Lena observe la foule autour d'elle avec un sourire de satisfaction mêlée de joie pure. Satisfaction d'avoir échappée à la vigilance écrasante de son père, joie d'être ici après ces mois d'attente. Les jeunes présents discutent, rient, affichent tous un immense sourire. La soirée est à la joie, tous ces inconnus sont rassemblés dans un but commun, hurler à s'en briser les cordes vocales et se laisser happer par l'ambiance estivale et festive. La jeune femme reporte son regard sur ceux qui l'accompagnent, et son sourire s'élargit. Son frère Paul enlace avec tendresse son petit ami, plus détendu que jamais. Il croise le regard attendri de sa grande soeur et sourit de toutes ses dents. La lueur de bonheur qui brille dans son regard lui réchauffe le coeur, et Lena se félicite de les avoir invité. Elle sait combien son frère est frustré par la vigilance qu'il doit en permanence exercer pour échapper au regard pointu et sévère de leur père. Elle observe également l'amour qui étincelle dans les yeux clairs de son copain Léo, qui se laisse doucement bercer dans les bras de Paul. Puis Lena pose son regard marron glacé sur Antoine, son ami d'enfance. Lui aussi pose sur les deux adolescents un regard tendre et amusé, puis intercepte celui de Lena et éclate de rire. Il s'approche d'elle.
- Arrête de me regarder comme ça ! s'exclame-t-il.
- J'ai le droit d'être amusée, non ? réplique son amie d'un ton taquin.
Il lève les yeux au ciel en pouffant. Elle le regarde pendant quelques secondes avant d'éclater de rire. Antoine la dévisage.
- Quoi ? Je te signale qu'être aro ne m'empêche pas de trouver les couples mignons ! Certains... Et Léo et Paul sont vraiment adorables.
Lena continue à rire, mais Antoine est complètement à côté de la plaque.
- Mais pourquoi tu te moques comme ça ?!
Elle secoue la tête.
- Je ne me moque absolument pas de toi, je viens juste de réaliser que sur nous cinq, il n'y en a pas un seul d'hétéro ! Quand tu penses qu'ils représentent 90% des Français, il y a quand même de quoi se poser des questions sur nous et sur les personnes avec lesquelles nous sommes amis !
Il éclate de rire à son tour, juste au moment où Clara revient des toilettes.
- Qu'est-ce qui vous fait rire comme ça, les gros ?
Antoine lui répète ce que la jeune fille vient de dire et elle rit à son tour.
- Je vous l'ai déjà dit, on est des cas, on discrimine les hétéros, c'est un scandale ! Même ton frère est bi quoi...
Lena sourit doucement. La coïncidence a de quoi amuser.
- Bon il est quelle heure ? J'en ai marre de poireauter ! s'écrie Clara avec son habituel enthousiasme bruyant.
Antoine jette un coup d'oeil à sa montre, et Lena admire pendant une brève seconde la magnifique bague en agathe noire qui orne son majeur droit.
- Sept heures moins dix. Ça devrait pas tarder... On a qu'à entrer sinon on va se taper le fond de la fosse.
- Et c'est qui déjà en deuxième partie ?
Antoine regarde, amusé, son amie si tête en l'air. La question soulève ses sourcils sur son front hâlé.
- Slipknote.
- Ah oui c'est vrai ! On se demande vraiment ce qu'ils foutent là d'ailleurs... Bon venez, je veux voir Panic! de près !
- Avoue t'es amoureuse du chanteur, la chambre Antoine.
- Mais non, tu sais déjà que je sors avec Clara ! réplique son amie avec une mimique taquine.
- Non mais sérieusement, vous ne trouvez pas que ce type a un charisme fou ?! Dans "girls/girls/boys" il est incroyable ! Je sais pas ce que je donnerais pour coucher avec lui, réagit cette dernière.
Ses deux amis éclatent de rire.
- T'es pas pan pour rien, espèce de perverse ! Mais imagine il est gay ?!
- Hein ? Ça va pas non ? Je vais aller le voir à la fin du concert et lui faire des avances, il craquera complètement face à mon corps de rêve et mon accent français.
Lena sourit. Cette fille est aussi grave qu'Antoine... Et probablement autant qu'elle aussi, ce qui explique leur amitié si forte. Elle se tourne vers son petit frère.
- Eh les amoureux, vous venez ? On va essayer de s'approcher le plus possible, Clara veut serrer le chanteur.
