Cœur de fer

By Afleurdeplume

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La plupart des Humains pensent qu'un monde peuplé d'êtres identiques n'aurait aucun attrait. D'autres, par le... More

Le début de la fin
En Terre Obscure
Le Palais Obscur
La rencontre
Confrontée au mythe
Un accueil brûlant
Un cadeau de bienvenue
Un combat révélateur
Un joker de taille
Rira bien qui rira le dernier
Attirance dangereuse (1)
Attirance dangereuse (2)
Complications
Petite mais costaude !
"Obscur" synonyme d'attitude anormale ? (réécrit)
Hypocrisie oblige
Affronts mal placés
Second round
Une mort, une victoire
Une mort, une victoire (suite)
Après l'effort, le réconfort...ou presque
Un allié indispensable
Il est temps de sauter le pas
Une vengeance sans limite (1)
Une vengeance sans limite (2)
Premier conseil : ne jamais me pousser à bout
Deuxième conseil : ne jamais me sous-estimer
Troisième conseil : Ne jamais provoquer le Mal
La solitude n'est qu'éphémère
Retour aux sources
Lorsque le destin s'en mêle...
La Surveillance Entendue
La Vengeance est un plat qui se mange froid
Tel père tel fils
La confiance se gagne
Que le destin est joueur...
Des réponses, s'il vous plaît !
Apprentie séductrice
Le lien -Première partie
Le lien - Deuxième partie
Héroïne en herbe -Première partie
Héroïne en herbe -Deuxième partie
Quand la reine s'appuie sur le cavalier
Résurrection
Le murmure du volcan
Le murmure du volcan (2)
Ennemis et amis n'ont qu'une rime en commun
La rose et la ronce
Certains souvenirs méritent simplement d'être tus (réécrit)
La fabrique à monstre
Invités surprise
Deux contre douze
Tous les chemins mènent à Rome (1)
Tous les chemins mènent à Rome (2)
Tome 2 !

La "Lumineuse" prend ses aises, un problème ?

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By Afleurdeplume

-J'ai la journée de libre ! s'extasie-t-elle en sautant sur place dans la cabine.

-Pourquoi cela ?

-Bah ! J'ai gagné mon combat !

Icanée entame un trot circulaire, tandis que sa main trace une spirale imaginaire le long de mes jambes. Son enthousiasme refoule pour de bon l'horrible image que me renvoyait son corps inerte.

-On fait quoi ? Hein ? On fait quoi ? s'enquit-elle entre deux sauts.

-Je n'ai pas ma journée, moi.

-Mais tu m'as dit qu'on t'a donnée qu'une heure de travail, bougonne-t-elle en se stabilisant tout à coup, sourcil froncés.

-Oui mais je te rappelle que Delta m'a laissée tomber. Je suppose donc que cela ne tient plus.

-Personne est venu te le dire, élude-t-elle, malicieuse.

-Pas faux, réponds-je avec un sourire similaire.

Les portes écartées, Icanée saisit mon poignet et m'entraîne tel un boulet de canon en direction du fameux couloir. Le restant du peuple se replonge peu à peu dans le bain industriel, bien que l'ambiance générale soit encore un brin explosive. Il n'est en effet pas rare d'entendre une dispute éclater ou d'assister à l'éviscération d'un énième impudent.

-Montre-moi les Humains ! exige-t-elle à l'entrée du corridor.

Sur notre droite, une porte plus ou moins entretenue s'écarte sous les ordres d'une voix rocailleuse. Elle s'ouvre sur une tige longiligne, plus connue sous le nom de Kile : l'assistant d'Alicante. Celui-ci murmure quelque chose, fait volte-face puis tombe nez-à-nez avec moi.

La rencontre le fait tressaillir.

-Lum...Ecclésia, me salue-t-il.

-Krux ? m'enquis-je en désignant l'endroit duquel il ressort, une importante liasse de papiers pressée contre son torse.

-En personne, répond-il en alternant plante et pointe de pied, comme s'il éprouvait le besoin constant de se mettre en mouvement. Sir Krux, en tant que chargé de l'administration, se voit quotidiennement surchargé de paperasse. Entre les quotas à vérifier, à calculer, à notifier et à rendre compte auprès de la famille royale, il ne s'en sort plus. Sans même évoquer la mise à jour du registre des vainqueurs, des duellistes et des défunts ! Mais je suis bien heureusement là pour veiller au grain. Voyez-vous, j'assiste tous les Obscurs de haut rang, en restant cependant disponible pour Son Altesse Alicante.

