Une faible douleur dans les côtes réveilla Ève, la sortant d'un rêve joyeux ; elle songeait à cette fin d'après midi d'été, où avec sa mère elles avaient assisté aux premiers pas de sa petite sœur. Elles avaient encore un jardin à l'époque, la petite Coralie s'était relevée avec peine sur ses deux jambes, des brins d'herbes prit dans les doigts. Ève et sa mère en avaient criée de joie.
Ève se redressa avec difficulté pour voir qui la bousculait ainsi, elle avait du mal à sortir de son sommeil. Cela semblait bien tôt pour être l'heure à laquelle elle devait prendre la relève de Kim... On la secoua plus fortement, sans ménagement. Elle réalisa qu'il s'agissait d'un bâton, un bâton très dur.
Non, en fait, il s'agissait d'une lance. Une grande lance de bois sombre, presque noire dans la nuit. A la lueur du feu, elle crut discerner de longues lignes entrelacées gravées tout du long. Mais ce ne fut qu'un détail qu'elle perçut du coin de l'œil ; Un détail inutile face à la peur qui la saisit lorsqu'elle vit celui qui la tenait. Elle en avait vu dans ses rêves
Le Nocturne paraissait gigantesque, même s'il n'atteignait pas les deux mètres. Il était habillé d'un pantalon de peau marron, les pieds nus. Un gilet de cuir, sans manches et ouvert, laissait voir son torse aux muscles fins et déliés ainsi que les épaules et les bras couverts de tatouages bleus. Ceux-ci étaient semblables à un entrelacs de lianes, qui redescendaient sous sa poitrine et donnait l'impression de fuser de son abdomen. Chaque ligne stylisée descendait jusque sur le dos de la main et venait finir sa course autour d'un doigt. Pour tout ornement, il portait un anneau de pierre verte à la main droite, celle qui tenait la lance. Ses cheveux blancs comportaient quelques tresses dans lesquelles de petits objets étaient attachés. Ils tombaient sur ses épaules, encadrant son visage froid à la peau d'un gris mat et aux yeux d'un bleu-gris étonnamment clair.
Ève recula précipitamment, sur les fesses, se débattant maladroitement avec la couverture sur laquelle elle s'était endormie.
Le Nocturne reposa le pied de sa lance au sol et la contempla avec mépris. Un liquide épais en poissait la pointe métallique.
La peur d'Ève se mua en terreur absolue à l'idée qu'il s'agissait du sang d'un de ses amis. Elle tourna son regard dans tous les sens, et vit un autre Nocturne s'appuyer du pied sur le corps de Christophe pour retirer sa lance. Sous le recul, le corps roula à demi et Ève vit le visage figé dans la stupeur, les yeux grands ouverts, immobiles. A quelques pas de lui, le corps de Julie reposait face contre terre. Elle portait encore le vieux tee-shirt orange qu'elle aimait tant. Sur son dos, une déchirure imbibée de sang laissait voir le large trou qu'avait fait l'arme qui l'avait transpercée.
Ève cria, hurla à plein poumon toute l'horreur qui l'assaillait. Un coup du manche de la lance l'atteignit à la mâchoire et l'envoya bouler à un mètre de là.
Kim se réveilla en sursaut. « Quoi ? Qu'est ce qu'y a ? Qu'est ce qui ...» cria-t-elle en regardant autour d'elle les yeux grands ouverts. Elle n'eut pas le temps de finir sa question. Réagissant avec une rapidité surprenante, le premier Nocturne lui asséna un coup de pied à la tête, qui la renvoya le visage contre la couverture. Il poursuivit son mouvement par une rotation juste au dessus d'elle et planta sa lance dans son dos, la clouant au sol. Sous le choc, le corps de la jeune asiatique s'arc-bouta, révélant son visage, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés.
Malgré sa douleur à la mâchoire, Ève cria de nouveau., encore plus fort, un cri strident qui donnait l'impression que ses cordes vocales allaient se déchirer.
Le premier geste de Samya avait été de saisir ses armes. Elle était maintenant debout, à deux pas d'Ève, l'épée courte dans une main et la dague dans l'autre.
Autour d'elles, trois autres Nocturnes sortirent de l'ombre. Tous armés d'une lance.
Samya se rapprocha d'Ève et s'accroupit à côté d'elle. Elle lâcha sa dague pour lui mettre la main sur la bouche et faire cesser ses cris. Elle avait le regard résigné.
« Si on n'avait pas renvoyé Bagheera, lui dit-elle tout bas, elle les aurait entendu venir... Mais cela n'aurait pas changé grand chose. Ils sont trop forts pour nous. Si seulement tu avais eu les pouvoirs de la déesse... »
Ève vit la forme sombre d'un Nocturne se découper devant le feu, juste derrière Samya, la lance levée à deux mains, la pointe vers le bas.
Les termes employés par Samya générèrent un mouvement de recul de la part d'Ève. « Non ! » cria-t-elle dans un éclair de lucidité, tout en reculant de nouveau. Comme au ralenti, la pointe de l'arme s'enfonça dans le dos de son amie. « Ce n'est pas vrai ! » reprit-elle presque sûre d'elle. « C'est un cauchemar. Vous n'êtes pas vrai !
- Nous existons, lui répondit le Nocturne qui venait d'achever Samya. Où que vous alliez, nous vous pourchasserons et vous tuerons.
- Pourquoi ? accusa-t-elle, les larmes dans la voix
- C'est notre charge. Vous êtes des corrupteurs. Nous nettoierons la terre de votre souillure.
