J'arrive à un mauvais moment au milieu d'éclats de voix. Très Chère Mère et Oncle Lionel sont en plein interrogatoire dans la chambre d'hôpital. Hanna est aussi présente, comme prise entre deux feux.
― Étais-tu complice avec lui ?
― J'étais mariée à lui...
― Mais tu ne l'aimais pas !proteste Hanna. Tu n'as jamais eu de relations intimes avec cet enculé. Dis-lui !
Je me fige net derrière le rideau. En silence, je m'assois sur une chaise et écoutes en profitant de mon invisibilité.
Le raclement de gorge de mon oncle m'indique qu'il n'est pas du tout confortable entre ces deux femmes.
― Pour en revenir au cas de Marc Cobra...Qui est-il ?
― Un avocat de mon cabinet, lui répond Très Chère Mère, le meilleur ami de mon ex-mari David Twain, mon confident pendant plusieurs années et enfin mon mari à l'heure actuel.
― Et le meurtrier de toute ta famille !ajoute Hanna exaspérée. Élise, pour ce qui est de te défendre, tu es ta pire cliente !
― Tout, appuie ma mère. Tout ce qui s'est passé est de ma faute ! Je ne cherche nullement à me défendre. Je veux qu'on m'accuse ! Je ne suis pas une victime ! Quand j'ai su que Marc avait tué mon mari et mon fils sur cette route, qu'il les avait immolés par le feu, tu sais ce que j'ai fait, Hanna ? Lionel ?
Il y a une pause.
― Je me suis mariée à lui !crie-t-elle avec rage. Pour l'enchaîner à moi. Je l'ai fait pour pouvoir le tuer moi-même de mes propres mains !
― Pourquoi ne pas l'avoir fait ?interroge mon oncle et sa voix sourde montre qu'il a laissé tomber la peau du shérif.
― Parce qu'il a commencé à s'en prendre à mes filles. Et je...ne pouvais pas tuer. Je ne pouvais pas être une meurtrière aux yeux de mes enfants. Je devais trouver un moyen de le faire tomber. Juridiquement. Par des preuves concrètes.
Hal lui faisait du chantage ? L'aimait-il au point de se faire haïr ?
Est-ce moi où chacun de nous s'est lancé dans une vendetta solo qui avait pour but la même personne ?
La voix de Très Chère Mère se brise.
― Pendant seize années, je me suis battue pour que David me rende Marnie. Je voulais reconstruire ma famille. Mais il m'en a toujours empêché, par haine pour moi, pour Léo. Alors j'ai demandé à Marc de m'aider. Parce qu'il était éperdument amoureux de moi et qu'il avait la confiance de David. Je l'ai donc utilisé.
― Tu as commandité l'assassinat de David Twain ?
― Si seulement, soupire-t-elle. J'avais l'intention de le faire par la juridiction et non par le meurtre, seigneur...Marc ne m'a pas écouté. Résultat ? Luis Capraro, un innocent, est mort et c'est mon fils qui a dû porter le chapeau. Alors j'ai eu l'idée de les retourner contre eux. David et Marc. Quitte à en briser leur amitié, quitte à les entretuer, du moment que Marnie me revenait.
Elle renifle et je sais qu'elle pleure ou se retient de pleurer.
― Alors que j'étais sur le point de réussir, Marnie a sauté du pont et...
Elle renifle encore et une larme coule sur ma joue.
― J'ai échoué, conclut-elle avec une douleur aiguë dans la voix qui me poignarde le cœur.
Hanna semble lui tendre un paquet de mouchoirs. Les secondes s'écoulent comme des grains de sables dans un géant sablier dans lequel nous sommes enfermés. Le monde extérieur n'existe plus. Pour le moment il n'y a que ce monde intérieur qui importe.
― Tout ce qui me retenait de partir, de tous les rejoindre, c'était Kylie. Avec toutes les atrocités, les mensonges et les masques, à ses yeux, je sais que je suis l'être humain le plus pitoyable et le plus abject. Tout le monde qui m'était cher mourrait autour de moi alors je l'ai mis délibérément à l'écart afin qu'elle soit épargnée par la malédiction que j'incarne. J'en ai perdu deux déjà...Pas une troisième. Jamais plus...