Il dédie un coup d'œil à Icanée. Les taches de rousseurs qui picorent ses pommettes, lui confèrent un air enfantin incompatible avec sa nature. Sa bougeotte l'empêche de la reluquer de façon stable, toutefois, il finit par la féliciter, nous saluer puis prendre congé au pas de course.

-Cherche pas, Kile est un faux-cul bizarre, m'explique-t-elle en grimaçant, alors que je me suis retournée pour l'observer.

-Sir Krux ?

Elle hausse les épaules.

-Faux cul. Bizarre, ajoute-t-elle en le contemplant tout comme moi revenir sur ses pas, son bras libre s'agitant telle l'hélice folle d'un hélicoptère, afin -il me semble - de le propulser jusqu'à une feuille volante.

Une fois rattrapée, il la rameute au tas mirobolant, la sermonne de l'index, avant de nous adresser un sourire victorieux.

-La coquine ! s'exclame-t-il.

Sur ce, il disparaît derrière les portes de l'ascenseur.

-Ecclésia ?

Je cligne des yeux une bonne demi-douzaine de fois.

-Suis-moi, me repris-je.

Passées deux issues voisines du bureau de Krux, nous dépassons une ribambelle de battants délabrés avant d'atteindre notre but. Comme à son habitude, la boule s'illumine puis concurrence l'intense irradiation lumineuse de l'astre solaire, suite au contact précautionneux de mes doigts contre le verre.

Les yeux grands ouverts, Icanée s'approche de l'objet dont la lueur bleutée s'est entre-temps amoindrie. Des images défilent, les âmes rouges circulent paresseusement tandis que les blanches planent au sommet de la sphère et que les noirs s'agglutinent au fond du récipient.

Je lui explique en deux mots ce que symbolisent ces points étincelants, en plus du défilé iconographique surprenant.

-Waouh ! souffle-t-elle.

Elle pose une main sur ma cuisse, sans quitter la boule des yeux, dans l'optique de se hisser sur mes genoux.

-Il parait que la Terre a beaucoup de territoires, chuchote-t-elle, fascinée.

-C'est exact, les Humains appellent cela des pays ou des Etats. Je peux te montrer des images de chacun d'eux, si tu le souhaites.

Elle hoche la tête, hypnotisée. Je me concentre alors sur la France. On y observe des touristes en pousser d'autres du haut de la Tour Eiffel. En Espagne, les gens se noient dans les profondeurs d'une eau azure, quand les anglais se battent à coups de cross au centre de diverses green. Aux Antilles, les machettes tranchent, dépècent et règlent toutes sortes de compte lugubres.

Mais l'endroit qui intrigue le plus Icanée est l'Asie. En effet, une myriade de chinois dévale les larges avenues bétonnées, en compagnie d'armes traditionnelles. Les immenses buildings qui encadrent leur route pleurent quantité de bris verrés.

-Non, attends ! s'exclame-t-elle.

Je quitte la Hongrie pour me recentrer sur la Chine. La fillette se rapproche à tel point que le bout de son nez manque de frôler la boule.

Nous observons des rues jonchées de cadavres qui infusent dans un sang diversifié. Au-dessus d'eux, des hommes se battent à mort, insatiables. Ils tranchent, trouent et pèlent par le biais de gestes rapides. On aurait dit que les instruments majestueux prolongent leurs membres avisés.

Le centre de contrôle divin ne diffuse aucune onde sonore, hormis les prières guidées en direction de mon crâne. Pourtant, les images, reflets d'une violence inouïe, semblent transmettre une armada de cris déchirants.

Soudain, un heurt nous contraint à relever la tête. Des lambeaux de porte jonchent désormais le sol. Un épais nuage de poussières conquiert les airs, opacifiant nos visions, mais attestant surtout d'une intrusion. La nouvelle venue, plantée dans l'encadrement, s'est faite un plaisir de soigner son apparition.

-Qu'est-ce que tu fiches ici ? se permet-elle de lâcher, une fois le plus gros des particules retombé.

La simple entente de sa voix suffit à me mettre en rogne.

-Je te retourne la question, Blaire. Laisse-moi te préciser que tu fais irruptions dans mes quartiers.

Cette pièce est ma propriété. Elle m'appartient et, de ce fait, il revient à moi et à moi seule le droit de décider qui y pénètre ou qui crève à l'entrée la bouche ouverte.

