« Qui n'a plus d'espoir n'aura plus de regrets. » William Shakespeare
Ce fut la journée la plus longue de ma vie. Toutes les cinq minutes, je ne pouvais m'empêcher de regarder ma montre en espérant que l'heure passe plus vite, ce qui, je ne m'en rendis compte que trop tard, était une très mauvaise idée.
J'imaginais ma rencontre avec Drew Bays. Je le voyais me sourire, signe de la naissance d'une amitié nouvelle. J'imaginais la manière dont il serait habillé ou la manière dont il me saluerait, avec toute l'aisance qu'une star de sa renommée devait posséder. Je le visualisais attentif à tous mes faits et gestes. Je me voyais intimidée par lui, mais rassurée par son naturel et sa gentillesse.
Oui, je rêvais et plus j'y pensais, plus j'angoissais. Finalement, à la fin de la journée, l'excitation avait laissé place à l'anxiété, l'appréhension et la crainte. J'avais passé toute cette journée à imaginer comment notre rencontre allait se passer, sans avoir aucune idée de la manière dont j'allais réagir si je n'étais pas choisie. Mon état d'esprit était à ce moment en contradiction totale avec celui de la matinée. J'étais à présent certaine qu'il était impossible que je sois prise. Je ne me rappelais même plus de la raison pour laquelle j'étais autant obstinée à croire que j'aurais pu avoir le privilège de passer deux jours avec une star. Avec Drew Bays. Je devais passer à autre chose et me détacher de ce concours au plus vite.
Je saisis mon téléphone de manière déterminée et composai le numéro d'Ellyn.
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- Allô, Mimi ?
- Tu m'invites chez toi ?
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Je savais que sa compagnie me changerait les idées. Je rassemblai rapidement quelques affaires puis descendis en direction de la cuisine où se trouvait ma mère pour la prévenir que je me rendais chez les Seigel. Sa réaction ne me surprit aucunement.
- Tu te fiches de moi ? Tu me dis ça au moment où je prépare le dîner ?
Ma mère, Elly-Dee, était célibataire. J'étais son unique progéniture, c'était pourquoi je détestais la laisser seule. Pour résumer son histoire chaotique, mon père s'était enfui avec une autre femme quelques années après ma naissance et je le haïssais pour cela. Aux dernières nouvelles, il était parti vivre en Thaïlande avec sa nouvelle copine, me laissant seule avec ma mère, sans se préoccuper de si nous pourrions survivre ou pas.
Au début, elle était gauche avec moi dans sa façon de m'éduquer en général. Elle voulait se conduire en une mère modèle, quelqu'un de bons conseils, quelqu'un sur qui je pouvais compter mais elle avait rapidement déchanté. Au final, elle s'était chargée de m'apprendre à être autonome et à ne dépendre de personne. Ma mère avait passé son temps à compter sur Paul, mon père, et à se reposer sur lui. Quand il est parti, elle a perdu tous ses repères par la même occasion. Étant une enfant à l'époque, je ne savais pas vraiment ce qu'il se passait et comment je devais réagir. Tout ce que je savais, c'était que mon père avait causé tout cela. Je savais que c'était à cause de lui que je voyais le visage de ma mère fermé, constamment préoccupé, alors j'ai développé le sentiment le plus rationnel, la haine.
Chez Ellyn - Orange, Newey – 20h13
Dans la chambre de ma meilleure amie, je parcourrais son armoire espérant y trouver mon bonheur pendant qu'elle était scotchée à son ordinateur.
- Regarde ! Regarde ! C'est lui ! s'exclama-t-elle en pointant frénétiquement l'écran du doigt.
Elle s'était connectée sur le réseau et avait atterri sur la page d'un garçon surnommé An'Bry Coco. Il venait de rejoindre notre classe de danse et ayant raté les trois derniers cours à cause d'une blessure, je n'avais pas eu la chance de croiser ce jeune homme.