J'ai les paupières closes. Toutes les émotions que ma mère laisse échapper, je les avale. Je me nourris d'elles comme une catharsis.
Le silence est tombal. Les sons de l'hôpital sont étouffés par les bruits réguliers des machines.
― Pourquoi as-tu séparé les triplets ?
― J'étais mariée à David Twain quand j'ai eu les triplets mais le vrai père et l'homme que j'aimais était Léo Daniels. Quand j'ai su que j'étais enceinte et que je ne pourrais pas cacher mon infidélité longtemps...La première chose que j'ai faite a été de m'enfuir mais...J'avais besoin de soins et de soutiens.
― Le clan Cibo, comprend Oncle Lionel sans cacher son dégoût.
― Ils m'avaient répudié il y a des années à cause de mes frasques de jeunesse et j'ai pensé qu'ils seraient intéressé par une descendance. Le clan était ma meilleure solution. Ils ont été enchanté de me rallier à eux. Ils m'ont conseillé et comme une idiote je les ai écouté. J'ai donné l'enfant qui ressemblait le plus à David et les deux autres je les ai gardé avec Léo à condition qu'ils soient au nom de Cibo. Ils m'ont promis que c'était juste pour les premiers mois, le temps de remplir les papiers de divorce. Mais ça a empiré...Je n'ai pas pu récupéré ma douce Marnie.
― Léo ne pouvait pas t'aider? Nous ne pouvions pas t'aider ?
Oncle Lionel semble indigné et abasourdi.
― Bon sang, Élise. Nous ne sommes pas riches comme ton clan mais nous aurions pu te supporter financièrement, nous aurions pu...
― Léo était en voie d'être shérif et je ne voulais pas gâcher son avenir...Il m'a détesté quand il a appris mon choix. Pourquoi crois-tu qu'il m'a divorcé ?
― Parce que tu ne lui as pas fait confiance putain ! Mon frère aurait choisi ses enfants plutôt que sa carrière !
― Des triplets, Lionel !crie Très Chère Mère et je tressailles. Je suis sûre que Léo y aurait mis tout son cœur pour les élever et c'est ce qu'il a fait pour deux d'entre eux mais il n'aurait pas su gérer cette charge financière. Même avec le soutien de ta famille ! Nous étions si jeunes ! Je n'étais même pas censée survivre à l'accouchement! Je voulais le meilleur pour les trois. J'ai cru faire ce qu'il fallait. À l'époque j'étais convaincue...Le clan m'a trompé et je me suis retrouvée seule avec mes erreurs. C'était à moi de réparer ce que j'avais commis.
― Ton erreur a été de compter que sur toi-même, tranche durement Oncle Lionel.
J'entends comme un écho amer en moi.
― Ok, doucement, murmure Hanna avec un ton conciliant mais ferme. Il vaut mieux prendre une petite pause.
Le rideau est soudainement tiré sur le côté et je sursaute quand Très Chère Mère a un hoquet en me voyant.
― Kylie, dit mon oncle et je vois bien qu'il ne trouve pas les mots.
Je suis une statue en larmes. Mon cœur en pierre s'effrite morceau par morceau.
― Ressaisis-toi putain de merde !
Je sursaute croyant que c'est à moi qu'Hanna s'adresse mais elle est tournée vers Très Chère Mère qui a le nez baissé et le regard fuyant.
― Tu es vraiment conne Élise ! Elle est ta fille et tu es sa mère ! Arrête d'agir comme une gamine apeurée. Tu es effrayée par ta propre progéniture !
Les cris d'Hanna ont claqué comme des coups de fouet.
Sans réfléchir, je me lève précipitamment et m'enfuis de la salle. Je me fais talonnée.
― Kylie arrête-toi ! Je t'en prie !
Mes pieds lui obéissent. Je n'ai même plus l'énergie de courir. Je pose mes paumes sur un mur et reste immobile, pétrifiés face à un monstrueux puzzle.
