Les sourcils haussés, j'attends qu'elle m'en dise plus. J'avoue, je commence à mal la sentir cette affaire...
– Une rumeur court sur toi..
– Sur moi? Quelle genre de rumeur? je demande perplexe.
– Toi et le prof de physique.. Vous auriez une aventure..
– HEIN?!
Mes pieds se sont arrêtés nets. Est-ce que j'ai bien entendu? Au vu de la tête que tire ma meilleure amie, j'ai bien peur que oui.
– Tu me fais une blague j'espère Laura?!
Pour toute réponse elle tourne sa tête de gauche à droite de façon négative..
– C'est quoi ce bordel?! m'écris-je.
– Je sais absolument pas d'où ça vient Léa, mais tout le monde ne parle que de ça.
– Mais.. attend c'est du délire là! J'suis surement la seule à ne pas baver comme une idiote devant lui et les gens osent penser que je me le tape?! C'est n'importe quoi!
– Je sais bien! C'est d'ailleurs ce que j'ai répondu aux meufs qui m'en ont parlé, mais elles ont l'air d'y croire.. plus ou moins..
– Putain... soupirai-ai.
Je reprends ma marche d'un pas nonchalant, suivie de près par mon amie qui semble désolée. Quelle merdier... Je suis montée en pression en une vitesse considérable. J'ai envie d'insulter tout le monde actuellement.
– J'comprends pas, me plains-je. Pourquoi moi, sérieux?!
– Léa...
Elle pose sa main dans mon dos mais j'ai un geste de recul. Le plus posément possible, je lui demande de me laisser. En fait, non, je lui impose car j'accélère pour continuer seule. Je sais qu'elle n'y est pour rien dans tout ça mais j'ai besoin de digérer seule. J'aimerais tout casser dans ce lycée de merde. Quand un lycéen pressé me rentre dedans pour me passer devant, je me mords la lèvre pour ne pas l'insulter. Que des cons. Comment est-ce qu'ils peuvent croire à des conneries pareilles?!
J'ai déjà mon paquet de clopes à la main lorsque je franchis les grilles. J'en allume une au plus vite. Mes mains tremblent je crois; j'ai pas vu tout ça venir.
Debout dans l'attente de mon bus, je fume en jonglant sur mes pieds. Je cherche un moyen d'évacuer ma colère mais je n'en ai pas sous la main. D'autant plus que les regards des jeunes sur moi n'arrangent rien. J'dois être une belle salope à leurs yeux, tiens. Manquait plus que ça, après l'épisode de la bourrée folle dingue de Steven Leyron.... J'en ai marre. Je ne comprends pas. Pourquoi? Je ne vois pas ce qui me relie à Monsieur Mory. Je ne l'ai jamais vu en dehors des cours, personne n'a pu nous voir et se faire des films...
À moins que...
Mais, oui.
Comment j'ai pu ne pas y penser de suite...
Chloé et Tiphaine m'ont fixée bizarrement quand elles m'ont vue sortir de la salle de physique, quand le prof m'a retenue après le cours... Elles ne peuvent pas me blairer et c'est réciproque, ça pourrait bien venir d'elles... Putain.. j'en suis sûre.. Elles ont forcément joué un rôle là-dedans.
Les nerfs montant encore, je fais un tour sur moi-même dans l'espoir de trouver ces deux pétasses. Je ne les vois pas, mais par contre j'aperçois Thibault un peu plus loin à ma gauche. Je file comme une furie, sans réfléchir. À mon arrivée dans son champs de vision je vois à son expression qu'il sent l'embrouille arriver et il a bien raison. Je ne passe pas par quatre chemins.
– Écoute-moi bien grand couillon, si ta rouquine a quelque chose à voir avec tout ce merdier j'te jure que ça sera pas sans suite! fais-je en le pointant du doigts.
– Hein? sort-il de son air d'abruti.
– Fais-lui juste passer le message. Elle commence à me faire chier!
Alors que j'entreprends de me barrer pour éviter que je n'aille trop loin en me défoulant sur lui, il m'attrape le bras et le serre vivement dans sa main. C'est qu'il me fait mal le con!
– Putain mais de quoi tu parles Léa?!
– Tu sais très bien! Tout le monde parle sur ma gueule en ce moment! J'suis sûre que ta meuf y est pour quelque chose!
– Chloé n'est pas ma petite-amie.