Elle rit.

-Tu as donc décidé de passer outre l'emploi du temps auquel nous sommes tous soumis. Lumineux refoulés y compris, ajoute-t-elle avec un sourire.

La divinité passe ses cheveux noués en habituelles longues nattes blondes par-dessus ses épaules. Et, comme si son assurance provocatrice lui procurait tous les droits, Blaire pénètre dans la salle sans se soucier de mon attitude antipathique.

Ses jambes élancées la mènent juste devant le tabouret. Je m'escrime à la transpercer d'un regard acéré, tremblante d'une Haine peu contenue, qui s'amplifie à mesure que son air supérieur s'étend sur sa face de fomentatrice.

-Tu as du travail.

Elle accompagne son annonce d'un sourire narquois.

-Et...oh ! (sa main se pose de façon exubérante sur sa bouche) Vérifie, mais il me semble que tu as finalement plus de pierres à briser que prévu. Pauvre Ecclésia, en plus de la force, de la beauté, de la répartie, et que sais-je encore, énumère-t-elle sur ses doigts. Tu te traînes un problème de vision...la nature peut parfois s'avérer cruelle.

Je vais la tuer.

L'étriper, accrocher ses viscères en banderoles, les utiliser en guise de corde à sauter, d'écharpe puis en ceinture dernier cri. Je la tuerai. Un jour, lorsque j'en serai capable, je l'affronterai en duel et l'éventrerai de sang-froid. Blaire m'a déjà assez humiliée.

J'ouvre la bouche, mais elle me devance :

-As-tu perdu ta langue en même temps que ta dignité ?

Dignité, dignité, dignité : leitmotiv récurrent. On me le sert sous toutes les formes, à toutes les sauces, toutes les tonalités...

Mais qui est-elle, au juste, pour s'adresser à moi de la sorte ?

Et surtout, qui suis-je pour me laisser faire sans réagir ?

Pas une victime, en tout cas.

Aussitôt conclu, je me jette sur elle. Mes hanches percutent le support sur lequel la boule se met à tanguer. Ma colère est cependant telle, si dévastatrice, que la recomposition forcée du visage de Blaire devient mon unique priorité.

Elle ne sourira plus jamais.

La Terre Obscure comporte peu de règles, mais beaucoup de principes. Des fondements que tout disciple de l'Obscurité se doit de faire respecter, en l'honneur de son intégrité, et de contenir par la seule force de ses poings.

J'engage un crochet. Elle le contrôle avec sa paume avant de me rendre la pareille et d'embrayer sur un coup à l'abdomen. Surprise, je lâche une plainte gutturale. Un immonde goût rouillé se répand à la surface de mes papilles.

Réfléchir. La réflexion, clef du succès face à un Obscur.

Je feins le handicap, pliée en deux, en m'appliquant à tousser bien plus que ce que le choc ne l'exige. Comme prévu, Blaire mord à l'hameçon. Ivre de domination, de souffrance et d'humiliation insoutenables, elle se laisse piéger par mon jeu d'acteur imparable. Une véritable Obscure, me dis-je. Elle s'approche de moi, confiante, puis saisit une bonne touffe de cheveux afin de relever ma tête. Je profite de sa jubilation pour lui asséner un coup de boule retentissant. Mon crâne se met à vibrer, mais la douleur ne m'atteint pas. Il faut croire que la grimace de Blaire suffit à l'anesthésier. J'enchaîne par un coup de genou porté à l'estomac, attrape une tresse et cogne sa tête contre le mur. L'impact cause nombre d'éboulis rocheux ainsi qu'une panoplie de gouttelettes artistiques. Je la tire ensuite par le col afin de lui asséner un vif coup de coude. Son nez explose sous mes os, émiettant son précieux cartilage.

Ses cris m'incitent à redoubler d'effort. Après l'avoir propulsée à terre comme une poupée de chiffon, une moins que rien, j'entreprends de la cribler d'assauts déchaînés. Emportée par l'émotion, je ne compte ni n'oriente les pulsions néfastes qui ressourcent mon corps, avide de vengeance. Mais, alors que mon pied s'apprête à émietter son crâne, la divinité libère de longues griffes qui crochètent ma jambe. Et la transpercent.

Je me tétanise.

