"Vous savez pourquoi"
Trois mots.
Trois simples mots qui m'ont mené ici.
Il a vraiment fallu qu'elle gâche tout, c'était plus fort qu'elle...
***
Le bruit de l'épais dossier heurtant le plateau de la table me ramène à la réalité.
Le docteur Hemeth se tient devant moi, bras croisés. D'immenses cernes sous ses yeux trahissent une accumulation de nuits sans sommeil, il arbore une expression à mi-chemin entre l'incompréhension et autre chose que je n'ai pas le temps d'identifier. Un autre homme fait irruption dans la pièce en nous saluant d'un mouvement de tête, l'air grave. Son apparence contraste énormément avec celle du quadragénaire, légèrement bedonnant, aux cheveux un peu plus sel que poivre se trouvant maintenant en retrait et tapant frénétiquement sur les touches de son téléphone.
L'officier, qui doit seulement avoir quelques années de plus que moi, ne perd pas plus de temps et ouvre le bal :
« Veuillez s'il vous plaît énoncer votre patronyme complet ainsi que votre date de naissance et votre âge. »
Son ton est las, et la façon dont il prend place sur la chaise usée en face de la mienne n'est pas plus dynamique que sa voix.
Je réponds d'un ton égal :
— Sébastian Philippe Laux, dix-huit juillet mille neuf cent soixante-dix, vingt-cinq ans.
— Mr.Laux, savez-vous pourquoi vous avez été convoqué aujourd'hui?
Son ton se durcit, mais je remarque à ses maladresses légères et à la fatigue dans ses yeux que je ne suis pas en aussi mauvaise posture que prévu :
— Hmmm, laissez-moi réfléchir. Un apprenti-flic, un psy', une vitre sans teint avec deux gugusses qui doivent être entrain de retranscrire ce qu'il se passe parce que votre commissariat n'a pas le budget nécessaire pour une caméra ou même un dictaphone... je dirais qu'on m'attend pour faire une partie d'échec? Répondis-je avant de partir d'un petit rire satisfait.
— Ne jouez pas à ça avec moi Sébastian surt.. lance-t-il
L'envie de le couper est trop forte.
— Désolé, mais c'est le fait d'avoir les mains menottées dans le dos qui a tout vendu. La prochaine fois si vous voulez vraiment surprendre, ne posez pas ce genre de question stupide ou alors faites attacher chaque main au pied opposé, au moins y'aura du défi et puis vous pourrez rire et vous retirer ce balai du c..
Je m'arrête, saisi d'un vertige. Je ferme les yeux alors que les muscles de ma mâchoire se contractent. L'intervention du docteur me ramène dans une réalité qui semble différente.
— Messieurs, que diriez vous de vous comporter comme des adultes responsables pour une fois? J'aimerai que cette entrevue ne ressemble pas trop à celles ayant eu lieu au cours des cinq derniers mois.
J'allais encore rire de mon sens de la répartie, mais sa remarque me fait tiquer :
— Cinq mois? Vous êtes sûr? Dis-je abasourdi
— Hé oui gaillard! répondit le blondinet que j'avais sincèrement eu l'impression de rencontrer pour la première fois il y a cinq minutes.
Mon esprit glisse, la tête me tourne. Je fixe mon regard vers mes cuisses et remarque avec surprise que mes mains, encore menottées quelques instants auparavant sont maintenant libres de tout mouvements. Les écritures sur le dossier toujours posé sur la table semblent différentes. Je suis dans un rêve.
Non, pas dans un rêve, sinon je pourrais me réveiller.
* * *
Je prends conscience tout à coup de la sensation toujours inhabituelle du vieux cuir du divan sous mon corps alors que mon esprit vagabonde entre différents souvenirs au rythme du pendule coordonné au métronome du vrai docteur Hemeth. Je serre et desserre les poings de manière incontrôlée. Il claque des doigts et mes yeux s'ouvrent, pantelant je tente de remettre de l'ordre dans mes idées et mes émotions.
