Madame Grelon n'est pas une vieille personne comme les autres. En fait, elle refuse de faire tout ce qui peut donner l'impression qu'elle prend de l'âge. Ce soir-là, par exemple, elle joue aux jeux vidéos sur son ordinateur ultra performant qu'elle a acheté une petite fortune sur internet. Elle crie quand elle perd ce qui lui vaut souvent des problèmes avec ses voisins. Mais ça ne l'arrête pas pour autant, certains pourraient même dire qu'elle crie encore plus fort lorsqu'on lui demande de se taire.
Le dragon derrière son écran crache du feu afin d'essayer de réduire son personnage en cendres, Mme Grelon, elle, tape de toutes ses forces sur son clavier pour se défendre. Elle n'a pas l'habitude de se battre contre ce genre de créature, affrontant plus souvent des ennemis humains.
Elle est tellement absorbée par son jeu, qu'elle ne se rend pas tout de suite compte qu'elle attrape de plus en plus chaud. Ce n'est que lorsqu'elle regarde sa jambe qu'elle remarque que cette dernière est en train de prendre feu. Elle pousse un cri et regarde autour d'elle. Elle ne reconnaît plus rien. Elle reste une fraction de seconde sans bouger. Elle n'est plus dans son appartement. Elle est dans son jeu.
Partagée entre la peur et l'excitation, elle se jette au sol afin de s'y rouler pour éteindre le feu. Tout autour d'elle est surréaliste. Elle se trouve dans une grande plaine où les oiseaux volants dans le ciel sont de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et où les brins d'herbe sont à peine distincts et tellement verts qu'ils lui font mal aux yeux.
Et en face d'elle, un dragon essaye de l'attaquer.
Malheureusement, Mme Grelon n'est pas très active. Elle ne sort jamais de chez elle excepté lorsqu'elle a besoin de faire les courses, et de ce fait elle n'est pas très en forme. Elle souffre d'arthrose et jamais ne pourrait abattre un dragon.
En observant son environnement, elle se rend vite compte qu'elle ne peut pas s'enfuir. Il n'y a aucun endroit où se cacher, et un dragon volant est forcément plus rapide qu'une vieille dame malade.
Elle ne perd pas plus de temps à réfléchir, et se jette derrière un rocher afin d'essayer de se protéger le plus possible des flammes. Le dragon semble, lui, en pleine forme, et n'arrête de souffler du feu, que lorsqu'il essaye de reprendre son souffle.
Mme Grelon ramasse sur le sol des petites pierres qu'elle trouve à ses pieds. Et sans hésiter, dans un élan de courage, elle jette un caillou en poussant un cri de guerre sur le dragon. La créature en a presque ri, et Mme Grelon a, elle aussi, conscience qu'elle est ridicule, et qu'elle n'arrivera jamais à le battre de cette manière.
- Réfléchis, réfléchis, dit-elle tout haut.
Soudain, elle a une illumination. Le personnage de son jeu a des pouvoirs, de ce fait, elle doit certainement en avoir aussi !
Elle regarde ses mains et se concentre afin d'essayer d'en faire sortir de l'électricité comme son personnage le faisait si bien. Elle croit sentir de la chaleur lui piquer le bout des doigts.
J'y suis presque, se dit-elle pour se donner du courage.
Le dragon a désormais contourné la pierre et a, grâce à cela, une vue directe sur la vieille dame.
Mme Grelon sent son corps se gorger d'électricité et tout à coup, elle relâche toute son énergie.
Alerté par des bruits alarmants et différents de d'habitude, le voisin de Mme Grelon force la porte de la vieille dame.
La scène qui se déroule devant lui le laisse bouche bée.
On se croirait sur un champ de bataille. Un vase a été projeté sur le mur, l'ordinateur est détruit et jonché sur le carrelage. La casserole posée sur la gazinière était en train de prendre feu.
Mme Grelon est, elle, allongée sur le sol, complètement carbonisée et dans sa main se trouve le fil de son ordinateur.
L'odeur est insupportable, et le voisin n'a pas besoin de longtemps pour s'évanouir et ainsi, à son tour, s'écraser par terre.
La scène pourrait presque paraître comique si elle n'avait pas était aussi tragique.
Pour la police, c'est clair : Mme Grelon a perdu l'esprit et a certainement eu une crise de paranoïa l'ayant mené jusqu'au suicide.
Mais est-ce vraiment le cas ?
Si quelqu'un avait observé et étudié la scène, il aurait vu la petite écaille qui se trouvait derrière le canapé. Il aurait aussi vu le petit caillou qui l'avait fait tombé à côté.
Et surtout, il aurait compris que Mme Grelon ne s'était pas électrocutée avec la prise. Elle s'était électrocutée toute seule.