Assise au fond de la salle du trône, Stephania mit son éventail contre sa bouche pour cacher un bâillement. Cet assommant conseil de vieux et de vieilles têtes de linotte était si inintéressant qu'elle pensait qu'elle allait peut-être s'évanouir d'ennui. Cela faisait des heures qu'ils disaient (toujours du même ton monocorde et ennuyeux à mourir) que le conseil perdait de l'argent, que la cour était mal gérée et que la rébellion, si elle devait se poursuivre, coûterait très cher à l'Empire. Et comme si ces dignitaires étaient incapables de le comprendre, le conseil avait déjà dit trois fois que la rébellion avait déjà coûté au roi la moitié de son or.
Pourtant, après des heures de péroraisons futiles et après que des dizaines d'idées absurdes aient été évoquées, ils n'avaient trouvé aucune solution. Aucun d'entre eux. Stephania avait subi bien trop de réunions de ce type, et écouter marmonner ces imbéciles ne faisait que lui prouver de plus en plus clairement qu'ils étaient tous des singes écervelés qui prétendaient savoir de quoi ils parlaient et ce qu'ils faisaient.
“Y a-t-il d'autres sujets à aborder ?” dit le roi depuis son trône à l'avant de la pièce.
Dieu merci, personne ne dit mot, pensa Stephania qui mourait d'envie de quitter cette salle qui sentait le renfermé et avait mal aux fesses à force de devoir rester assise sur cette chaise non rembourrée. Depuis l'annonciation du mariage de Thanos avec Ceres, elle avait été reléguée à la rangée du fond près de la porte de sortie, obligée de s'asseoir à côté du dignitaire le moins important de l'Empire tout entier, à l'endroit le plus éloigné du roi.
Je remonterai dans l'estime du roi, se promit-elle. Bientôt.
Juste au moment où elle croyait que la réunion était finie, Cosmas, assis devant, se leva et demanda à se tenir devant le roi.
Stephania leva les yeux au ciel. Ce jour ne finirait-il jamais ? Elle savait que c'était le vieux croulant sénile et dur de la feuille qui s'occupait de Thanos — un peu trop, selon Stephania — mais que pouvait-il diable avoir à dire qui justifie de prolonger d'une seule seconde une réunion du conseil comme celle-ci ? Tout ce que faisait ce vieil homme jour après jour, c'était lire des parchemins dans la bibliothèque, observer les étoiles et parler de choses sans véritable importance, du moins pour l'Empire.
Stephania remarqua que les autres dignitaires, dont les yeux étaient vitreux d'ennui, avaient l'air aussi peu intéressés qu'elle par le vieux schnoque.
Tout en observant le motif floral de sa robe en soie verte, elle écouta d'une oreille en s'éventant pendant que le vieil érudit tendait un parchemin vers le roi.
“On m'a demandé de livrer cette lettre à Thanos”, dit Cosmas. “Elle est de Ceres.”
Stephania ouvrit immédiatement les oreilles. Peut-être le vieux érudit n'était-il pas aussi stupide qu'elle l'avait pensé. Il m'a certainement induite en erreur, pensa Stephania qui présumait que le vieil homme était plus fidèle à Thanos qu'au roi lui-même ou à l'Empire. Cela dit, elle s'était peut-être trompée.
Ne tenant plus en place, elle réprima un sourire. Maintenant, cette roturière, Ceres, allait être mise à mort et Stephania épouserait Thanos et tout redeviendrait normal. Quelle chance ! Peut-être les dieux allaient-ils lui sourire, après tout.
Stephania regarda le roi lire la lettre en silence. Ses sourcils descendirent de plus en plus bas sur son visage gras. Quand il eut fini, il leva les yeux.
“As-tu lu ça ?” demanda le roi à Cosmas.
Cosmas s'avança.
“Oui, et c'est à ce moment que j'ai su qu'il fallait que je vous le soumette”, dit-il. “Cette fille est une menteuse et une voleuse sournoise, et aussi une révolutionnaire introduite parmi nous.”
On entendit des hoquets de surprise partout dans la salle et ce fut le chaos.
“Silence ! Silence !” dit le roi.
“Elle ne doit pas épouser le prince Thanos !” cria un conseiller.