Agacée, et c'est peu dire, je soupire en levant les yeux au ciel. Il me prend vraiment pour une conne lui aussi. Saoulée par sa main sur moi, je dégage mon bras de son emprise sans aucune douceur.
– Et pourquoi est-ce que tu l'accuses elle? continue-t-il.
– Parce que c'est sûr que c'est elle! Elle et sa pote elles ont décidé de me faire chier!
– Tu peux pas tirer des conclusions sous prétexte que tu t'entends pas avec elles, Léa.
– Pff.. Qu'est-ce que tu peux être naïf... soufflai-je en apportant ma cigarette à ma bouche.
Il fronce de nouveau les sourcils et je vois ses yeux descendre sur le petit objet entre mes lèvres.
– Viens, on va parler. Et puis lâche cette merde là.
– J'ai aucun ordre à recevoir de toi; je fume si je veux.
– Ouais, ben pas quand j'suis en face pour recevoir toute ta fumée dans la gueule.
Sans que je ne m'y attente il s'empare de mon précieux. La seconde qui suit, le bâtonnet repose désormais au sol, la braise à son bout commençant déjà à disparaitre. Est-ce qu'il vient sérieusement de faire ce que je crois qu'il a fait?!
– Hey! Tu crois que ça compte combien un paquet au juste?!
– Justement, la fortune que tu passes dans ces conneries tu devrais plutôt la garder pour t'acheter une bonne humeur, ça te ferait pas de mal!
– ... Je t'emmerde, crachai-je avant de faire un pas en arrière, mais il me retient de nouveau par le bras.
– Reste, on doit parler.
– Lâche-moi, dis-je en me dégageant. Je veux pas te parler. Plus jamais.
Je m'en vais d'un pas décidé et inconsciemment je ne m'arrête pas pour attendre mon bus. Non, là je suis beaucoup trop énervée. J'ai absolument besoin de décompresser et c'est surement pas les gens du bus qui vont m'y aider. Il faut que je marche. Tans pis pour le temps que ça prendra.
**
Face au miroir de ma chambre, je tire la gueule. Après avoir passé l'après-midi à faire du sport pour me calmer, je suis simplement morte; j'ai besoin de tout sauf de passer la soirée avec les voisins... Sur mon lit mon pyjama me fait de l'oeil. Ma mère m'a forcée comme chaque fois à enfiler une tenue "correcte et digne de nos invités". Si ça ne tenait qu'à elle, je porterais une robe, mais heureusement à mon âge j'ai quand même mon mot à dire. C'est bon, on les voit tout le temps, pas besoin de s'habiller comme si on allait à Cannes... J'opte toujours pour le plus simple possible. Ce soir, un simple jeans, non troué bien sûr... et un pull pour aller avec. Je m'attache les cheveux en une queue de cheval haute.
Durant le repas je ne dis pas un mot. Mon frère et sa copine ne sont pas là, ces traîtres. Les adultes entretiennent une conversation et Alan y participe. Coudes sur la table, je retiens ma tête dans la paume de ma main. Je comprends de suite que ça ne plait pas à mon paternel quand je croise son regard mitrailleur. En contenant un soupir je me redresse.
– Tiens Cléa, va donc chercher le dessert dans la cuisine, dit-il du bout de la table.
Sans broncher je me lève pour débarrasser les couverts de chacun. Naturellement Alan me donne un coup de main. Il m'accompagne à la cuisine qu'il connait très bien à force de venir. Pendant qu'il remplit le lave-vaisselle je remets en place les autres ustensiles dans leurs placards. Débarrasser est un rituel pour tous les deux, que ce soit chez lui ou chez moi.
– Ça va Léa? T'as pas l'air en forme ce soir, me dit-il gentiment.
– Je suis un peu fatiguée..
– Et.. il n'y a que ça..?
Je lève les yeux sur lui. Je pige vite. Rien que ses yeux semblent désolés pour moi.
– T'est au courant des rumeurs au lycée j'imagine..
– Oui... J'ai entendu ça hier. Je me suis tout de suite fait du souci pour toi; tu le vis comment?
– Je le vis comme quelqu'un à qui c'est tombé dessus, fais-je en haussant les épaules. J'imagine qu'il n'y a rien à faire si ce n'est attendre que les gens passent à autre chose...
– Non, au contraire, je pense que tu devrais contre-attaquer avant que ça ne prenne de trop grosses proportions.
– Comment ça?
– À ta place, j'irais voir le principal. Découvrir la rumeur de ta propre bouche lui assurera ton innocence.