Toute la vérité avec un grand V. Ce n'est pas le v de victoire ou le v de violence.
C'est un abîme.
Un abîme qui n'était qu'un miroir.
Hanna pose une épaule contre le mur et me regarde intensément alors que je reprends mon souffle.
― Cette femme parle au portrait que j'ai fait de toi, me dit-elle. Elle se confie en te regardant en face, droit dans les yeux et en caressant ton visage et tes cheveux du bout des doigts.
Interloquée par cette absurdité, je la regarde brièvement.
― Pourquoi ferait-elle une chose pareille ?
― Parce que ta mère est une personne brisée et fragile qui n'a jamais su être bonne en communication. Elle ne connaît que l'attaque et la défense ce qui fait d'elle une des meilleures avocates du pays mais pour ce qui est de partager ses émotions, elle est un robot au stade zéro.
Je ferme les yeux en sentant une goutte de sueur perler sur ma tempe.
― Je veux que ça fonctionne entre nous. J'en ai assez de ce mur.
― Va la voir. Parle ou écoutes. Passe du temps avec elle. Tout peut changer si tu le décides.
Je soupire non de lassitude mais de nervosité. De toutes les épreuves pas lesquelles je suis passées j'ai l'impression qu'elles n'égalent en rien avec celle que j'affronte en ce moment. Ça peut paraître absurde surtout après l'épisode Hal mais Tres Chère Mère et moi nous nous battons pendant des années d'une guerre incompréhensible.
Hanna me pousse gentiment vers la salle et je lève le pied. Pointe de pied, talon. Un pas.
Le premier pas.
Semi-couchée, le dos droit, Très Chère Mère a plus d'allure et d'éclat. Sa silhouette longiligne se distingue sous le drap du lit. Pourtant, elle paraît moins farouche qu'elle ne le voudrait être.
Nous sommes seule à seule.
― Tu as rencontré Hanna. Excuse-la, quand elle est en colère il y a du meurtre d'ego dans l'air.
― Oui, elle est plutôt...géniale.
Elle tente de sourire et échoue. Je n'essaye même pas. Je la fixe tout en sentant des bouts de verres dans ma gorge. J'ai beau déglutir ça fait mal.
Sous son regard, je me sens transpercée par la honte. On dirait qu'un siècle entier est passé entre nous.
En repensant à cette nuit ou je l'ai découverte avec Alex dans la chambre à coucher, au mensonge que j'ai proféré et qu'elle a porté sans me démentir, j'ouvre la bouche :
― Ce que je fais est impardonnable. Je t'ai accusé des pires choses...
― Non, c'est moi, me coupe-t-elle presque immédiatement. J'ai manqué d'affection à ton égard...Ce n'est pas de ta faute. En voulant te protéger, ton père et moi avons commis l'erreur de te mettre sur le côté. Nous t'avons laissé croire en la mauvaise version.
Cette culpabilité réciproque est un mur entre nous. Elle nous a empêché de voir au-dessus. Parce que nous avons été incapables de nous pardonner nous-même.
Un mur ou un rideau. Un rideau qu'il fallait juste retrousser pour dévoiler la vérité.
― Pourquoi tu ne m'as jamais prise dans tes bras, maman ?
Elle déglutit difficilement et je peux voir l'impact de ma question dans son regard fragile.
― Parce que je n'ai jamais pu le faire avec Marnie. Je ne supportais pas l'idée d'en privilégier une plus que l'autre et j'ai fini par vous négliger toutes les deux.
― Mais que s'est-il passé à l'accouchement ? Comment as-tu fait pour...Marnie ?
― Ton père savait que j'attendais des triplets mais le jour J, il n'y en a que deux qui ont survécu.
Elle prend une profonde inspiration.
― Quand j'ai accouché, tu n'as pas survécu, Kylie.
J'écarquille les yeux. J'avais entendu parler du cordon ombilical qui avait essayé de me pendre avant l'heure mais je n'ai jamais su les détails.
