2 ans plus tard
- Béatrice Samson
On m'appelait au micro. Nous étions au mois de mai et je venais tout juste de terminer mon baccalauréat. Il faisait beau et chaud, on se serait cru à la fin du mois de juin. J'étais heureuse. Épuisée mais heureuse.
Mon père, pour me féliciter, avait décidé d'organiser un cocktail en après-midi pour souligner ma réussite. Ce n'était pas nécessaire, mais pour mon père l'image comptait énormément. Il devait montrer au monde qu'aucune dépense n'était épargnée pour souligner la réussite de sa famille. Et c'était sans doute pour cette raison qu'une centaine de personnes s'étaient rassemblées dans notre magnifique cours arrière décorée pour l'occasion.
Durant ces dernières années, j'avais dû conjuguer avec la dépression silencieuse de mon père, les cours qui devenaient de plus en plus exigeants et un cercle d'amis de plus en plus petit. À vrai dire, Gaby était désormais la seule personne qui pouvait encore endurer mon tempérament et mon horaire chargé. Je devais dire que plus d'une fois elle avait été présente pour me remonter le moral. Je ne savais toujours pas comment elle avait fait pour être aussi tolérante avec moi. C'était sans doute une sainte!
Mais même si ces dernières années avaient été difficiles avec la pression de bien réussir, les responsabilités, la solitude et l'inconnu, à aucun moment, je ne les avais regrettées. Je savais que mon père avait besoin de moi. En plus, aujourd'hui, j'avais de quoi être fière de moi, j'avais réussi à maintenir le fort, et ce, avec très peu d'expérience. À 25 ans, j'étais un prospect pour plusieurs grandes entreprises. J'avais su me démarquer et j'avais été suffisamment présente avec mon père sur la scène publique pour que plusieurs connaissent déjà mon nom.
L'après-midi se déroulait très bien, je serrais des mains et je m'informais sur les derniers potins du monde des affaires montréalaises quand, d'un coup, la porte du jardin s'ouvrit.
Ce fut à ce moment que je vis entrer quelqu'un que je n'avais pas vu depuis longtemps, un fantôme, Beth.
Des émotions contraires faisaient rage en moi à ce moment. De la joie de la voir saine et sauve, de revoir tout simplement ma petite sœur, mais aussi de la colère et de la trahison. En deux ans, pas un coup de fil, pas une carte postale, rien. J'avais un goût de sang dans la bouche à force de me mordre l'intérieur des joues pour que ma mâchoire ne se décroche pas. J'avais complètement perdu le fil de la conversation. Une chance que nous étions plusieurs et qu'aucune question ne m'était adressée parce que j'aurais été dans l'embarras.
Je devais me concentrer pour ne pas la fusiller du regard. Elle ne méritait pas autant d'attention de ma part. Non! Elle ne méritait même pas d'être ici. Elle avait fait le choix de partir, elle ne pouvait pas revenir, non.
Je n'en revenais pas qu'elle soit revenue gâcher ma journée, la journée qui marquait la fin d'un travail acharné. L'univers m'envoyait tout de même un drôle de message. Beth revenait le jour où je croyais qu'enfin ma vie était pour... pour être plus simple.
Elle n'avait pas changé, elle ne pensait toujours qu'à elle.
Je vis plus loin mon père était en train de serrer Beth dans ses bras. Il fallait croire que l'enfant prodigue était de retour. Gaby, elle, me lançait un sourire incertain que je lui rendis, mais elle voyait bien la colère dans mes yeux. Je regardais mon père et décidai de m'excuser auprès de mes invités afin d'aller voir mon père.
-Merci encore papa pour cet évènement, c'est assez grandiose, lui dis-je en tentant d'ignorer le plus possible ma sœur.
J'agissais comme un enfant, mais je ne pouvais pas faire autrement. Comment pouvait-elle croire qu'elle pouvait tout simplement se présenter un après-midi comme ça et faire comme s'il n'y avait pas un gros éléphant rose dans la pièce.
-Ca me fait plus que plaisir, tu le sais, Béa, c'est une grande réussite et elle mérite d'être célébrée convenablement, me répondit-il en me serrant la main.
Beth fit un pas pour s'approcher de moi, mais je fis un pas de reculons pour m'assurer qu'elle ne puisse me toucher. Elle avait l'air triste, mais, pour l'instant, je m'en foutais complètement, elle n'avait pas le droit de revenir sur un coup de tête sans avertir personne et de débarquer en plein milieu de ma célébration.
Avec un timing parfait, Louis, un des plus jeunes professeurs du département d'administration à l'université, se présenta à moi pour me féliciter.
-Félicitation à la meilleure des meilleures! lança-t-il.
Il avait toujours été un des professeurs les plus impliqués dans ses cours. On pouvait voir qu'il était passionné par son domaine. Il avait été invité aujourd'hui parce qu'après avoir fini son cours, nous avions travaillé ensemble pendant quelques mois. Une fois qu'on passait par-dessus son côté un peu hautain, on pouvait vraiment plus l'apprécier. Il m'avait aussi beaucoup aidé avec différents dossiers où l'expérience me manquait et donc son opinion comptait beaucoup pour moi. J'étais contente de le voir.
Son attention ne fut pas longtemps sur moi lorsqu'il aperçut ma sœur. Beth avait toujours été jolie, et même très jolie. Et Louis avait toujours été reconnu pour être, comme mon père se plairait à l'appeler, un homme à femmes. Il était souvent vu avec diverses femmes à son bras, si ce n'était pas diverses femmes à ses bras. Je ne l'avais jamais vu avec une copine. Il me disait souvent, « et si la prochaine était la bonne, on se sait jamais ». Évidemment, la prochaine ne l'était pas.