Le chant osseux embaume la pièce. L'impression que de subites fêlures partent à la conquête du reste de mon squelette me pétrifie. La bouche ouverte, les yeux exorbités, je lâche un hurlement strident que les murs se renvoient sans compter. Et, avant que je parvienne à élaborer une alternative, ma tempe se fragilise au contact du sol et mon cou se retrouve prisonnier d'une paire de mains féroces.

Blaire me chevauche.

En tant que dominante, encore.

Impossible de respirer. Pourtant, je m'efforce de battre des jambes, des mains, bouger la tête, tousser, planter mes ongles dans sa peau, mais rien n'altère la qualité de sa prise.

Le sang me monte peu à peu à la tête, envahissant.

Sa face penchée au-dessus de la mienne me contemple avec satisfaction. Blaire me tuera, cela se lit dans la pénombre de son regard. Quelques-unes de ses mèches me chatouillent les joues, tandis que je me démène, incapable de briser son emprise destructrice.

Ma main pêche une natte, que je tire d'un coup sec. L'essentiel des cheveux s'y enroule, privé de racines ; seulement, le geste ne lui arrache qu'une médiocre protestation.

Vaincue, j'ouvre la bouche en grand, arc-boutée comme la corde d'un arc. L'air se fait plus rare, plus toxique, contaminé par son sadisme écœurant. Des sons étranglés s'échappent par à-coups de ma gorge rétrécie, claustrophobes.

De l'air...

Je redouble d'effort, mobilise mes membres, lutte coûte que coûte contre la paralysie, repousse les brumes parasitaires de l'inconscience, mais cela ne contribue qu'à ébranler cet amas de muscles bandés.

Alors, je hurle. Et je hurle encore, jusqu'à perturber mes tympans. Ma réaction gaspille le peu d'air stocké, à l'instar de mes forces. L'une après l'autre, elles me sabordent, referment peu à peu mes paupières, ramollissent mes muscles puis soumettent mon cerveau désoxygéné.

Son sourire s'élargit à mesure que je m'éteins. Éblouissant, il obscurcit mes pensées, illumine des ténèbres boulimiques : paradoxe mortel.

Soudain, le témoignage de sa bonne humeur se fige. Blaire se statufie.

-Lâche-la ! s'insurge Icanée.

La petite paume orientée vers l'ennemie éclaire ma lanterne.

La blonde libère mon cou. Une quinte de toux m'assaille, me contraignant à effleurer ma gorge tout en aspirant un maximum d'air. A chaque bouffée d'oxygène, un gémissement -proche d'un cri étouffé- surgit.

A mes pieds, Blaire se pelotonne en chien de fusil. Une légère fumée s'élève de sa peau rougie, un coulis salivaire dévale le coin de ses lèvres entrouvertes, son corps convulse, tandis que ses yeux injectés de veinules apparentes refusent de se refermer. De mon côté, je rampe puis m'adosse contre le mur voisin.

Le modelage de ses doigts ne s'estompe pas.

-Va-t'en.

La voix d'Icanée ne sonne pas innocemment. Non, loin de là. Elle dégouline d'un hermétisme propre aux Obscurs les plus expérimentés, les plus insensibles ; en outre, des plus redoutables. Un rictus mesquin modifie sa bouche enfantine, effaçant l'agneau au profit d'une lionne. En l'espace d'une poignée de secondes, la petite fille émerveillée s'est muée en une guerrière sans pitié.

Mes yeux dérivent sur la boule tachée de sang. Je me focalise alors sur la paume blessée d'Icanée puis fais le parallèle entre le périple de l'objet et la dévotion de l'enfant. Elle l'a rattrapée. Or, personne mis à part la Gardienne attitrée ne peut la toucher, sous peine d'importantes brûlures.

Blaire finit par exprimer son accord, aussi peu audible soit-il. Alors, la fillette récupère sa main.

Mon adversaire écarte les lèvres, geste qui élargit la blessure de son nez. Respirant tel un bœuf sur le déclin, toussant, crachant, jurant alternativement, ou les trois à la fois, Blaire déterre ma pitié.

-Je me vengerai, Ecclésia, souffle-t-elle à mi-voix. Sois-en certaine.

Son poing fissure le sol.

-Tu souffriras à tel point que tu me supplieras d'abréger ton agonie ! hurle-t-elle si fort que les fondations s'ébranlent. Quant à toi, ajoute-t-elle en tendant un index vers Icanée. Lorsqu'ils sauront que tu es intervenue en combat...