― J'étais si faible ce jour-là...Alex est arrivé en premier car c'était un fonceur...Marnie, la dernière, plus timidement mais longuement. Quant à toi, la deuxième, tu étais encore plus faible que moi lorsque tu as pointé le bout de ton nez. Entortillée par ton propre cordon autour du cou, tu es arrivée en silence et j'ai su que c'était un mauvais présage. Ton cœur ne battait pas.
― Les médecins étaient déjà en train de t'éloigner de moi quand ton père a insisté pour te voir et te prendre dans ses bras. Alex braillait à grands cris et j'étais déchirée en deux. J'étais si heureuse de l'entendre et si malheureuse de ne pas t'entendre. Je pleurais. D'amour et de rage. De tristesse et de bonheur.
― Tout en te berçant, ton père n'a pas cessé de te parler, de te faire des promesses invraisemblables, de te supplier, de te prier de revenir parmi nous. C'en était trop pour moi. Je pensais que ce trop-plein d'espoir allait finir par l'achever. J'ai ouvert la bouche pour lui dire d'arrêter, d'abandonner mais alors tu as commencé à bouger. Tu as bougé.
Je tressaille comme si j'avais la scène sous les yeux. Papa me tenant contre lui, dans ses grandes paumes, la ride du souci entre ses sourcils, ses lèvres remuant sur des paroles sincères. Posant son front contre le mien, dans un premier tête-à-tête.
Puis l'espoir éclatant dans ses prunelles auburn. Je peux même entendre les battements de son cœur d'or se mettre à battre plus fort. Le premier son qui franchit ses lèvres alors que j'ouvre pour la première fois mes yeux pour le regarder. Un son partagé entre le sanglot de soulagement et le rire de joie et de surprise.
― Puis il a appelé les infirmières à grands cris tout en riant à gorge déployée alors que les médecins accouraient et nous regardaient avec des expressions ébahies. « Elle est en vie ! Ma petite fille est en vie ! » braillait-il comme l'homme incroyable qu'il est, et j'ai éclaté en sanglots. Je lui ai serré très fort la main alors que les infirmières prenaient le relais.
Très Chère Mère prend une profonde inspiration et quand elle pose ses yeux sur moi, je vois qu'ils sont embués d'une émotion contenue prête à déborder. Elle me dévisage alors d'une intensité qui me traverse de toute part. Je me vois à travers ses yeux. L'image inversée d'elle en plus jeune. Je suis exactement son portrait craché. Sa manière de sourire, ses yeux bleus foncés, ses regards perspicaces et insondables, ses airs réservés voire glaciales. Je les ai tous hérités d'elle.
― Tu es un miracle, ma fille, déclare-t-elle.
Sa voix est posée et profonde. Elle pense vraiment chaque mot qu'elle dit.
Et pour la première fois, je vois mon père derrière elle. Mon souffle se coince dans ma poitrine et mon cœur s'élance à sa vue. Il semble avoir rajeuni et retrouver toute sa vigueur d'antan. Il pose une main sur son épaule et la regarde avec un amour pur et dur dans les yeux avant de me fixer avec un grand sourire fier.
― Tu es un miracle, répète-t-il. Depuis le début.
J'ai envie de me jeter dans ses bras pour ressentir une dernière fois son étreinte. Mais je ressens ce lien indestructible qui relie le père à sa fille et je prends conscience qu'il a toujours été là même si je ne le voyais pas comme Alex.
Tous les deux. Ils ont toujours été là pour prendre soin de nous.
J'éclate en sanglots et m'entoure de mes bras. Je me plie en deux car ça me fait trop mal et trop de bien. De toutes les nuits de solitude et de souffrance en haut de mon phare, à regarder un horizon inaccessible par-delà le grand gouffre de mon cœur, je ressens alors le vide se remplir enfin, l'espace se raccourcir. Avec la puissance mille d'un torrent, je ressens cet espoir.
L'espoir que, dorénavant, je ne suis pas seule et que je ne le serais plus.
