8255 par Logic