-Es-tu intervenue ? demandé-je à Icanée, en toute innocence, coupant court à la tirade de la blonde en furie. C'est étrange, aucune scène de ce genre ne me revient en mémoire. Te rends-tu compte Icanée ? Je les accumule ! Après l'absence de force, de beauté et de répartie, voilà l'amnésie ! Décidément, ce que la nature peut être cruelle...

La fillette sourit diaboliquement.

-Non, elle débloque.

-C'est bien ce que je me disais.

-Et tu sais pas quoi ?

-Quoi donc ?

-Elle a même abandonné son combat ! s'exclame-t-elle en faisant les gros yeux, appuyée avec nonchalance sur la table.

-C'est pas vrai ! m'étonnai-je théâtralement. Eh bien, on dirait que j'ai gagné.

-Félicitations !

Elle m'applaudit.

-Merci bien, merci, merci ! répondis-je en m'abaissant à plusieurs reprises, afin de saluer un public imaginaire. Heureusement que tu es là pour en témoigner, Icanée.

La petite fille peine à retenir ses rires.

-Oui, tu es trop forte ! C'est fou comment tu manies super bien tes pouvoirs !

-Et, débuté-je en me rapprochant d'elle, une main barrant latéralement ma bouche, dans l'optique de chuchoter au niveau de son oreille. As-tu vu comme elle a pleuré ?

-Non ! éructe Blaire.

Je me tords le cou afin de zyeuter l'entrée de la salle, inspecter les environs, comme si elle n'existait pas, avant de reporter mon attention sur la petite guerrière.

-As-tu aperçu l'ombre d'un témoin, Icanée ?

-Non. Et toi, Ecclésia ?

-Non plus, réponds-je en haussant les épaules.

-Espèce de garce ! Je t'étriperai et exposerai tes restes putrides au pied de la Tour de tortures ! s'écrie Blaire en se relevant d'un bond. Vous deux ! reprend-elle sur le même ton, en nous désignant tour à tour du bout d'un ongle pointu. Vous n'avez pas intérêt à divulguer ces infamies !

Un air narquois calqué au visage, je me plante devant elle.

-Sinon quoi, Blaire ?

Une veine se met à battre sur son front rougi, tout comme le reste de son visage, par la Haine.

-Je ne rapporte à personne que tu as quitté ton travail et vous oubliez ce qui s'est passé, propose-t-elle en grinçant des dents.

Je secoue la tête.

-Non. Tu brises l'ensemble des pierres qui jonchent mon périmètre puis peut-être, je dis bien peut-être, que je ferai l'effort d'occulter ton impertinence.

Son teint vire du rouge au bordeaux. La température ambiante grimpe d'un échelon, en raison de la bouilloire personnifiée qui fulmine tout bonnement devant moi.

-Garde ta langue dans ta poche, chuchote Blaire.

-Cela dépendra de la qualité de ton travail.

Son corps convulse pratiquement lorsqu'elle prend la sage décision de quitter la pièce, son visage tordu sous l'effet machiavélique d'un puissant cocktail émotionnel.

L'instant suivant, un éclair roux traverse la salle avant de se lier à l'obscurité externe.

-Icanée ? Où vas-tu ?

-J'ai une idée ! me lance-t-elle à bonne distance.

-Mais quelle...

Je me tais en réalisant qu'elle ne m'entendra pas.

***

Un soignant détaché par un convoi express a soigné mes blessures, après l'avoir tiré à l'écart puis menacé.

Je m'allonge sur le matelas, seule. Le couvre-feu est passé.

Les remous du filet de lave ondulent sur le plafond couvert de suie, lents, menaçants, à mesure que le temps s'écoule sans qu'Icanée ne se donne la peine de le démystifier. La fillette n'a pas refait apparition. En tout cas, pas depuis le contretemps. Elle ne se trouve ni en salle de combat, ni dans le dortoir, ni au rez-de-chaussée ou à l'infirmerie et encore moins dans la pièce consacrée aux Humains.

Je me tourne et retourne dans le lit. Ma tête fourmille d'hypothèses.

Plus tôt dans la journée, Krycléine s'est pointée sur le seuil de mon havre de paix, m'a jetée un regard froid puis s'est éclipsée sans un mot. Elle, ne m'a pas oubliée. Ni moi, ni les plaintes de ce bon vieux Delta.

Malgré son silence, le message a été d'une redoutable éloquence.