Je m'étreins de mes bras et sens à la place les bras de mon père autour de moi, solides et rassurants qui m'ont ramené à la vie. Je me sens protégée. Je me sens bercée par la vie. À nouveau.
C'est l'amour qui m'a ressuscité. Ce sera toujours l'amour.
Je claque des dents et prends des courtes inspirations.
― Merci, j'expire et ma voix a le ton d'une prière entendue. Merci.
Alors je sens le parfum de Très Chère Mère autour de moi avant de sentir la douceur de son étreinte. Elle attire mon visage contre son épaule et ramène ma chevelure dans le dos pour la caresser.
― Pardonne-moi pour tout ce que tu as enduré, me dit-elle.
Je ne peux pas voir son visage mais cette voix contient plus d'émotions qu'elle ne pourrait montrer. Fermant les yeux je me laisse bercer. Nos larmes coulent en silence. Sa chaleur m'envahit et je suis stupéfaite de cette température. J'ai toujours cru que sa peau était faite de glace.
Pour la première fois, j'entends alors le battement de cœur de ma mère. Et je suis de retour à la maison.
― Ton père est parti accompagné le médecin qui exigeait une analyse médicale pour toi, dit-elle d'une voix lointaine. Car tu avais frôlé la vie et la mort en même temps. Marnie est arrivée peu après, en très bonne santé et c'est elle qui a été emmenée vers mon premier mari, David Twain. Dès lors, j'ai vécu une double-vie.
Je caresse sa balafre avec la jointure de mon index. Elle va la garder toute sa vie. Telle une indemnité. Mais je la trouve plus belle qu'avant.
― Pourquoi tu l'as nommé Marnie ?
Elle met quelques secondes à répondre car la question est difficile et la douleur encore fraîche.
― Pas de printemps pour Marnie, murmure-t-elle. Un thriller psychologique d'Alfred Hitchcock, mon préféré de ce réalisateur parce qu'il t'oblige à suivre l'histoire jusqu'à la fin...Ta sœur devait s'appeler Natalie comme l'interprète mais j'ai changé d'avis. Quand j'étais petite, tout le monde me bassinait avec ma ressemblance extrême avec elle. Blonde platine glaciale, menteuse et voleuse. Marnie m'a collé à la peau toute ma vie.
Le clan Cibo l'a rejeté avant de la reprendre...
Je n'arbore pas le sujet maintenant car je sais qu'elle me répondra en temps voulu.
― Et moi ?
Elle se mord la joue et son visage s'éclaire.
― Tu étais censé être un garçon et j'allais t'appeler comme ton grand-père : Kyle.
― Ah.
― Pardon, glousse-t-elle de ma déception visible. Mais moi j'aime beaucoup. Tu t'attendais à quelque chose de plus...poétique ?
Le mot me fait sursauter et je sais qu'elle sait. C'est fou combien nous nous comprenons sans un mot. Nous avons les mêmes mimiques et mêmes expressions.
― Pour me rattacher à toi, je lisais tes poèmes. Chaque mot que tu écrivais, je le dévorais. J'ai fouillé tes affaires et je suis tombée sur le journal de Marnie. J'ai tout lu et...j'ai cru que tu avais compris comme Alex avait compris avant.
Comme Caleb, Très Chère Mère l'a lu d'une traite. Ai-je été la seule à avoir été lente à le lire ?
― Tu aimes la...poésie ?
― Comment crois-tu que j'ai obtenu ton père ? Je lui ai fait un poème d'amour pour qu'il me remarque enfin ! Il ne comprenait jamais rien. Les avocats sont aussi doués avec les mots que les écrivains, susurre-t-elle avec un sourire qui est l'origine du mien.
Très Chère Mere est aussi une poétesse dans l'âme.
Heureuse de ce point commun, je mets mes bras autour d'elle et elle me caresse le dos, les cheveux puis les joues tout en me regardant avec ce bleu maternel qui me fait monter les larmes aux yeux.
Hanna arrive et s'affale sur nous deux.
― Je veux vous peindre toutes les deux. J'intitulerai mon tableau : La Maternité.
