Dehors, aucun bruit ne filtrait.
Aucun chant d'oiseau, alors que j'étais quasiment sûre qu'il était l'heure de se lever. C'était le petit matin, mais c'était aussi le début de l'hiver, alors les oiseaux se taisaient, restant au chaud dans leurs nids. On ne pouvait pas leur en vouloir. La température extérieure devait frôler les 0 degré et il faisait encore nuit, bien que je n'étais pas en mesure de confirmer cela : mes volets étaient encore fermés. Je me levais, et mes pieds froids rencontrèrent le parquet froid de ma chambre. Je cherchais à tâtons dans l'obscurité la plus totale mes chaussons, ne rencontrant que du vide.
Avec un grognement agacé, je finissais néanmoins par mettre la main dessus. J'ouvrais les volets qui avec un grincement sinistre s'ouvrirent, ne dévoilant rien d'autre que le nuit noire, même si un petit filet d'aube pointait le bout de son nez au loin. Je frissonnais en sentant l'air froid s'engouffrer dans ma chambre. J'avais beau porter une chemise de nuit épaisse qui dévalait jusque mes pieds, cela ne m'empêchait pas de sentir à quel point il faisait froid dehors.
J'enfilais ma robe de chambre épaisse, ajoutant une épaisseur supplémentaire, même si il faisait relativement bon dans la maison. Je descendais les impressionnantes marches, qui me rappelaient toujours ces films où le garçon et la fille se rejoignent pour finir par descendre l'escalier ensemble.
Les marches en face menaient aux appartements de mes parents, et nous ne partagions qu'une vingtaine de marches en commun. Cela semblait déjà bien trop pour eux, puisqu'ils avaient la fâcheuse tendance à s'évaporer dès lors que nous passions trop de temps ensemble dans la même pièce.
La maison dans laquelle je vivais était grande, pour ne pas dire gigantesque, et elle ressemblait plus à une galerie d'art contemporain plutôt qu'à un réel foyer dans lequel je pouvais trouver du réconfort. En pénétrant dans l'immense salon, je découvrais la table du petit-déjeuner, remplie à profusion de mets en tout genre. Un véritable gâchis, puisque ni ma mère ni mon père ne petit-déjeunaient et à moi seule il était impossible de tout engloutir.
Frida apparut derrière moi, un sourire aux lèvres, en me servant mon café. Elle travaillait chez nous depuis toujours, en tout cas aussi loin que je m'en souvienne. J'avais un peu honte que mes parents fassent travailler cette femme d'un certain âge dans cette maison bien trop grande pour être gérée et nettoyée par une seule personne. Elle avait toujours été bienveillante avec moi, et aussi d'une grande douceur.
D'un air absent, je contemplais grâce à l'immense baie vitrée le domaine qui s'offrait à moi, un jardin arboré couvert de poudreuse. Il faisait encore nuit, ce qui me déprimait. Le jour allait se lever, pour aussitôt disparaître de nouveau. Cela offrait un contraste étonnant avec la saison estivale, où l'on pouvait voir ce qu'on appelait chez nous le soleil de minuit. En hiver, le manque de lumière était tel que j'étais constamment fatiguée, et même la lueur des bougies près du sapin de Noël ne parvenait pas à me rendre le sourire.
Ma mère Ebba arriva dans la pièce, apprêtée de la tête au pied. Cette constatation m'agaçait ; être élégante aussi tôt dans la journée était on ne peut plus déprimant. Je crois qu'en près de 17 ans d'existence, je ne l'avais jamais vu sans maquillage ou en pyjama. En entendant ses bruits de pas contournant la table, je me rendis compte qu'elle portait des talons aiguilles qui claquaient sur le sol. C'était totalement ridicule et inutile.
Elle portait une robe bleue marine au col cheminé et ses cheveux étaient élégamment coiffés en un chignon banane piqueté d'une broche comportant des saphirs d'un bleu profond. Autant dire qu'à côté, en pyjama, pas coiffée et avec le visage portant encore les marques du sommeil, je n'avais pas fière allure. Ses yeux d'un bleu de glace me scrutèrent, mais lorsqu'elle se rendit compte que je l'avais remarqué, elle avait détourné le regard.
- Frida, dit-elle d'une voix forte, un café noir s'il vous plait. Maintenant.
La vieille femme hocha la tête et se précipita dans la cuisine. A ma grande surprise, au lieu d'attendre son café debout face à la baie vitrée pour ensuite trouver refuge dans son antre, elle s'assit en face de moi, déplia une serviette et la posa élégamment sur ses genoux. Elle se mit à triturer son alliance en argent tout en regardant nerveusement autour d'elle, se mordant par moment la lèvre.