Cette courte période avait était invivable pour moi car j'étais persuadée que dans mes veines coulait le gène de la danse ; je marchais, parlais, respirais danse. Je voulais rendre ce bonheur que je ressentais en calquant les vibrations de mon corps à celles de la musique permanent en en faisant une part dominante de ma vie.
Notre professeure de danse avait décidé d'associer Ellyn à ce fameux Bryan Cobb lors des pas en duo de notre dernière chorégraphie. Celle-ci s'effectuait sur une chanson au rythme saccadé, contenant une majorité de pas en couple homme/femme.
Les yeux rivés sur son ordinateur, elle me montrait à quel point il était beau et charismatique. C'était amusant de la voir si hypnotisée par lui. Elle me cita toutes ses qualités une par une, et d'après tous les adjectifs qu'elle avait utilisés, il était parfait. En plus d'être charmant, il dansait comme un dieu et était très avenant ; il était drôle, attentif, imaginatif, attentionné, etc.
Ressemblais-je à ça quand je parlais de Drew ?
Sans vraiment l'écouter, je me dis que j'allais pouvoir le découvrir lors de notre prochain cours de danse et que je jugerais par moi-même.
Chez Ellyn - Orange, Newey – 23h37
Dans la nuit, plus rapidement que de raison, ma curiosité atteignit son paroxysme. Je demandai à Ellyn d'aller sur le site StarFriendShip, pour découvrir et me moquer des personnes qui avaient gagné leurs rencontres avec leurs idoles.
Oui. Voilà comment j'avais décidé de réagir. De manière puérile.
Je me plaçai face à l'écran et fis défiler les noms des gagnants qui se trouvaient à côté de ceux des stars.
- Ellyn regarde, un certain Pat Mill a gagné sa rencontre avec Madonna.
- Pat Mill, quatre vingt-six ans, lut-elle avant de rire aux éclats. Hé, regarde qui va rencontrer Mehila !
- Jamal Buisson, lis-je. C'est le fils de la prof de langues, raillai-je.
- Le pauvre, ça doit pas être facile tous les jours, ricana-t-elle.
Nous étions ainsi parties dans un fou rire interminable. Ce pauvre garçon n'avait probablement rien en commun avec la vieille Buisson, mais cela me permettait de décompresser sans m'en apercevoir.
Nous étions toujours assises à rire sans réelle raison quand d'un coup, tous les muscles de mon corps se crispèrent. Je n'arrivai plus à bouger. C'était comme si le temps s'était stoppé. Je ne pouvais plus faire aucun mouvement, je ne pouvais pas cligner des yeux, ni même tortiller un orteil. J'étais devenue une statue de glace et mon sang s'était gelé instantanément. Ma respiration se coupa net pendant quelques secondes, je n'étais plus de ce monde. Lorsque mon esprit s'éclaira malgré l'absence de mes capacités physiques, la pièce se mit à tourner autour de moi. Je me sentis vaciller mais je ressentais toutes les parties de mon corps si lourdes qu'elles auraient été incapables de flancher. Tout se mélangeait entre rêve, cauchemar et réalité. Cela prit plusieurs secondes avant que mes poumons ne se remplissent à nouveau d'oxygène.
Ellyn se retourna vers moi quand elle réalisa que je ne riais plus et commença à paniquer. Elle essaya de me raisonner en me tapotant les joues et en répétant mon prénom. Elle remarqua que mon regard était resté fixé sur l'écran et quand elle se retourna vers ce dernier, sa mâchoire se décrocha.
- Agatha Bailey, chuchota-t-elle les yeux écarquillés. Mimi ? T'as gagné !
Etait-ce un rêve ?
Je n'avais jamais été aussi heureuse de m'appeler Agatha. J'y avais cru passionnément, puis j'avais renoncé à tout espoir de gagner. Donc, parmi des milliers d'hommes et de femmes, c'était moi, Naomi Bailey, qui avait été choisie ? S'il s'agissait d'un rêve, je ne voulais absolument pas en sortir.