Ça me fait peinement sourire.
― J'ai cru que j'étais orpheline depuis la naissance et me voilà avec deux mamans.
― Et comment c'est ?demande Hanna avec curiosité.
Très Chère Mère me dévisage également avec un soupçon d'inquiétude et de culpabilité dans ses saphirs.
― Je dirais que...c'est une sensation merveilleuse dont je ne pourrais plus m'en passer.
🌸🍃
Dans notre jardin secret, Ash me fait face, les mains dans les poches.
― Je suis le pont qui te permet de traverser d'un point à un autre. Je suis le pont sur lequel tu ne peux pas rester.
Belle phrase de rupture mais tout aussi lancinante que la souffrance qui m'étreint. Quelle que ce soit la métaphore qu'il utilise, j'ai compris qu'il veut couper les ponts. Mais pas pourquoi. J'ai l'impression qu'on m'a brisé les côtes une à une pour en arracher mon cœur agonisant.
Mes yeux n'arrivent pas à soutenir son regard.
Il ne peut pas.
Me séparer.
De lui.
Alors que tout commençait à s'améliorer. Alors que j'ai de nouveau une famille. Alors que j'ai guéri de mes blessures. Alors que Hal a été mis sous les barreaux.
La muette en moi est revenue. La sourde aussi. Elles s'entre-regardent comme assommées.
Il est hors de question que j'accepte sans broncher. Il est hors de question que j'abandonne sans me battre.
― Tu ne m'aimes plus ?
― Mon amour est différent du tien. Il est temps, Kylie, que tu te détaches de moi pour construire ta propre voie. Je ne pourrais pas être éternellement à tes côtés et j'en suis désolé. C'est la meilleure décision pour nos vies.
Je peux encore sentir le frisson de son index suivre la ligne de mon corps. Le drap de soie serpentant entre nos quatre jambes. L'écho de ses lèvres baisant ma gorge dans un soupir à l'unisson.
― Conneries.
Je ne dis pas souvent de gros mots mais là il m'y oblige.
Une rage bleue m'habite.
― Il faut que tu prennes conscience que nous deux ça ne peut plus continuer. Je n'ai pas le droit de te garder pour moi seul.
― Si, tu as le droit. Est-ce que c'est une mauvaise plaisanterie que tu me fais là, Ash? D'où ça vient cette idée de rompre comme ça ? Je suis heureuse avec toi. Je suis amoureuse de toi. Je pensais que c'était réciproque. Je n'en avais même aucun doute.
Je panique et il le voit.
― C'est la faute de M. Lauren ? Il sait n'est-ce pas ?
― Il...le sait mais ce n'est pas lui le souci.
Ses mains prennent délicatement les miennes.
― Je ne t'ai jamais menti, Kylie. Mon amour pour toi est sincère. C'est pour ça que je prends pour la première fois une décision adulte te concernant.
Je le considère bouche bée.
― Une décision adulte ?
Il me regarde avec peine.
― Pour toi, j'ai toujours été un adulte. Mais pour moi, j'étais un enfant qui jouait aux adultes. Et tu es celle qui m'a donné une leçon malgré ton jeune âge. La plus douce leçon qui soit : que la vie est un pont qu'on doit construire soi-même, brique par brique, sacrifice après sacrifice, larme pour larme.
Un pont...Une traversée.
― Si tu me quittes, tu m'anéantis, Ash.
Il pose son front contre le mien.
― Non, c'est faux, Kylie. Tu es différente de la jeune fille qui broyait du noir à l'arrière-cour de cette école. Tu es désormais une jeune femme qui a appris à se reconstruire à chaque obstacle. Je suis fier de ce que tu es devenue et il est temps pour nous de se séparer.
Je ferme les paupières.
Et récite une prière.
Mais aucune de mes requêtes ne furent exaucées. Car lorsque j'ai ouvert les yeux, j'étais seule et mon professeur était parti.
Ash est l'Archange. Celui qui donne et dérobe à la fois. Je pensais qu'il était une bénédiction mais en réalité, il est ma perdition.