Perturbée par l'absence d'Icanée, je finis par me redresser et m'engouffrer dans l'ascenseur. Les lourds geignements de la machine brisent la fausse quiétude du Palais, le temps de me transporter jusqu'au rez-de-chaussée.

Il y fait chaud, comme d'habitude. La Tour m'effraie, comme d'habitude. Et un geyser me prend de court, comme d'habitude. Mais je suis seule. Or, cela, ce n'est pas habituel.

Où a-t-elle pu passer ? Dort-elle avec ses parents ? Blaire lui a-t-elle fait du mal ? Est-elle...

Je secoue la tête avec frénésie.

N'étant pas d'humeur sportive, je me contente de longer les falaises. Avec un peu de chance, les ondes lumineuses grilleront mes rétines et m'empêcheront ainsi de visualiser son visage poupin. Ou peut-être que la chaleur grillera mes neurones et me condamnera à l'amnésie. Alors, la mort surgira, tel un prédateur tapit dans l'ombre.

J'entreprends de parcourir la bordure même de la falaise, les bras placés perpendiculairement à mon buste. La moitié de mes plantes de pied surplombe le vide tandis que l'autre reste en contact avec le sol rocheux. Je m'aide également de mes ailes, qui me fournissent un élément supplémentaire pour garder l'équilibre.

Ma vie se calque à cette position, bancale : je marche sur un fil. Un jour, je penche vers la mort ; l'autre, vers l'accalmie. Mais, en général, c'est vers la première que mon âme se précipite. A cette réflexion, mon poids bascule en direction de la lave. J'ai tout juste le temps de m'envoler puis d'atterrir un peu plus loin.

-Et moi qui pensais que vous aviez touché le fond...

Je me retourne en un sursaut.

Assis au bord de la falaise, Alicante veille. Ses grandes ailes métallisées manquent de m'érafler lorsqu'il décide de les étirer en totalité. Il me faut un moment avant de comprendre ce que signifie la main baguée qui tapote le sol à proximité de lui.

Je prends garde à ne pas m'embrocher, bien qu'une distance raisonnable soit instaurée entre nous. Même assise, ma taille associée à ma corpulence chétive renvoient une image ridicule comparées aux siennes.

-Vous exécrez les règles, constate-t-il en fixant un point devant lui.

La veste qu'il arbore s'accorde, comme toujours, à la chevelure noire de jais qui ceint son visage diaboliquement angélique.

-Non, mais j'essaie de les prendre en compte, réponds-je en gardant contenance, confrontée au profil impassible du souverain.

-C'est pourquoi vous ne respectez pas, une fois de plus, le couvre-feu que nous avons imposé.

-Nous ? osé-je, après un silence.

-Ma famille et moi-même, Ecclésia. Nous qui régissons le monde Obscur et veillons à ce que nos règles soient scrupuleusement respectées.

-C'est pour la bonne cause, me défendis-je. Vous vous plaignez constamment de mes médiocres capacités, mais prenez aussi un malin plaisir à me balancer la liste de mes innombrables défauts à la figure. Comme beaucoup, vous me calomniez.

-Je ne perçois aucun attribut dans le coin, contre-t-il en scrutant les environs. A quoi vous entraîniez-vous, dans ce cas ? poursuit-il en daignant enfin me regarder.

Les boules incandescentes qui jaillissent du fleuve se réfléchissent dans ses yeux noirs.

-Vous intervenez au mauvais moment, murmuré-je, une moue dégoûtée aux lèvres. Les autres soirs, je travaille d'arrache-pied.

-Evidemment.

-Vous me direz, les autres soirs, Son Altesse a mieux à faire que de vérifier si la Lumineuse tente coûte que coûte de survivre.

La réplique cinglante révèle un échantillon de la Haine qui bouillonne en interne. Consciente de sa fixation continue, je feins de m'intéresser à une poignée de cailloux.

-Qu'êtes-vous en train d'insinuer ?

-Rien qui mérite qu'on s'y attarde.

-Si, visiblement.

Je m'escrime à contenir ma colère. La vive projection de débris rocheux m'aide à la maintenir en cage. Prince Obscur ou pas, la bête enragée qui sommeille en moi ne demande qu'à montrer les crocs.

-Regardez-moi.

Sa voix, ferme et autoritaire, éveille aussitôt l'angoisse. Comme si son timbre voluptueux avait été génétiquement programmé pour se faire.

Je m'exécute.

