L'expression de mon père est toujours aussi indéchiffrable, contrairement à ma mère et Yanos qui me sourient.
Je laisse la magie s'évaporer de mon corps, la remerciant intérieurement. Elle s'en va comme sous l'effet d'une brise, chastement, doucement.
— On devrait rentrer au château, propose Yanos d'un ton hésitant. Maintenant.
Toute ma bonne humeur s'écroule subitement. Rentrer au château ? Partir de chez moi ? Encore ?
En ai-je seulement la force ?
Il a raison, cette escapade n'était faite que pour être courte, et je le savais. Alors pourquoi est-ce que ça me chagrine autant ?
Je crois que j'ai eu l'espoir, le tout petit espoir, de réunir ma famille pour toujours. De retrouver ma vie calme d'avant, d'oublier tous les problèmes contre lesquels je fais face chaque jour. De rentrer à la maison.
Je me laisse tomber assise sur le lit où est allongé Adrian. Je sens mon visage devenir livide, sûrement à cause du choc que de se rendre compte que je vais de nouveau être arrachée à mon foyer.
— Ciel... ? Ça va ? s'inquiète Adrian en serrant ma main.
— Je ne suis pas prête à partir, dis-je dans un souffle.
Il me regarde avec compassion, mais aussi avec... désolation.
— Il faut que je rentre, avoue-t-il. Avec mon état, je dois rester tranquille, et je ne peux pas monopoliser la maison de tes parents.
La maison de tes parents. Pas ma maison, mais celle de ma famille. Moi, je n'habite plus ici. Ma place est château, mon titre est celui d'élue.
— Je suis désolé, reprend-il. J'aurais aimé te laisser plus de temps avec ta famille.
— Tu... tu as raison, tu es blessé, et c'est ma faute, alors... alors... On va rentrer.
Je me lèvre tristement et monte l'échelle qui mène aux combles. Je remballe toutes mes affaires, avec des gestes désespérément lents, traînant intentionnellement. Peut-être pour passer plus de temps ici ? Pour tirer sur la corde jusqu'à ce qu'elle cède ? Je n'en sais rien.
Les yeux baissés, je redescends, mon cœur lourd me tirant vers le bas. Brusquement, le sol devient très intéressant. Je marche à pas lents vers mon père, n'osant pas regarder ses yeux, et indécise concernant sa réaction.
— Papa je...
— Tu n'es pas ma fille, me coupe-t-il.
Je redresse lentement le menton, je n'ai même pas envie de pleurer tellement je me sens mal. Comme si la douleur absorbait les larmes. Je fixe ses iris bleus en quête ne serait-ce que d'une parcelle d'amour, mais rien. Plus rien. Je n'y vois que de la haine, mêlée d'un effroi propre aux choses qu'on ne comprend pas.
Ma mère prend doucement ma main et me tire loin de son mari. Mes jambes ont de la peine à m'obéir, et je manque de trébucher. Je garde mon regard rivé dans celui de mon paternel, cherchant encore et encore ce que je n'y trouve pas.
Les rayons du soleil qui frappent brusquement sur ma peau m'indiquent que nous venons de sortir. Je continue d'être tirée, et je continue de loucher par-dessus mon épaule, malgré tout. Je crois que je commence à perdre la tête. J'ai trop enduré, ces dernières semaines. J'ai trop vu, trop vécu, trop encaissé.
— Ma chérie ? Il faut que tu montes dans la calèche.
J'entends les mots de ma mère, mais mon esprit ne réagit pas. Je me hisse néanmoins dans la boîte noire, muée par je ne sais quelle force inconsciente.
Mon dos heurte durement le dossier tandis que je me laisse choir au fond d'un des deux sièges. Je suis seule, accompagnée de vide, et je me demande à peine pourquoi ma mère ne vient pas. Puis du bruit vient froisser mes oreilles, et je vois Yanos rentrer, tenant Adrian dans ses bras, aidé du cocher. Où était-il, d'ailleurs, cette nuit ? Où a-t-il dormi ? Pourquoi les domestiques sont-ils aussi négligés ? Même moi, je l'avais oublié.
Yanos entreprend d'allonger Adrian sur la banquette où je suis assise. Sa tête vient reposer sur mes genoux, et nos regards se croisent. Il sourit, je me force à lui rendre, mes joues se contractent douloureusement, comme si elles voulaient me punir de mentir ainsi.
