Elise de Clerc était une jeune fille ordinaire qui était, entre toute autre chose, extraordinaire. Elle souriait toujours à tout le monde, donnait de l'argent à ceux qui n'en avaient pas assez, et engageait gracieusement la conversation avec ceux qui n'auraient jamais mérité une telle attention. Sa physionomie était tout à fait agréable: belle, grande, mince et élancée, la jeune femme avait tout pour plaire. Ses soupirants étaient par ailleurs nombreux, car qui aurait pu résister au charme d'Elise de Clerc ? Ses cheveux blonds cendrés, son teint rose et ses lèvres ourlées dévoilaient un visage doux et charmant. Mais c'était le bleu-vert de ses yeux qui donnait à ce visage toute sa perfection humaine, et le rendait unique aux yeux de tous les autres jeunes gens du pays. La jeune femme allait bientôt avoir vingt ans et, avait déjà reçu tant de propositions en mariage qu'elle avait décidé d'arrêter de les compter.
Son père, l'amiral Henri de Clerc, était un homme sage et honorable. Son tempérament volcanique et ses manières parfois très peu convenables, n'empêchaient pas qu'on le trouva toujours très plaisant, loquace et agréable comme partenaire de conversation. Sa fille elle-même était très attachée à cet homme rempli de bon sens et à la générosité sans limite. L'amiral lui, profitait pleinement de son enfant unique en le couvrant de cadeaux coûteux et souvent inutiles. Les deux êtres étaient pleinement faits pour s'entendre. La femme de l'amiral ayant quitté le mari et l'enfant trop tôt, tout deux avaient dû se soutenir dans la douleur d'une perte si grande, ce qui avait renforcé davantage avec le temps leur relation fusionnelle et indescriptible. L'enfant triste et solitaire ayant perdu sa mère à quatorze ans, avait fini par devenir une jeune femme rayonnante de dix-neuf ans, joyeuse et sûre d'elle. On ne reprochait rien à Elise de Clerc, si ce n'était cette profonde fierté qu'elle s'était constituée depuis la mort de sa plus proche parente pour oublier chagrins et peines et à cause de l'amour trop généreux d'un père qui n'avait jamais rien su lui refuser en conséquence. Mais Elise n'était pas à plaindre, car tout les autres rêvaient d'obtenir ne serait-ce qu'une part de sa situation.
Il y avait cependant une jeune fille qui, malgré sa pauvreté, n'aurait pour rien au monde désiré remplacer la richissime Elise de Clerc. Car pour elle, Elise ne représentait pas plus la richesse ou la beauté que l'orgueil et la méfiance. Tout en elle inspirait un sentiment de crainte. Quand elle souriait aux plus malheureux en leur donnant une pièce, c'était toujours un sourire faux et hypocrite, qui sonnait l'appel à la pitié et au dégoût, plus qu'à la générosité. La pauvresse ne voyait en Elise qu'une jeune femme bien née qui, pour se donner bonne image, donnait aux pauvres et souriait à chacun. La jeune femme en question se nommait Flore Vouvent. Âgée de quinze ans seulement, elle était l'aînée d'une fratrie de quatre frères et sœurs. Son père trop ivrogne pour chercher à trouver un travail, et sa mère trop sotte pour savoir comment s'occuper d'un seul de ses cinq enfants, la jeune fille s'était retrouvée dès l'âge de huit ans à la charge de ses trois plus jeunes frères et sœurs. La dernière n'ayant que quelques semaines, donna plus de travail à Flore qui dès lors à quinze ans, dut s'assurer dans la misère de la survie de sept personnes. Elle n'avait reçu aucune éducation mais semblait connaître toutes les choses du monde. Pas de celles qui forment les grands esprits, médecins et intellectuels; mais des choses de la vie courante, de la routine qui forment le petit peuple et les gens les plus simples de ce monde.
Flore faisait partie de ces miséreux à qui la "belle dame" avait jeté une pièce. Mais dans son regard, la misérable n'avait perçu que mépris et animosité. En souriant, la dame avait dévoilé un rictus au coin de ses lèvres et, avec condescendance, était repartie sans mot dire. Dès lors, Flore avait détesté cette jeune fille que beaucoup bénissait pour ce qu'elle leur donnait. Flore Vouvent n'avait mendié qu'une seule fois de toute sa vie, c'était cette fois-là, et cela ne se renouvela pas. Elle n'était pas non plus du genre à se faire des amis. Par ses responsabilités, Flore ne s'était jamais permise de faire de rencontres et de se laisser aller aux amusements puérils auxquels jouaient les jeunes de son âge. Un seul était sorti du lot. André Matthieu. André n'était pas comme les autres. Il était drôle, gentil, et attentionné. Il ne manquait jamais de proposer son aide à la jeune fille quand elle semblait avoir trop de travail, et celle-ci l'acceptait toujours avec joie non sans quelque plaisir secret, car Flore aimait tendrement André et toutes ses marques d'attention laissaient croire qu'il lui portait la même affection. Pourtant elle n'osa jamais s'en assurer et le laissa toujours penser qu'il n'était rien de plus que l'ami fidèle et loyal ; celui qu'elle n'avait jamais eu jusqu'alors.
Malheureusement pour la pauvre Flore, rien de tel ne traversait l'esprit d'André lorsqu'il proposait son aide à cette pauvre fille dont tout le monde connaissait la situation tragique. Non, Flore n'aurait jamais rien eu d'André, car c'était à une autre qu'il dédiait son cœur : une jeune fille qu'il avait vu un jour dans la rue. Elle était vêtue d'une grande robe blanche, majestueuse, scintillante ; ses cheveux illuminés par la douceur du printemps étaient ramenés en un chignon élégant sous un large chapeau (d'un genre qui n'appartenait qu'aux dames les plus distinguées). Il s'était enquis de savoir son nom auprès du mendiant à qui elle avait donné une pièce, mais celui-ci l'ignorait et assurait en être lui-même très fâché: une jeune femme aussi ravissante et aussi généreuse méritait bien qu'on connaisse son nom. Il hésita un instant puis, trop content de son présent, dévoila un louis de sous sa poche et sourit, dévoilant les dernières dents qu'il lui restait.
- Elle m'a offert un louis ! Vous le croyez ça ?
André observait la pièce, subjugué.
- C'est... un vrai ?
- Parbleu ! Bien sûr que c'en est un ! J'ai perdu une autre dent pour en être sûr, mais ça en valait la peine ! déclara le mendiant avec une grande joie.
L'inconnue s'était donc évaporée. Elle avait disparu aussi vite qu'elle était apparue, et cela devait contrarier longtemps le pauvre André qui, tout penaud, devait rentrer bientôt au village ; et découvrant Flore sous une botte de paille, se dit qu'il existait un plus grand malheur que le sien et proposa immédiatement son aide. C'est ainsi que tout avait commencé. Le malheur d'André avait constitué le bonheur de Flore. Dans l'incapacité de retrouver la femme qui avait enflammé son cœur, il ne pourrait pourtant jamais l'oublier.