Je ne pouvais pas qualifier ma relation avec ma mère de bonne, et encore moins de fusionnelle. Toutes ces années, nous n'avions fait qu'échanger des banalités. Elle ne me demandait jamais comme se passait ma journée, ne demandait jamais rien à propos de mes projets, de mes rêves et de mes envies. Du moment que j'avais des bonnes notes et des bonnes fréquentations, le reste lui importait peu. Lorsque j'étais plus jeune et plus dépendante, elle s'était occupée de moi, n'avait jamais été négligente et ne m'avait jamais laissée de côté, mais j'avais toujours eu le sentiment qu'elle faisait les choses par obligation et non par envie. J'avais toujours eu un toit au-dessus de la tête, un repas chaud à ma table et des vêtements sur le dos, mais ça ne faisait pas tout. J'avais fréquenté les meilleurs établissements scolaires et j'avais toujours l'air impeccable, mais non, vraiment, ça ne faisait pas tout.
Nous vivions dans une petite banlieue de Stockholm appelée Djursholm, à seulement une dizaine de kilomètres de la capitale. Nous étions entourés de verdure et de lacs, et notre maison était quelque peu coupée du reste des autres habitations. C'était comme si j'étais prise au piège dans ma propre maison avec mon père et ma mère, personnes avec lesquelles je ne partageais rien. La voix de ma mère coupa court à mes pensées.
- Tu as bientôt 17 ans, Agnes, dit ma mère d'une voix blanche.
Ce n'était pas vraiment une question, et elle ne le disait pas non plus comme une constatation. Cette remarque et la façon dont elle l'avait dit me laissèrent songeuse, et quelque peu mal à l'aise ; étais-je censée répondre quelque chose ?
- Euh, oui, je répondais, peu sûre de moi. Le mois prochain pour être exact.
Peut-être voulait-elle connaître la date exacte de mon anniversaire. Ça ne m'aurait pas étonné qu'elle ne le sache pas.
- Bien, bien, dit-elle comme pour elle-même tandis que Frida lui tendait sa tasse de café.
Ma mère prit un morceau de sucre entre ses dents, le coinça entre ces dernières et se mit à boire son café à petits traits. Je ne savais pas comment elle faisait pour boire son café de cette manière. Moi, j'étais tellement maladroite que j'aurai gobé mon morceau de sucre tout rond en m'étouffant avec. Et puis, le café noir me retournait l'estomac, il me fallait toujours un nuage de lait avec.
Le silence entre ma mère et moi s'installa jusqu'à devenir gênant. Je m'empressais de finir mon petit-déjeuner même si j'avais perdu l'appétit, puis, avec un petit signe de tête, partais me réfugier dans ma chambre. Cette dernière était vide de tout effet personnel. Mes bijoux étaient exposés sur un petit meuble tel un assortiment dans une bijouterie. Aucune photo, aucun souvenir. Je n'avais qu'une collection de vieux livres que j'appréciais, mais sinon ma chambre ne ressemblait en rien à celle d'une adolescente de 16 ans.
Je me dirigeais dans la salle de bain attenante à ma chambre et tout en me déshabillant, contemplais mon reflet dans le miroir d'un air absent. Au premier abord, j'étais tout ce qu'était censé représenter une jeune fille de bonne famille ; mes cheveux blonds dévalaient en de douces vagues le long de mon dos, mes sourcils étaient épilés au fil, formant une ligne mince au-dessus de mes yeux bleus. La seule marque de rébellion chez moi était représentée par des piercings au tragus, à l'hélix et au snug, datant de l'année dernière lorsqu'une fille de ma classe m'avait convaincu de l'accompagner chez son perceur. Je pensais que ma mère aurait piqué une crise, mais elle s'était juste contentée d'hausser les sourcils. Quant à mon père, c'était encore plus simple : il n'avait rien vu, étant donné que j'étais totalement transparente à ses yeux.
Bref, à part cet acte irréfléchi je n'avais jamais rien fais de stupide de ma vie, je n'avais jamais bu, ni fumé, ni embrassé un garçon, ni rien qui puisse « nuire » à l'image de ma famille. Car c'était ça le problème avec ma famille : elle était tellement riche qu'elle se noyait dans l'argent et ne voyait pas plus loin que cela.
De ce que je savais, ma mère n'avait jamais travaillé de sa vie ; elle n'avait même pas terminé son cursus universitaire car elle avait rencontré mon père très tôt et avait décidé de se transformer en parfaite ménagère des temps modernes. Quant à mon père, je n'avais jamais réussi à comprendre quel était son métier. Pour moi, il baignait dans différents business dont la nature m'était totalement inconnue. Une chose était sûre : sa fortune était colossale, s'élevant à près de 980 millions de couronnes suédoises ; j'avais vu ça dans un magazine financier il y a quelques mois.