Depuis le fond de la classe, je le regarde alors qu'il commence le cours.
― Vous avez tous fini d'écrire vos poèmes j'espère. Je sais que pour certains c'est une corvée et que vous avez dû me haïr profondément à la pensée de devoir passer devant tout le monde pour lire votre poème à voix haute...
Des murmures confirment ces propos. Les élèves sont tous tendus et l'atmosphère est lourde.
― Ceci n'est pas un exercice, dit M. Sullivan en s'appuyant sur son bureau. C'est une présentation. De vous au reste de la classe. Ce sont vos propres mots écrits et dits de votre propre voix. Bien, commençons.
Il s'assoit sur une chaise près de la fenêtre pour englober le bureau et la salle dans son champ de vision. Les élèves passent un par un, par ordre alphabétique. Certains tremblants, d'autres drôles, d'autres plus sérieux.
― Caleb Capraro.
Tous les regards se tournent vers mon voisin. Sans élever la voix, ce dernier se fait entendre de tous :
― Je passe.
Le professeur fronce les sourcils.
― Tu n'as rien préparé ?
― Non.
― Ce sera un zéro à moins que tu ne changes d'avis. J'accepte aussi l'improvisation. Et ça vaut pour tout le monde ce que je dis là. Si vous n'avez rien préparé comme monsieur flemmard au fond, inventez. Alors Capraro, on se défile toujours ?
Caleb le fixe d'un regard à faire froid dans le dos. Mais Ash ne ploie pas sous son regard. Sa survie tient vraiment du miracle.
― "Ô vers ! noirs compagnons sans oreille et sans yeux, commence à réciter Caleb surprenant tout le monde. Voyez venir à vous un mort libre et joyeux ; Philosophes viveurs, fils de la pourriture, À travers ma ruine allez donc sans remords, Et dites-moi s'il est encor quelque torture, Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts !"
M. Sullivan hoche la tête alors qu'il réunit ses dix doigts ensemble devant son menton.
― C'est...bien, même si j'aurais préféré que ça ne vienne pas tout droit d'un poème de Charles Baudelaire. Le copyright c'est mal, mes amis.
― Grillé, fait Caleb d'un ton léger.
Quelques gloussements retentissent.
― Néanmoins, j'apprécie le fait que tu ai appris ces vers par cœur Caleb. Suivant...Je veux dire suivante. Kylie Cibo.
C'est mon tour. Je me place devant le bureau, ma feuille dans mes mains.
Ash écarquille les yeux en remarquant le papier boueux que je tiens. Je m'assure qu'il comprenne bien que c'est un poème que j'ai déterré.
Je prends une profonde inspiration et détourne le regard pour regarder droit devant moi et rien en particulier. Et d'une voix froide et détachée, je récite :
Été ou Printemps
Tu es l'adulte et je suis l'enfant
Automne ou Hiver
Tu m'inspire ces vers :
Nous nous aimons dans le noir
Puisque personne ne doit savoir
Car je serais l'abusée
Et tu seras l'accusé
Tu es en réalité la victime
Et moi l'auteure de ce crime
Nous n'avons pas le même âge
Nous n'avons jamais été sages
Ma voix commence à trembler et je me maudis pour ça.
Nous nous aimons en silence
Mais c'est une souffrance
Car tu es un amant tueur
Qui a arraché mon cœur
Un grand tableau nous sépare
Celui d'une classe ou de l'art ?
Suis-je l'élève et toi le mécène ?
Tu enseignes et j'en saignes
Soleil ou lune
Il n'y a plus que la rancune
Nuage ou pluie
Il n'y a plus que la nuit
Abaissant la feuille, je lève les yeux larmoyants vers Ash.
Il est blême. Toute la classe retient son souffle.
Je broie furieusement le poème entre mes deux paumes.
― Le titre s'intitule "Un amour enterré", je déclare d'une voix amère.
Et je lui jette la boule de papier en plein torse en regrettant que ce ne soit pas un poignard.
Avant de tourner les talons et de sortir de la salle en courant.
• 🥀 •