Les deux garçons écarquillent les yeux et son amie rit aux éclats.
- Allons Lena, pas devant les enfants...
Elle attrape la main d'Antoine pour l'entraîner vers la salle, et Lena et les deux garçons les suivent avec un sourire excité. La jeune femme au teint mat retient un éclat de rire extatique en réalisant qu'elle se trouve enfin au festival qu'elle attend depuis des mois, accompagnée de ses deux amis de toujours, de son petit frère et de son adorable copain. Loin du regard scrutateur de leur père, de sa sévérité et son étroitesse d'esprit. Ce soir, Lena et Paul peuvent être eux-mêmes et profiter de leur jeunesse. L'été leur ouvre les bras, et avec, de nombreuses possibilités. Elle pousse un soupir de joie, de soulagement aussi, peut-être, contente de voir que ses bons résultats à ses examens lui permettront de profiter de la liberté que les vacances donnent, loin de son père. Alors qu'elle s'apprête à entrer dans le chapiteau qui abrite un de ses groupes favoris, son regard croise celui d'une jeune femme. Lena se fige.
Elle rit, et un feu d'artifice de joie illumine ses yeux gris. Le son qui s'échappe de sa gorge n'est ni beau, ni doux, mais empreint d'une telle vitalité que Lena en reste bouche bée. La belle inconnue secoue ses dreadlocks blondes et ralentit son mouvement lorsque son regard plonge dans celui de Lena. Elle reste un instant figée, un sourire en suspend sur ses lèvres, puis sourit d'un air mystérieux et taquin en haussant un sourcil. Elle entrouvre les lèvres, comme si les mots se bousculaient pour sortir de sa bouche, mais un de ces amis lui tape sur l'épaule à ce moment-là. Elle se retourne vivement vers lui, jette un dernier coup d'oeil amusé à Lena, puis hausse discrètement les épaules. Un éclair malin traverse ses yeux clairs, puis elle se détourne. Lena se tourne vers l'entrée du chapiteau, troublée par cette jeune fille débordante de vie, et intercepte le regard sérieux de son ami.
- Tout va bien, Nana ?
- Oui, j'ai juste vu... Laisse tomber, rien d'important. Allons-y !
Le contraste est saisissant. La chaleur agrémentée d'un savant mélange de parfum, sueur, cigarette et bière, écrase Lena, qui respire avec délice. Elle retrouve l'ambiance de l'été, cette moiteur chargée de promesse. Elle ferme les yeux une brève seconde, puis les rouvre et dévore du regard la salle, la foule, la fumée, la scène toujours noire.
- Où sont les garçons ? demande-t-elle à Antoine.
- Avec Clara, ils se sont frayés un chemin vers l'avant. On va les rejoindre ?
Elle hoche la tête avec un sourire qui lui scie les joues. Ils fendent la foule et Lena surprend avec une joie inégalable son frère en train d'embrasser Léo. "Si Papa voyait ça..." pense-t-elle avec une pointe d'amertume. Mais elle secoue la tête, s'interdit de penser à lui en de telles circonstances. Antoine la prend dans ses bras et lui plante un baiser bruyant sur la joue, ce qui déclenche son sourire. Clara s'approche d'eux, ils se prennent tous les trois par la main et participent au bruit qui doit faire venir le groupe.
Lena pousse un hurlement d'excitation en reconnaissant la chanson "girls/girls/boys", de Panic!. Clara et Antoine la regardent, surpris et amusés, avant de reconnaître à leur tour l'air. Ils joignent leur cris à ceux de la belle brune et entament la chanson. " I don't wanna hear you got a boyfriend..." ils dansent avec frénésie, empreints d'une folie, désireux de profiter de chaque minute, de chaque seconde de cette soirée, chantent à tue-tête. Lena secoue la tête, hurlant ces paroles qui la libèrent, qui expriment ce qu'elle voudrait pouvoir assumer. Elle laisse son regard traîner, se poser sur la foule en délire, ses amis presque en transe, son frère et son copain collés l'un à l'autre, profitant de ce temps ensemble qui leur fait si souvent défaut. Ils s'embrassent, se tiennent par la main, et Lena éclate de rire en entendant Léo hurler "gay power !". Paul attrape la nuque de son copain et plaque férocement ses lèvres sur les siennes. A la grande surprise du groupe d'amis, le chanteur hurle dans le micro " So good to see boys in love kissing here !", déchaînant des hurlements d'excitation et de joie dans la salle. Léo hurle en levant le poing en l'air, et embrasse de plus belle son petit ami avec fougue. Des étoiles dans les yeux, Lena dévore du regard son petit frère amoureux, et ses yeux couleur marron glacé tombent sur la belle blonde de tout à l'heure. Elle chante la chanson en même temps que le reste de la salle, danse comme si personne ne la regardait, avec une énergie extraordinaire. Soudain, elle tourne la tête vers Lena comme si elle voulait la regarder, elle spécialement, et plante ses yeux gris dans les siens. Ses lèvres continuent de dire les paroles de la chanson, et dessinent un sourire. Lena sent un tourbillon dans son ventre et sourit à son tour. Clara lui attrape le bras et Lena se détourne. En voulant retrouver le regard de l'inconnue aux dreads, elle se retourne, mais perd ses yeux gris.