- Nous sommes perdus ! Égarés ! C'est pas de notre faute si on est là ! justifia-t-elle entre deux sanglots.
- Nous vous tuerons.
- Lorsque j'étais jeune, j'aurais pu les affronter » fit une voix douce dans son dos.
Ève se retourna. Ameratë était là, telle qu'elle se souvenait d'elle, lorsqu'elle avait encore ses yeux et ses mains. Elle était revêtue de cette même tunique de tissu blanc, proche du lin en apparence, qu'elle portait lors du soir du sacrifice, ceinturée par une cordelette aux embouts décorés de petits pièces de métal argenté, sans doute des fruits. Ses fins cheveux gris encadrait son visage emprunt de tristesse, et dans son regard clair, on pouvait voir toute la compassion du monde.
« J'étais une bonne Vierge Guerrière, sais-tu ? Je n'aurais peut-être pas pu en tuer cinq, mais j'ai déjà affronté deux Boronides en même temps, ça vaut bien trois ou quatre Nocturnes.
- Je ne suis pas vous ! clama Ève.
- Bien sûr que non. Mais tu pourrais suivre mon chemin, du moins... la partie qui fût juste.
- Quelle partie ? Quel chemin ?
- Protéger les tiens. C'est un choix parfois nécessaire dans un monde violent.
- Mais pourquoi moi ? Pourquoi vous me faites ça ?
- Parce que c'est toi ; Tu as le cœur et l'âme qui peut le permettre. Tu es encore pure, malgré les tentations naturelles qui t'attirent parfois. Tu es juste, et te les aimes assez pour le faire.
- C'est pour ça ? C'est pour ça Bagheera ?
- Oui.
- Mais qu'est ce que vous voulez de moi ? Qu'est ce que je dois faire ?
- Tu le sauras le moment venu. » la voix d'Ameratë se faisait lointaine, le décors de plus en plus flou « Tu as le choix encore. Vous avez du chemin devant vous. »
Le visage emprunt de douceur se fondit dans l'obscurité.
Ève ouvrit les yeux.
Une brise fraîche caressait son visage humide de sueur.
Là-haut, dans le ciel, les étoiles jouaient à cache-cache avec des nuages effilés, sous l'œil vigilant de la petite lune. L'odeur du feu moribond parvenait à ses narines, une main chaude était posée sur son avant-bras.
Elle ferma les yeux puis les rouvrit. Une larme s'échappa de son œil droit et coula le long de sa tempe.
Elle attendit que le rythme de son cœur se calme puis se redressa pour s'asseoir. Elle dégagea la main de Samya, qui ne réagit pas, trop enfoncée dans son sommeil. Un peu sur sa gauche, Julie dormait sur le dos, la moitié du corps sorti de la couverture. Encore un peu plus loin, Christophe dormait sur le ventre, les bras en croix, comme si la terre entière lui appartenait.
Kim s'était endormie pendant son tour de garde, une fois de plus. Assise contre un arbre, calée sur sa droite par un sac à dos, elle souriait à tout vent. Son rêve à elle semblait agréable...
Ève se leva et se dirigea vers la jeune asiatique. Elle la secoua faiblement par l'épaule : « Kim. C'est à mon tour de monter la garde. »
Les yeux effilés s'ouvrirent lentement.
« Oh... Je... tu...je...hmm ... T'es sûre ?
- Oui, répondit-elle avec un sourire tendre. Va te coucher. »
Kim se releva et s'étira mollement. Elle posa la main sur le bras d'Ève en geste de remerciement puis se dirigea d'un pas incertain vers les couches autour du feu. Errant quelques instants, elle opta finalement pour sa solution la plus fréquente : elle s'effondra sur Christophe. Il eut un faible sursaut, émit un grognement avant de reposer la tête dans la même position. Après quelques instants, Kim roula sur le côté, souleva la couverture qui recouvrait en partie le jeune homme et se glissa approximativement dessous. Elle remua pour trouver la meilleure position l'obligeant à se retourner. Satisfaite, elle posa sa tête sur son épaule musclée et passa un bras autour de sa poitrine. Quelques secondes plus tard, le sourire réapparut sur ses lèvres. Elle devait bien aimer son rêve...
Ève marcha un peu. La nuit était douce, malgré une légère brise humide. Quelques insectes animaient l'air de leur danse, d'autres crissaient. Un oiseau nocturne émit son cri lugubre, loin de là.
L'apprentie magicienne, jeune danseuse, jeune femme presque sortie de l'adolescence, saisit sa lance puis se dirigea vers Bagheera qui l'observait d'un air boudeur. L'animal était toujours attachée à son arbre et la regardait s'approcher. Ève s'accroupit face à elle et la regarda dans les yeux.
La féline, lasse de faire semblant de lui en vouloir, se releva et vint glisser sa tête sous l'avant-bras de sa maîtresse.
Avec un sourire triste, Ève lui caressa brièvement le crâne puis se redressa.
Elle fit lentement demi-tour, pour voir le centre du campement. Les braises du feu n'éclairait que faiblement le lieu, aidées en cela par le grand astre nocturne à la lumière mauve.
Tout était calme.
Tenant sa lance bien haut, Ève s'appuya dessus et posa sa main sur son poignet droit.
Sous ses yeux, ses amis dormaient paisiblement.
Sur son visage aux traits fins, l'ombre de ses pensées planait. Nulle envie de sourire, nulle désir de profiter de la quiétude de cet instant. La nuit était égoïste, insensible.
Une autre larme naquit, vécut le temps de sa joue pour venir finalement mourir sur le dos de sa main.