«Alors Sébastian, que s'est-il passé?» me demande-t-il visiblement intrigué.
Je ne peux pas lui dire la vérité. Il me ferait interner sur le champ, ou m'expliquerait à quel point c'est "ridicule, impossible, blablabla" et je n'en ai pas envie.
«J'ai cru voir papa. C'est tout.» est la seule réponse qui a paru adaptée.
Sa prochaine question me prend par surprise : «Et alors?»
Je le regarde, incrédule. Aussi loin que ma mémoire remonte, Philippe (mon père) et lui avaient toujours été les meilleurs amis du monde. Il était même là lors de l'accident qui lui avait coûté la vie cinq ans plus tôt. C'est à cause de ce même accident que maman s'est isolée et lui a confié la charge de me traiter.
Avant c'est elle qui le faisait. Ils étaient d'ailleurs collègues tout les deux, ils partageaient un local avec deux cabinets. Mais elle lui a tout laissé après la mort de papa, préférant se reposer sur la confortable somme d'argent qu'il avait gagné grâce à son entreprise de systèmes de sécurité.
Autant dire que depuis cinq ans, la seule chose qui se rapprochait le plus d'une famille c'était l'homme assis en face de moi. Et voilà qu'il se mettait à me prendre pour un enfant et à me poser des questions idiotes.
«Ben'... Tu sais très bien que c'est l'anniversaire aujourd'hui.»
Mon ton se voulait neutre, mais il est froid et mes yeux trahissent ma colère et ma tristesse.
Je réalise soudain que je ne veux plus rester ici. Pas aujourd'hui. Je ne veux plus l'entendre, alors je ramasse rapidement mes affaires et m'en vais sans prêter attention à ce qu'il me dit. Je pars sans même lui dire au revoir.
Sur le court trajet qui me sépare de chez moi, j'imagine encore ce qui va m'attendre en rentrant : ma mère soit enfermée dans sa chambre à pleurer, soit endormie sur le canapé du salon avec une ou plusieurs bouteille(s) vide(s) près d'elle.
Mais ce qui m'attendait était encore pire.
Lorsque j'arrive à hauteur de notre résidence, je vois d'abord le fouillis des voitures de police et ambulances garées à travers le gazon. Puis j'aperçois Alice, ma petite amie depuis 6 ans maintenant, en larmes, parlant à des officiers. Je reconnais l'un d'eux immédiatement mais je ne m'attarde pas. Je cours vers elle et la prend dans mes bras. Elle est hystérique, au bord de la crise de panique. Elle bredouille des suites de mots incohérents.
«Chhhhhht chérie, je suis là, tout va bien. Regarde moi.» je lui relève la tête afin que nos yeux se rencontrent, elle se détend un peu et semble sur le point de me répondre lorsqu'un officier me saisit par le bras et m'éloigne d'elle.
— Monsieur Sébastian Laux? demande-t-il, un sourcil levé
— Oui. Pouvez-vous m'expliquer ce qu'il se passe monsieur ? j'arque un sourcil pour le questionner en retour.
— Officier Lazure. Monsieur je pense que vous préféreriez vous asseoir...
— S'il vous plaît. Maintenant. Pas question de tourner autour du pot. Ma mère a recommencé à boire? je demande, le cœur battant.
Il se mord la lèvre inférieure avant de répondre :
" Votre petite amie l'a retrouvée au milieu du salon. À côté d'elle se trouvaient une bouteille d'alcool ainsi qu'une boîte de médicaments à moitié vides et une note. Lorsque mes collègues sont arrivés, il était déjà trop tard. Toutes mes condoléances. "
Le son de son talkie-walkie ramène le blondinet, me semblant déjà bien trop familier, à sa réalité alors que tous les bruits deviennent sourds autour de moi. Comme si j'avais été plongé dans un immense aquarium.
D'ailleurs l'air commence à me manquer...