-Ma sœur ne vous soutient plus. Krux ne peut pas vous encadrer. Delta, qui est pourtant le mâle le plus patient que je connaisse, a lui aussi jeté l'éponge. Vous avez donc deux chefs du Conseil à dos ainsi que la Princesse.

Il hausse un sourcil.

-Ce sera tout ? ajoute-t-il ironiquement.

-Non, ajoutez un certain Alicante. Il s'agit du Prince Obscur, si je ne m'abuse.

Un impeccable sourire cible la commissure de ses lèvres.

-A moins que vous n'ayez encore changé d'avis.

-Je crois bien que vous me disputez, Ecclésia, constate-t-il d'une voix naturellement veloutée.

-Je n'oserai pas. Votre Altesse, m'empressé-je d'ajouter.

-Eh bien, étant donné que je m'ennuie royalement et que vous me divertissez quelque peu...il se pourrait que je sois disposé à vous épauler. (Je le dévisage, ahurie) Il est néanmoins évident que lorsque vous prétendez être l'une des nôtres, alors que vous êtes incapable de manier une épée, je ne peux vous considérer comme telle.

-Je peux manier une épée. J'ai travaillé.

-Oh ? Est-ce censé être un exploit ?

Je le fixe, énervée, avant de restreindre mon champ de vision. Impossible de le dévisager sans me laisser envahir par son aura lascive. Cette maudite apparence a l'irritant pouvoir d'effriter les convictions les plus solides.

-Vous avez tendance à oublier que j'étais Lumineuse.

Son sourire se fane.

-Je n'ai pas oublié le fait que vous soyez Lumineuse. Là est d'ailleurs la source du problème. Adressez-vous à moi sur un autre ton, Ecclésia, ma patience à ses limites.

-Bien, Votre Altesse.

Un silence pesant s'installe, durant lequel ma vision embrasse l'impressionnant fleuve qui s'ébroue à nos pieds.

-C'est tout de même dommage, murmure-t-il. (Je tourne la tête, tandis que lui persiste à observer le reflux enflammé).Votre originalité physique me plait. Mais vous n'êtes pas plus menaçante qu'un moucheron.

Le goût acre de la Haine se déverse à torrent dans ma bouche. Tant d'heures d'entraînements, tant de sueur et de souffrance résumés à un combat et à un rapport de Delta.

-Vous ne savez rien.

Il me regarde à présent dans les yeux.

-Endossez la peau d'un Lumineux, sans muscle, sans notion précise du Mal, sans jamais avoir côtoyé la mort d'aussi près puis, à cet instant -seulement à cet instant-, critiquez-moi de nouveau comme vous le faites.

-Mais qu'attendez-vous de moi, Ecclésia ? De l'indulgence ? De l'empathie ? énumère-t-il avec un dégoût si prononcé, qu'il enrobe le brouillard haineux rejeté par mon corps endiablé. Effectivement, vous revenez de loin. De très loin.

Il me décortique en silence, je ne le lâche pas une seule seconde.

-Vous vous adressez à la personne la plus mauvaise de l'Univers, reprend-il. Et malgré cela, vous quémandez une pitié inexistante.

-Cessez donc de déformer mes propos à votre convenance ! Je ne suis plus Lumineuse, bon sang ! m'emporté-je en saisissant la roche la plus proche afin de la propulser sur l'autre rive. Et puis, il me semble que votre père est de loin la personne la plus machiavélique qui soit !

Sa bouche prend le dangereux pli d'un rictus carnassier, tandis que mes éclats sonores s'amenuisent jusqu'à disparition. Sourcils froncés, respiration frénétique à l'appui, c'est de cette façon que je le méprise.

Alicante saisit mon menton avec férocité, prise manuelle dont il s'aide pour rapprocher mon visage à une poignée de millimètres du sien. Ma hargne s'évapore aussitôt, délivrant une terreur sourde qui annihile mes défenses.

-A quoi jouez-vous, au juste ?

-Je ne joue pas, chuchoté-je.

-Vous titillez mon ego. Vous jouez à un jeu dangereux.

La lutte contre l'hypnotisme trouble ma conscience. Ainsi positionnée, si près de ses lèvres charnues, de sa peau délicieusement dorée au contact des flammes obscures, de ses cils à la texture soyeuse opposée aux ténèbres de ses yeux, je perds contenance, mais saisis malgré tout le pauvre éclair de lucidité qui ose se manifester.