Lorsque mon cerveau se dégela, je réussis à pousser un cri aigu et interminable. Tish, la mère d'Ellyn déboula dans la chambre, l'inquiétude se lisant sur son visage. Quand elle essaya, sans succès, de comprendre ce qu'il se passait, nous n'avions plus la capacité d'aligner assez de mots pour former une phrase intelligible. J'attrapai mon portable et essayai tant bien que mal de composer le numéro d'Alex. Mes doigts tremblaient. Mon cerveau et mon corps étaient devenus deux entités indépendantes l'une de l'autre. Voyant à quel point j'étais désespérée, Ellyn attrapa mon portable et composa le numéro à ma place.
En y réfléchissant bien, ce n'était peut-être pas une bonne idée de prévenir Alex. Il m'avait clairement fait part de son ressenti par rapport à ce concours, mais comme vous devez vous en doutez, je n'étais plus apte à réfléchir.
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- Alex ! criai-je sans lui laisser le temps d'en placer une.
- Quoi ? Qu'est-ce qu'il a ? demanda-t-il d'un ton paniqué.
- J'ai ... j'ai gagné ...
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Les larmes me montaient aux yeux.
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- Je vais rencontrer Drew Bays !
- Quoi ? Mais qu'est-ce que tu racontes ? C'est impossible ! T'es où ?
- Chez Ellyn ! Il y a écrit mon prénom sur le site ! Je te jure !
- Je comprends rien ! Attends, j'arrive !
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Quand il raccrocha, je pleurais déjà à chaudes larmes. Je soufflai longuement et tentai de reprendre mes esprits. Je réalisais peu à peu ce qui était en train de m'arriver. J'allais passer deux jours et deux nuits en compagnie d'une star mondialement connue.
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Alex arriva une demi-heure plus tard et après avoir vérifié sur le site, il explosa de joie et me prit dans ses bras. Il s'excusa de ne pas m'avoir crue et me félicita. Une fois tout le monde redescendu sur terre, Ellyn sortit pour aller se brosser les dents et me laissa, par la même occasion, seule avec Alex.
- Je pensais vraiment que tu serais en colère, avouai-je à Alex gênée.
- Tu sais très bien que non.
Il soupira et se laissa mollement tomber sur le lit d'Ellyn.
- Tu sais que ...
Il hésita un court instant avant de reprendre
- ... ma mère est alcoolique. Quand elle vivait avec nous, elle dormait très tard le soir, restait toute la journée devant la télé à boire et à oublier des événements importants comme nos anniversaires, des rendez-vous et j'en passe. La manière dont tu passais tes journées et tes soirées sur ce site en oubliant de faire un devoir super important m'a remémoré de mauvais souvenirs et ça m'a vraiment inquiété et troublé. Maintenant, tant que tu es heureuse, je le suis aussi. Tu le sais.
- Je suis vraiment désolée.
Je m'assis à côté de lui et essayai de capter son regard pour le réconforter, puis lui frappai légèrement la cuisse pour le remettre d'aplomb. Malgré le fait que nous soyons très proches, Alex avait toujours eu du mal à me parler de sa mère. Je n'aurais jamais pu imaginer qu'il puisse faire une projection de son comportement sur le mien. Je me sentis terriblement coupable d'avoir agi égoïstement, négligeant ce que ressentait mon meilleur ami.
- Mimi ... Tes yeux, commença-t-il en détournant le regard.
- Quoi ? Ils ont changé de couleur ?
- Ouais.
Mes yeux m'avaient toujours différenciée des autres. Ils avaient la faculté de prendre une teinte jaune ambre lorsque le temps était excessivement ensoleillé, lorsque la luminosité était forte ou lorsque je recevais l'éclat de néons directement dans mes pupilles, l'éclairage de la chambre d'Ellyn étant le coupable ce jour là.
- Je m'y ferais jamais, expliqua-t-il en secouant la tête et en souriant légèrement.
Je soufflai. Il ne me restait plus qu'à me préparer psychologiquement à cette tornade qui allait débouler dans ma vie.