Le garde s'assoit sur la banquette en face de nous. Il me lance un regard entendu, que j'associe à la présence de mon prince contre moi. Ma mère arrive en dernière, les yeux rouges et bouffis, reniflant par moments. Elle s'installe à côté de Yanos, se cachant discrètement avec sa main.
La voiture se met en route. Nous sommes silencieux, à part Adrian qui grogne lorsqu'un soubresaut trop violent élance ses blessures. Je caresse machinalement ses cheveux, et il semble apprécier ça, alors je continue jusqu'à ce que ne nous arrêtions pour faire une pause.
Les deux personnes en face de nous descendent, ayant besoin de prendre l'air. Je reste avec Adrian, craignant de lui faire mal si je bouge.
— Tu ne veux pas sortir ? questionne-t-il au bout d'un moment.
— Non, ça va.
— Regarde-moi.
Je baisse les yeux vers lui, empreinte d'une tristesse dont je crains qu'elle ne disparaîtra jamais.
— Je suis désolé... pour ton père, continue-t-il. J'aurais aimé que ce voyage se déroule comme tu l'avais souhaité. J'ai fauté.
— Ce n'est pas ta faute. Tu voulais bien faire.
— Laisse-moi m'excuser, grogne-t-il, ce qui a le don de me faire sourire.
Me faire sourire. Il est bien le seul à y arriver, en ce moment même.
— Il se passe quoi, entre toi et Yanos ? demande-t-il soudainement.
Ses sourcils froncés plissent ses yeux noirs qui me toisent avec suspicion. Je déglutis, je n'ai pas le choix, je dois lui avouer.
— Je l'aime, lâché-je. Mais...
— Mais ?
Il n'est pas étonné, étrangement. Comme si... comme s'il s'y attendait.
— Mais je t'aime aussi, et... et... et c'est tellement compliqué ! Je suis sûre que nous sommes des âmes sœurs, mais alors pourquoi j'aime également un autre ? Je... je ne sais pas quoi faire, je suis perdue, je vais forcément blesser l'un de vous. Je ne devrais pas avoir de choix à faire ! C'est... c'est...
— Ciel, me coupe-t-il.
Il lève doucement sa main et caresse ma joue un peu maladroitement. Il n'est pas peiné, ses yeux brillent de compréhension et...
Et d'amour ?
— Arrête de te poser des questions. Écoute ton cœur. Regarde le chemin que prennent tes veines. Suis-le.
Il continue d'effleurer ma peau de ses doigts, passant sur mes lèvres par moments. Je médite sur ses paroles. Il a raison, mais c'est tellement plus facile à dire qu'à faire... Mon cœur ? Il est partagé. Mes veines ? Elles convergent. Le chemin ? Je ne vois rien, j'ai l'impression de me retrouver dans la forêt, courant parmi les ronces.
— Tu es tellement jolie, souffle-t-il.
Je grimace.
— Pourquoi tu fais cette tête ? rigole-t-il. Je dis ce que je pense.
— Je n'arrive toujours pas à... à comprendre. Pourquoi vous me trouvez si attirante.
— Tu le sais déjà.
Son chuchotement me fait frissonner. Sa main vient titiller ma lèvre inférieure, tandis qu'il me regarde avec émerveillement.
— Ciel ? nous interrompt une troisième voix.
— M... maman ?
Je rougis et dégage la main d'Adrian.
— Mais...
Elle bégaye, naviguant son regard de mon visage à celui de l'homme sur mes genoux.
— Mais c'est quoi, ça ?
Que suis-je censée répondre ? Oh, ce n'est rien maman, je te présente mon âme sœur. Mais, le problème, c'est que j'aime aussi un autre homme, mais vu que nous étions tous les deux, nous avons passé un petit moment intime. Non, non, je ne peux définitivement pas dire ça.
— J'ai compris, marmonne-t-elle. Tu ne veux pas en parler.
Elle rentre et s'assied à la même place que tout à l'heure, bras croisés. Yanos nous rejoint rapidement, et s'installe sur le dernier endroit libre. Ne se doutant de rien, il nous décoche son sourire spontané qui m'avait tant manqué.
La calèche reprend sa route, nous rapprochant encore un peu plus de tous nos problèmes.