-S'agit-il d'une nouvelle menace de mort ? Si vous croyez que cela m'impressionne...

-Vous avez un sacré culot.

-Je...

-J'aurai déjà tué pour moins que cela, me coupe-t-il en écrasant son pouce sur le contour de mes lèvres, assez entrouvertes pour aspirer son souffle belliqueux. Mais vous remarquerez que, malgré toutes les menaces de mort portées à votre égard, aucune n'a été effective.

-Pourquoi ?

Il libère mon menton puis s'écarte. Les paupières battantes, j'inspire à plusieurs reprises avant de me redresser.

-Mon instinct préconise la...retenue. Ce n'est pas à moi de décider si vous devez mourir ou vivre, conclut-il en haussant les épaules.

-Votre instinct en poche, débuté-je, subjuguée. Je dispose donc de deux alliés au compteur.

-Parce que vous en avez un autre ? raille-t-il en haussant un sourcil inquisiteur.

L'inquiétude refait surface.
En effet, Icanée...mon alliée introuvable.

Je hoche la tête avec distraction puis me remémore le fait qu'il préfère qu'on lui réponde de vive voix.

-Oui.

Ses lèvres s'écartent.

-Mais vous ne saurez pas de qui il s'agit, le devancé-je. Vous seriez capable de le tuer.

Alicante dévoile une rangée de dents immaculées, au travers de laquelle deux petites canines affûtées ressortent du lot.

-Vous avez certainement raison. Il est bien plus divertissant de vous voir peiner de la sorte.

Son rire étouffe ma colère.

-Si j'ai bien compris...puisque votre instinct vous interdit de me tuer, il m'est donc tout à fait possible de vous insulter sans qu'aucune sanction n'en découle.

Il rit avec plus d'entrain, à l'instant même où je me questionnais sur le degré de son humour.

-Vous prenez vos aises, constate-t-il.

-Ce n'est pas à vous que je m'adressais, mais à mon allié, votre instinct. Si vous voulez bien disposer.

J'adopte un ridicule air hautain qui gonfle mon assurance et l'amuse d'autant plus.

-Très bien. Adressez-vous à la partie de moi qui vous est alliée.

-D'accord.

Je prends une profonde inspiration puis visse mes prunelles assurées à la curiosité des siennes.

-Essaie de raisonner cet imbécile d'Alicante, par pitié ! J'en ai ras-le-bol d'endosser à la fois le rôle de bouc-émissaire-sans-fichues-épines et de bouffonne du roi ! Je sature, tu comprends ? Et puis, décale-toi un peu ! ajouté-je en le repoussant sans ménagement. Je te préviens que si tes ailes me blessent, tu pourras dire adieu à ta masculinité...à défaut de pouvoir te latter en duel. Oui, monsieur ! m'exclamé-je.

Je n'ai jamais débité autant de bêtises à la fois. Et, par ailleurs, je ne me suis encore jamais rendue compte à quel point mon âme se complaît dans Obscurité. Car je me dévergonde de façon très nette. L'Ecclésia des premiers temps n'aurait sûrement pas commis de telles impudences, c'en est certain. Mes limites se sont élargies, distendues, au point de ne plus contenir grand-chose.  

L'ardeur et le courage de ma nouvelle nature aveuglent de temps à autres ma prudence. Comme une ampoule grésillante.  

D'autant plus que je me suis exprimée avec rapidité et distinction. A vrai dire -ne nous voilons pas la face- le fait de me défouler au sommet même de la pyramide est relaxant. Impression cependant non-partagée avec le Prince, qui me fixe de manière indéchiffrable. Cette bouche ne formant qu'une ligne mince, couplée à cette paire d'yeux inexpressive, me poussent à déglutir. Trois fois.

Je replace une mèche derrière mon oreille, si nerveusement qu'elle n'atteint pas l'endroit désiré. Alors, je la laisse retomber puis baisse les yeux. Est-ce une bonne idée de rester ainsi perchée au bord de la falaise ?

Au bout d'une dizaine de secondes, son regard devient insoutenable. J'entreprends donc de fixer les bouts de tissus accrochés aux branches.

-Ecclésia ?

Le ton de sa voix est posé. Trop calme pour être innocent.

-Votre Altesse ? réponds-je piteusement.

-Je ne veux plus que vous dormiez au dortoir.

***

Une question, les amis : est-ce que ça vous dérange de lire des chapitres aussi longs ? Faut-il les découper ? :)

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