Tout en m'habillant chaudement -je n'avais aucune envie de rester à la maison toute la journée un samedi-, je me mis à penser à la micro-conversation que ma mère et moi avions eu le matin-même. Ces derniers mois, son comportement envers moi avait changé. Je n'irai pas jusque dire qu'elle s'intéressait davantage à moi mais il lui arrivait régulièrement de me contempler sans dire un mot. Puis, quand elle voyait que je l'avais surpris en train de m'observer, elle détournait le regard, gênée, comme cela avait été le cas le matin même. J'avais l'impression qu'elle attendait quelque chose, mais je ne parvenais pas à savoir de quoi il s'agissait. Et puis, je n'aurai jamais été capable de trouver le courage de lui demander quel était son problème.
Une fois vêtue en circonstance, je redescendais pendant que Frida débarrassait le petit-déjeuner auquel personne -sauf moi- n'avait touché. J'allais dans la cuisine et empruntais la porte de derrière qui donnait sur la buanderie. J'enfilais mes vieilles boots et pris mon manteau court doublé en peau de lapin. Je détestais porter de la fourrure ou de la peau d'animal, mais je ne pouvais nier qu'au vu des températures, ce manteau m'était plus que nécessaire. J'ouvrais la porte de la buanderie et l'air froid s'écrasa sur moi tel une vague de gel. Il faisait tellement froid que cela me fit mal, mais sans hésiter, j'avançais, le bruit de mes boots fendant la neige. Le jour commençait à se lever et la vie s'éveillait autour de moi. Une petite brume matinale entourait la propriété, donnant un air mystique aux lieux mais je savais qu'elle ne durerait pas. Pendant 10 minutes je marchais, laissant mon esprit vagabonder. Lorsque j'arrivais aux écuries, je poussais la lourde porte en bois qui coulissa. La chaleur du lieu et l'odeur de foin m'apportèrent le même réconfort, comme à chaque fois que j'y venais. Je me dirigeais vers le box du fond, à gauche, tout en saluant certains chevaux au passage.
- Salut toi, murmurais-je.
Lillemör releva immédiatement la tête, reconnaissant ma voix. Elle hennit doucement, comme pour me retourner mon bonjour. Lillemör (Petite Mère) était une Kathiawari de 10 ans que j'avais eu pour mon onzième anniversaire. Mes parents et moi avions fait le voyage jusqu'au haras de Flyinge pour la voir. Entre elle et moi, cela avait tout de suite été le coup de foudre. Mes parents avaient d'abord été réticents à l'idée que je devienne si jeune la propriétaire d'une jeune jument au caractère bien trempé mais c'était elle que je voulais et personne d'autre. A force de travail et de confiance entre nous, nous avions réussi à bâtir une relation exclusive basée sur le respect. Lillemör avait du caractère, mais ça me plaisait.
J'enlevais sa couverture pour en mettre une autre qu'elle pouvait porter en extérieur tout en l'harnachant. Comme à chaque fois, elle protesta lorsque je mis son filet mais c'était là un petit jeu entre nous qui durait depuis des années ; elle était agacée que je lui mette son filet, mais au final, elle acceptait toujours car elle était aussi impatiente que moi de partir en balade.
Une demi-heure plus tard, elle était prête et piaffait d'impatience. Je collais ma joue à la sienne et elle se calma instantanément. Je pouvais sentir sa respiration se calmer, et nous étions maintenant dans notre bulle, elle et moi.
- A quoi tu penses hein ? je chuchotais. Dis-moi à quoi tu penses.
Lillemör secoua la tête doucement, puis, pendant que je rigolais, nous sortîmes. Le sol était complètement gelé et par conséquent très dur, ce qui n'était pas très prudent ; des plaques de verglas pouvaient se former sur le sol, ce qui était risqué et pour moi et pour ma jument, mais avec les années d'expérience, je connaissais les chemins les plus sûrs qui nous permettraient de faire une jolie balade. Le silence était presque assourdissant, mais cela me permettait aussi d'entendre des bruits que je n'aurais pas pu entendre en d'autres circonstances, comme les écureuils galopant d'une branche à l'autre, le friselis des feuilles se balançant doucement dans les arbres ou encore le cliquetis ténu des fourmis œuvrant pour leur communauté. Tous ces petits bruits ne formaient plus qu'un, comme une jolie mélodie. En lançant ma jument au galop, je laissais alors la petite Agnes de bonne famille qui se devait d'être parfaite en toute circonstance s'effacer derrière moi.
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