-C'est plutôt moi qui devrais te dire félicitations, tu viens de passer dans la cour des grands, New York. Wow!
En début de semestre, il avait tenté sa chance auprès du marché international et il avait eu une réponse positive auprès d'une super compagnie en émergence. Cette compagnie se trouvait dans la ville des affaires, New York. Le rêve de plusieurs. Pas nécessairement le mien, mais personne ne pouvait nier l'importance professionnelle d'une telle offre.
-Je sais, me dit-il avec un sourire, mais je suis convaincu que tu y arriveras bien plus vite que moi.
-Non, je ne crois pas, dis-je en faisant une moue, ce n'est pas vraiment mon rêve, mais toi, quand pars-tu?
Louis avait un don. Il était capable de me détendre. Tout était simple avec lui, jamais compliqué. Il n'était pas toujours comme ça, en affaires, c'était un vrai requin. Et avant de donner sa confiance à quelqu'un, il était difficile d'approche. Il aimait projeter la façade du gars très intelligent, efficace dans tous les domaines. Bref, c'était un peu un con au début. Juste au début, maintenant, il était clairement dans mon top 5 d'humains préférés.
Nous nous étions un peu éloignés de ma famille, mais Beth, étant celle qu'elle était, ne pouvait pas s'empêcher de venir mettre son nez dans mes affaires aussitôt qu'un chromosome Y était présent. Je ne savais pas si elle essayait d'attirer mon attention, mais sa technique fonctionnait. Néanmoins, ce n'était certainement pas de cette façon qu'elle était pour s'attirer ma sympathie.
-Salut, qui es-tu? demanda Beth avec un ton mielleux.
-Louis, et toi? rétorqua-t-il avec un regard interrogateur, mais je voyais bien qu'il était franchement intrigué et je ne pouvais pas l'en blâmer.
Grande, blonde, avec un regard de tigresse, elle dégageait de l'assurance et elle savait pertinemment qu'elle ne laissait pas les hommes indifférents. Donc, elle se servait de ses charmes très régulièrement. Enfin, il y a deux ans, elle le faisait sans cesse. La seule différence, c'était qu'aujourd'hui quelque chose clochait, son énergie n'était pas la même qu'avant et tout sonnait faux. C'était encore plus pathétique.
-Je suis sa sœur, Elizabeth, mais tout le monde m'appelle Beth.
-Ah Béa, tu ne m'avais jamais dit que tu avais une sœur, me dit-il en souriant.
-C'est parce que j'en n'avais pas, lui dis-je comme si Beth n'était pas là et qu'elle n'avait pas parlé. Sur ce commentaire, je lui donnai un bec sur la joue et lui souhaitai bon voyage avant de partir vers Gaby.
-Eh Béa, on se voit toujours ce soir à la soirée? me demanda-t-il en me rattrapant un aisément.
-Oui certain, dis-je à mon tour, en me disant que je pouvais bien profiter d'une soirée pour oublier que ma sœur disparue depuis deux ans venait de réapparaître.
Je le méritais bien, après tout c'était ma journée.
***
-Alors, tu l'aimes bien? demanda Gaby même si son ton impliquait qu'elle était déjà au courant de ma réponse.
-Qui ça? Brad Pitt? Oui, je l'adore, dis-je même si je savais très bien que ce n'était pas de cette personne qu'elle parlait.
Nous étions chez elle, en train de nous préparer pour la soirée. Gaby était maquilleuse, coiffeuse, styliste et potineuse de premier ordre et elle faisait des miracles avec ma personne chaque fois qu'elle décidait de s'y attaquer. Je lui faisais une confiance aveugle. Je n'étais pas du genre à prendre le temps le matin de faire mes cheveux et de me maquiller. Il fallait que ce soit rapide et pratique.
Gaby avait toujours une petite crise de cœur quand elle me voyait arriver au restaurant ou au cinéma habillé de façon un peu négligée. N'allez pas croire que je ne faisais pas attention à moi, au contraire, mais je ne croyais juste pas que les artifices étaient toujours un atout. Je me préférais au naturel.
-Non, je l'apprécie, il a un jugement professionnel et...
-Et il est sexy, me coupa-t-elle.
-Taaaaaa, je n'irais pas jusqu'à sexy, mais ok, oui, il est charmant, avouai-je en sentant le rouge me monter aux joues.
Je n'étais pas du genre prude, j'étais, à vingt-cinq ans, consciente des relations hommes-femmes et j'avais eu quelques expériences, mais j'avais toujours eu du mal à avouer aux autres et à moi-même les sentiments que j'éprouvais pour une autre personne. À vrai dire, en dehors des affaires, je n'avais pas d'aptitudes sociales avec les gens qui ne m'importaient pas. Ça semblait prétentieux, mais ce ne l'était pas, je n'aimais pas m'attacher aux gens, ils finissaient toujours par vous faire mal. Et qui aime souffrir? Pas moi.
-Ouh et, ce soir, il t'a invité, me mentionna-t-elle avec un jeu de sourcils.
-Oui, moi et au moins cent autres filles Gaby, ça ne veut rien dire, C'est un player, haha, dis-je avec le sourire.
-On verra bien comment il jouera quand il t'apercevra ce soir.
-Ok, arrête et rends-moi sublime, lui dis-je dans un soupir.
Je ne voulais pas penser à Louis de cette façon, Louis était simple, accessible, rassurant. Si je pensais à lui d'une autre façon, ça serait bizarre. Alors, non, Louis et moi étions amis et nous allions rester amis.
Point.