Maintenant immobile, je croise les bras en le fixant. C'est pas stupide ce qu'il me dit là.. J'y réfléchis..
– Mais... c'est grave gênant... sortis-je après quelques secondes.
– Je te l'accorde, ça va pas être facile.. Mais honnêtement je pense que c'est le mieux à faire. Tu pourrais te faire virer du lycée, et ton prof aussi d'ailleurs! Ça peut aller très loin ce genre d'affaire Léa, je te dis vraiment ça pour ton bien.
Il se penche pour refermer la machine puis il époussette inutilement son pantalon en y frottant ses mains. Il se dirige vers le frigo pour en sortir la tarte et la poser sur la table. Je viens près de lui avec des petites assiettes et de quoi couper des parts.
– T'as sûrement raison.. dis-je calmement.
Il me regarde de façon bienveillante, comme toujours en fait. C'est vrai qu'il est souvent relou mais c'est un vrai gentil Alan. Son conseil est certainement un bon conseil...
***
Le bus s'arrête à l'arrêt de Laura. Celle-ci fait son entrée et se dirige bien sûr directement vers moi pour s'asseoir à la place que je lui ai réservée à côté de moi. À peine installée, ses bras viennent entourer le haut de mon corps. Ça me surprend un peu sur le coup mais elle est tellement adorable. Je lui rends son câlin pour quelques secondes puis nous discutons de la situation. Je lui fais part du conseil qu'Alan m'a donné pour avoir son avis et elle semble plutôt favorable à l'idée. Ça l'étonne aussi beaucoup que j'y aie adhéré. C'est vrai que j'ai habituellement horreur d'aller voir le proviseur pour x ou y raison mais, comme me l'a bien expliqué Alan, là ce n'est pas seulement de moi qu'il s'agit mais aussi de Monsieur Mory. C'est pourquoi je ne peux pas me permettre d'en faire qu'à ma tête. Oui, je sais être responsable quelques fois. Ma meilleure amie semble fière de moi et ça me fait rire.
À la descente du bus, je crois déjà voir quelques regards curieux se poser sur moi. J'essaye de paraître indifférente même si en réalité c'est insupportable. Ça me rappelle de très mauvais souvenirs... Déjà saoulée, j'abandonne Laura qui va chercher ses livres au casier. De mon côté, je vais directement à notre salle d'éco où, je pense, il y aura moins de monde. Seulement, quand j'arrive je regrette déjà. J'ai comme un mauvais pressentiment en apercevant Steven au bout du couloir. Essayer de me faire petite est inutile, il m'a déjà vue et est déjà en chemin vers ma personne.
– Alors, Miss Léa...
– S'te plait fous-moi la paix.
– Wow, je te sens bien énervée, se moque-t-il. Qu'est-ce qu'il y a? Le prof de physique t'a plaquée?
Il se met à rire et je le foudroie du regard. Quel putain de connard. Il n'en manque pas une. Je vois déjà rouge.
– T'es vraiment con, Steven.
– Naaan mais honnêtement, je pensais pas que t'aimais les plus vieux, dit-il en se rapprochant.
Je suis contre le mur et je ne comprends pas pourquoi est-ce qu'il s'approche. Enfin, si, je le sais en fait. Ça l'amuse toujours autant de se jouer de moi et de mes faiblesses, parce que c'est tout ce qu'un gars comme lui sait faire.
– Et surtout.. un prof quoi! reprend-il. Je pensais pas que t'étais du genre à prendre autant de risques...
Tout son corps frôle désormais le mien et il approche ses lèvres de mon oreille.
– Ça m'exciterait presque, tu sais...
Mon corps se raidit et ce sont mes mains qui agissent. D'elles-même et d'une puissance inconnue, elles viennent se heurter contre le torse du blond pour l'éjecter en arrière. Celui-ci change instantanément d'expression lorsqu'il réalise ce que je viens de faire. Il revient alors à la charge en agrippant le col de ma veste en jeans. Je grimace quand mon dos rencontre le mur de force, c'est le matin putain!
– C'que tu viens d'faire c'est la dernière fois que ça se produit, c'est bien clair?!
Il semble à la fois en furie et très posé; dominé par la rage et pourtant maître de lui. C'est flippant. Ses dents serrées quand il me parle et son regard sombre sont aussi très troublants. Je ne l'ai probablement jamais autant détesté qu'à cet instant précis...
– LÂCHE-LA TOUT DE SUITE!