“Pendez cette fille pour trahison !” dit un autre.
La salle ne fut plus que désordre. Certains criaient au roi d'emprisonner la traîtresse et d'autres exigeaient qu'elle soit immédiatement mise à mort.
“Silence !” hurla encore le roi et la salle se calma jusqu'à ne plus laisser entendre que le léger bourdonnement des murmures. “Nous ne pouvons pas la tuer comme ça. Les révolutionnaires vont recommencer les émeutes dans les rues et nous ne sommes pas prêts à les affronter tous.”
“Mais il faut faire quelque chose”, dit un conseiller. “Vous n'allez pas permettre qu'une conspiratrice reste parmi nous et transmette des informations au quartier général des révolutionnaires ?”
Une idée brillante vint à Stephania et elle poussa un cri de surprise. Quelques têtes se tournèrent vers elle et elle sourit, sachant que cette idée serait sa grande chance de regagner la faveur du Roi. Il suffirait qu'elle prenne la parole.
“Puis-je faire une suggestion, Excellences ?” dit-elle d'une voix forte et claire en se levant.
Le roi et la reine tournèrent rapidement les yeux vers elle.
“S'il vous plaît ! Ça rapportera aussi de l'argent à l'Empire !” dit-elle en sentant leur hésitation.
“Très bien, parle”, dit le roi, “mais fais vite.”
Stephania avança et marcha vers l'avant de la pièce, ses talons claquant sur le sol en marbre. Des centaines d'yeux suivaient chacun de ses pas. Elle réprima un sourire. Elle se délectait de toute cette attention et était exaltée d'avoir une idée aussi formidable à présenter alors que les hommes et les femmes supposés être les plus puissants et les plus intelligents de tout l'Empire n'avaient pensé à rien de semblable. Elle savait que, quand elle aurait communiqué son idée au roi, il l'aimerait. Et peut-être même le roi et la reine lui donneraient-ils dorénavant plus d'autorité, notamment sur Ceres.
Arrivant au bas des marches qui montaient aux trônes, Stephania fit une profonde révérence devant le roi et la reine.
“Jusque là, vos excellences ont très efficacement utilisé Ceres pour promouvoir et renforcer l'Empire et je vois là l'opportunité de recommencer”, dit Stephania.
“Dans ce cas, pourquoi ne pas nous éclairer ?” dit froidement la reine.
“Ne rejetez pas Ceres de notre communauté”, dit Stephania, “et ne l'exécutez pas. Au lieu de ça … servez-vous d'elle pour rendre l'Empire encore plus riche qu'il ne l'a jamais été.”
La salle fit silence à l'exception de quelques murmures et Stephania sentit qu'elle avait quasiment regagné la faveur du roi et de la reine.
“Et comment proposes-tu qu'on s'y prenne ?” demanda le roi.
“Faites d'elle un participant permanent aux Tueries”, dit Stephania.
A ce stade, la pièce était devenue si silencieuse que Stephania entendait l'air entrer dans et sortir de ses narines.
“C'est une fille”, hurla quelqu'un.
“Personne ne viendrait voir une roturière se faire massacrer”, dit un autre.
Stephania supportait de moins en moins ces anciens à l'esprit étriqué qui ne voyaient pas plus loin que le bout de leur nez.
“Ceres va bientôt être membre de la famille royale, une nouveauté, une combattante à part entière”, dit-elle. “Je l'ai regardée se battre, et elle a battu Lucious. J'oserais dire que les gens viendront de loin rien que pour la voir.”
Le roi plissa les yeux en portant la main à son menton barbu.
“Faites payer un supplément aux spectateurs pour aller voir la princesse seigneur de guerre”, ajouta Stephania.
Le roi jeta un coup d’œil à la reine, qui leva un sourcil.
“La princesse seigneur de guerre”, dit le roi. “Je vais y réfléchir mais je crois vraiment que c'est une excellente idée. Bravo, Stephania. Bravo.”
Stephania refit une révérence et repartit s'asseoir, extrêmement fière d'avoir pensé à un plan aussi génial. Non seulement son idée apporterait de l'argent à l'Empire, mais elle servirait aussi un objectif très personnel.
La vengeance.
Finalement, Thanos allait lui appartenir.