Les examens se sont bien passés. Ma mère vient d'arriver. Elle est là pour huit jours, et pour la remise des diplômes, évidemment. Le père de Laure a aussi fait le déplacement. Ma mère d'ailleurs le trouve plutôt bel homme. Moi je ne peux que garder le souvenir d'un mec qui voulait me foutre à la porte de l'appartement que je loue – mais dont il est garant – car j'ai obtenu le stage que sa fille chérie voulait...
La cérémonie en elle-même, bien que surfaite, très américaine, exactement comme dans tous les teenage movies, était assez émouvante. Tous se retrouver, après un an passé ensemble, chacun en présence de ses parents qui ont tous fait le déplacement, c'était un grand moment. Une journée ensoleillée jusqu'à ce que nos coiffes viennent briser le ciel et lui faire couler des larmes de pluie.
L'école aussi, c'est fini. Encore un peu de tourisme dans les rues newyorkaises, maman se souvient de son voyage en 1994 avec ses parents, redécouvre la ville qu'elle aussi, avait tant aimée. Et puis il faut y aller. Retour pour maman à Strasbourg. Je reste encore quelques jours pour finir de clôturer ma vie ici. L'heure du départ approche. Laure est partie, quatre jours avant mon départ annoncé. Un temps précieux pour la réflexion sur une année bouleversante. C'est bien le mot. En voulant échapper à une vie déboussolée, je me suis retrouvée pour mieux arpenter de nouveaux chemins. A suivre le nord ne l'avais-je pas perdu ? Le droit chemin ne faisait-il pas plus de mal que de bien ? En tout cas aujourd'hui, ma vie est "more full of possibility". Et avoir le choix, c'est cela qui compte pour moi. Ne pas avoir une voie tracée mais plusieurs opportunités. C'est sur ces belles pensées et conclusions d'une intense introspection que je me rends à ma dernière soirée à Manhattan, en compagnie de mes collègues d'Armani : Christina, Lyndsay et Cara. J'arrive au pub juste en face de nos locaux. Lyndsay m'accueille la première, souriante comme toujours. Un sacré petit bout de femme, parlant anglais, français, roumain et que sais-je encore. La gentillesse même. Elle sera embauchée par la suite chez Kiehl's, une autre marque de L'Oréal, plus respectueuse selon elle des valeurs qui l'animent. Vient ensuite le tour de Christina, assise à une table, pendue à son BlackBerry avec son chéri. Une fois raccroché, elle s'esclaffe en me voyant : "Oh my god you're here my dear! I'm sad that you are living tomorrow. You have to come back soon. We want to see more of you!" I kissed her on the cheeks pour lui faire la bise comme je lui avais appris. Et je sors mon achat de mes dernières heures ici, un caméscope JVC flambant neuf. Toutes deux me laissent de gentils mots d'au-revoir – « pas d'adieux, hein ?! » précise Lyndsay. Ça me touche mais je ne peux m'empêcher de penser : mais où est Cara ? C'est finalement Christina qui m'apprend qu'elle avait malheureusement du travail à faire. « Oh, of course. » Tant pis, qu'elle aille au diable. C'est dommage, juste dommage. On passe du bon temps avec les filles. On papote des projets de chacune, de nos premières impressions sur les unes, les autres. Ce qu'on aime et qu'on n'aime pas au boulot, à la ville, à la vie. Puis Christina doit partir. Elle porte une robe ce soir et ne veut pas rentrer trop tard dans cette tenue. En tête-à-tête avec Lyndsay, on refait notre petit monde, caméra en marche, pour immortaliser ces instants de rêverie quand Lyn reçoit un texto. Cara a fini et propose à Lyndsay, et Lyn seulement, d'aller boire un verre. La franco-américaine ne remarque rien mais je suis anéantie. Cara sait qu'on fête mon départ et ne vient pas. Pire, elle débauche mes invitées. Lyndsay refuse car elle travaille sur un gros projet en ce moment et veut se coucher au plus tôt. La soirée se termine avec une dernière gorgée avalée de bière locale : the famous Budweiser ! Voilà, je suis donc seule avec mon iPod Touch. Les écouteurs sur les oreilles, la musique rythme mes pas. Non, je ne vais pas prendre le métro d'à côté. La nuit est agréable, je vais marcher un peu, dans ces rues que je ne veux quitter. « If it makes you happy » résonne tandis que je traverse, et manque de me faire renverser, Times Square de nuit. Cliché, oui, mais tellement magique. Mon cœur se serre et les lumières de la ville éclairent mes souvenirs. Notre arrivée chaotique avec Laure, les fous rires aussi avant les blancs. La sensation d'être chez soi en parcourant les rues de ce gigantesque village. Les amis français de NYIT, les collègues américains et Cara, évidemment. Ses cheveux glissant sur ma peau, révélant à leur passage le hérissement de mes poils. Mon cœur se serre et les lumières du métro enterrent mes souvenirs. Je n'ai pas envie de partir. Je n'arrête pas de le dire, n'arrive pas à chasser cette idée quand je croise un sans-abri qui me demande son chemin. Même de nuit, je l'oriente sans souci. « You will be back » me dit-il avant de disparaître dans les couloirs sans fin du Colombus Circle souterrain. J'arrive à l'appartement vers 01h30. J'ai fait don de mes meubles au concierge de l'immeuble. Ne reste encore que le petit canapé bleu du salon, mon matelas, deux valises et un sac à main. Notre appartement aux murs blancs paraît encore plus grand. Je suis seule. Mais je ne crains pas la solitude. Ce qui m'attriste c'est de quitter ce lieu qui m'a vu renaître. Oui, en France j'ai ma famille. Mais ici, c'est ma vie que j'avais construite. L'homme, ou la femme, est plein de ressources. Je me referai. Mais je n'en avais pas envie. Assise sur le rebord du bow-window du salon, les étoiles m'inspirent des souvenirs. « Dancing in the moonlight » me transcende, je revois Cara, là, dans mon salon. Je ressens à nouveau son parfum, ses mains, son souffle, sa peau chaude et humide, ses lèvres qui s'ouvrent, sa langue qui goûte, son ventre qui se crispe, et son souffle, encore, son corps détendu.