La salle se vide peu à peu, et c'est avec joie que le groupe d'amis quitte la salle puante. Leurs habits les collent, la transpiration, la cigarette et les effluves de la foule forment un parfum compact qui les accompagne dans l'air frais du début d'été. Lena passe la main dans sa tresse défaite, enlève l'élastique et secoue ses doigts dans ses cheveux. La sueur a laissé un mince filet collant sur sa nuque, qu'elle essuie en souriant. Cette sueur est le signe de sa joie, est l'élément indispensable aux festivals, comme une preuve irréfutable de sa présence ici et de sa liberté. Antoine s'approche, les cheveux ébouriffés, le visage luisant et rouge, éclairé par un gigantesque sourire.
- On va prendre une bière ? Je meurs de soif !
- Ouais ! J'ai tellement chaud, c'est dingue ! Clara, Paul, Léo, vous voulez une bière ?
- Avec plaisir ! Je vous accompagne.
Les deux jeunes garçons acceptent aussi et vont trouver une place assise. Les gens bougent entre les différentes salles improvisées sur l'esplanade de la défense, la foule ne semble donc pas si compacte puisqu'éparpillée.
- Cinq pintes s'il vous plait, demande Antoine.
Lena s'accoude au comptoir, momentanément fatiguée par cette dépense d'énergie. Quand a-t-elle passé un aussi bon moment pour la dernière fois ? Son père les mène, Paul et elle, à la baguette, ne leur laisse que peu de liberté. A vrai dire, ce n'est que grâce à la générosité et l'intrépidité de Clara qu'ils sont là. Elle est celle qui a soufflé à Lena de contourner les interdictions de son père, de se lâcher un peu, et de permettre à Paul et Léo de profiter de cette bouffée d'air frais. S'il découvre la supercherie... Étonnamment, Lena ne ressent aucune peur, simplement une joie sadique à l'idée de s'éclater dans le dos de son père. Elle attrape le gobelet en plastique tendu par le serveur et attend les autres avec Antoine et Clara.
- Salut !
Une voix grave et dansante la tire de sa rêverie. Elle tourne la tête et découvre la belle blonde aux yeux gris. Elle écarquille les yeux et sent la rougeur monter à ses joues, intimidée et surprise d'être abordée par cette inconnue.
- Salut... répond-elle d'une voix qu'elle espère assurée et avenante.
- C'était ton frère, le gars qui a crié "gay power" ? demande-t-elle avec des yeux pétillants de rire.
Lena sourit.
- Non, c'était son copain. Et voilà mes amis, Antoine et Clara !
Sa propre audace la surprend, elle a tant envie de discuter avec cette inconnue si incroyablement vivante qu'elle se sent pousser des ailes. Cette dernière sourit comme si Lena venait de lui confier quelque chose d'extraordinaire.
- Moi aussi je suis venue avec mes potes, ils sont pas loin. Et toi c'est comment du coup ?
- Lena. Et toi ?
Une brève lueur de malice brille dans son regard et elle répond avec une voix un brin provocante et mystérieuse.
- Muse.
Lena écarquille les yeux et son ventre fait un nouveau bond.
- Muse ? Comme la muse d'un artiste ?
- C'est ça !
- Mais c'est génial, c'est dingue comme prénom !
Muse hausse les sourcils, surprise par l'engouement de Lena pour son prénom.
- Mon père est peintre et ma mère est morte à ma naissance, donc comme c'était sa muse et qu'il voulait lui rendre hommage... Me voilà ! conclue-t-elle en riant.
Lena ne sait pas si elle doit être attristée par cette révélation, mais à voir la figure animée et joyeuse de la jeune femme, ce n'est visiblement pas le cas.
- C'est trop bien comme histoire ! Et alors comme ça ton père est peintre ?
Muse sourit de ce même sourire fou, trop grand pour son visage rond, mais encore trop petit pour exprimer la force de ses sentiments.
- Oui ! Il restaure des grandes oeuvres d'art, mais il consacre son temps libre à peindre ce qu'il veut. Tu verrais ce qu'il est capable de faire ! La maison déborde de tableaux, et encore, il en a donné plein à ma grand-mère.
- Et il peint plutôt quoi ?
- Hum... Un peu d'abstrait, quand il est de mauvaise humeur, mais sinon il aime beaucoup les portraits, ou la maison de ma grand-mère au bord de la plage. Après il peut aussi laisser aller son imagination, mais peindre ma grand-mère, sa maison et moi, c'est ce qu'il préfère. C'est un peu étonnant, il me donne l'impression de peindre comme s'il prenait des photos... Par exemple il va peindre mon bureau en désordre, tout simplement parce que ce que ça dégage lui donnera envie de le peindre. Mais pas pour le côté esthétique, technique ou symbolique... J'aime bien ça, c'est ce qui rend ses peintures si spéciales, il insuffle tellement de lui, de la vie et du quotidien dedans que la simple peinture de mon bureau en bordel va être absolument magnifique !
Lena l'écoute avec passion et note l'étincelle d'amour et d'admiration qui brille dans le regard de Muse. La jeune femme adore de toute évidence son père, et arrive à s'épanouir dans cette relation père/fille. Une pointe d'agacement et de jalousie pince le coeur de la belle métisse. Que donnerait-elle pour avoir une meilleure entente avec son père, pour que celui-ci accepte qui elle est, qui Paul est également, sans qu'ils soient tous les deux retenus par la peur de sa colère... Lena secoue la tête, irritée. Pourquoi faut-il qu'elle pense toujours à son père, que son premier réflexe soit de penser à sa réaction, à la punition qu'elle récolterait ? Alors même qu'elle voudrait faire abstraction de lui ! Elle surprend le regard de Muse sur elle, légèrement soucieux, presque gêné.
- Est-ce que tout va bien ?
- Oui pardon, je... Tu parles de ton père et ça me fait penser au mien. Tu sembles avoir une relation extraordinaire avec lui, alors que le mien nous renierait, Paul et moi, s'il savait qu'on était...
Lena se fige. Elle retient ses mots à la dernière seconde, brusquement effrayée par la réaction que pourrait avoir cette belle inconnue. Muse semble ouverte d'esprit, à vrai dire elle répond de manière presque tordante aux clichés de la fille lesbienne, mais Lena a peur soudain de l'effrayer, de la faire fuir, juste au moment où elle sent que le contact se crée.
-... Gays ? termine-t-elle.
Lena s'abstient de répondre.
- Je comprends, poursuit Muse, ayant immédiatement interprété ce silence. Je suis désolée pour vous deux... J'avoue que je n'ai jamais eu à vivre dans la peur d'annoncer que j'étais pan à mon père ou à ma grand-mère, lui est ultra ouvert d'esprit et attendait presque que je fasse mon coming out, et elle est lesbienne. Mais ça doit être horrible de vivre constamment dans la peur qu'il ne le découvre, en même temps que de vivre dans la frustration de devoir se cacher pour quelque chose qui n'a rien de honteux...
La jeune brune hoche la tête. Elle sourit.
- Mais je ne veux pas penser à ça ce soir, on est ici dans le dos de mon père alors je veux profiter au maximum !
Muse éclate de rire et écarquille les yeux.
- T'es là dans le dos de ton père ?!
- Ouais... Clara a payé nos places, j'ai invité mon frère et son copain, j'ai prétexté que j'allais dormir chez Antoine et Paul a dit qu'il allait chez sa copine, j'ai remboursé Clara et... Nous voilà !
Muse rit de plus belle, avec une joie si pure et intense que ses yeux ne forment plus que deux arcs de cercles agrémentés de petites pattes d'oies. Ses fossettes creusent ses joues et Lena se surprend à penser que cela lui donne un air absolument adorable. Puis elle lève subitement la tête, et pointe le ciel du doigt en prenant la main de Lena.
- Regarde, on voit la lune ! On va boire cette bière ?