« Bordel, j'ai chaud ! »
La main en l'air, je mets mes yeux à l'abri du soleil, comme si cela allait me rafraîchir. Seul, au milieu de l'étendu de sable, emmitouflé dans des vêtements qui, certes, me tiennent à l'abri des rayons de l'astre du jour, mais qui me font surtout rendre toute l'eau que mon corps contient, je marche depuis une bonne paire d'heure, suant tout ce qu'un océan peut supporter de liquide. Le soleil cogne dur, et c'est la première fois que je viens dans le désert, c'est quoi cette foutue idée que j'ai eu de venir seul ?
Bref, je crève de soif alors que je viens de partir, et la lumière est beaucoup plus gênante que je le pensais. Jamais je n'ai autant voulu que la nuit tombe, en fait.
D'après les guides, avec lesquels je suis arrivé jusqu'à une ville dont le nom m'échappe, cet endroit devrait être magnifique. Mais ils ne voulaient pas y aller de suite, sous prétexte qu'un vent trop violent sévissait sur le désert... Pfoua, foutaise ! Il fait chaud, mais pas la moindre trace d'intempéries. Y a un peu de vent, qui soulève un peu de sable, ce qui fait glisser les dunes, grain par grain, dans une espèce de chuintement plutôt agréable. Mes vêtements me protègent bien, en tout cas. Je sens pas le sable qui me fouette les mollets, ni le soleil brûler ma peau. Le châle qui entoure mon visage est lui aussi utile.
Mais bordel, c'que j'ai chaud !
Tiens, j'entends quelque chose, derrière. Et lorsque je me retourner, tout ce que je vois, c'est une espèce de nuage lointain, rasant l'horizon. Trop loin pour que je m'en soucis. J'ai juste besoin d'avancer, ce nuage ne sera qu'un souvenir inutile.
Avancer, bordel, j'fatigue moi !
...
Tiens, mais j'ai ma gourde ! Ni une, ni deux, je laisse mon sac tomber de mon dos jusqu'à mon bras gauche en le faisant glisser, et je l'ouvre pour le fouiller de l'autre main. Je sors bientôt la gourde, que je débouche et porte à mes lèvres pour en vider le contenu. ''Pas assez grand'' est la première phrase qui me vient à l'esprit en la rebouchant, vide. Ma gorge est humidifée, mais le reste... Bof. En fait, je suis sûr que dans dix minutes, je regretterai d'avoir tout bu. Fait chier, hein ?
Bon, faut que j'me bouge, aller, j'avance. Mais ça va durer combien de temps jusqu'au prochain village ? Je sais que c'est dans cette direction, mais dans combien de kilomètres, ça... Aller, arrêtons de penser, sinon ce nuage sera pas si insignifiant que ça.
...
...
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Arf... Bordel, ça fait combien de temps que je marche ? Il fait chaud, j'ai soif, et j'ai pas réussi à trouver de refuge, encore. Heureusement, le soleil est bas, donc il fera bientôt nuit. Bientôt un peu de fraîcheur, ah ! J'attends que ça, ça ira mieux après. J'irai plus vite, et puis, la tempête doit plus me suivre depuis un bail, je risque rien. Un p'tit coin tranquille, et je pourrais pioncer. Dommage, j'ai toujours soif. Mais j'peux tenir. Mais j'vais quand même vérifier où en est cette tempête. De toute manière, elle doit être encore plus loin que tout à l'heure.
Ah merde ! Si j'm'y attendais, ça ! Le nuage s'est rapproché de moi, ça avance plus que je le croyais. Merde, faut pas que j'm'arrête alors ! Heureusement, le jour baisse, j'vais pouvoir forcer l'allure.
...
...
Il fait nuit, maintenant, c'est cool, je suis plus rapide. Mais j'ai de plus en plus soif, et je fatigue. L'air poussiéreux du désert a fini par me sécher la gorge. Même s'il fait plus frais, je fatigue, et j'avance moins vite qu'avant. En plus, j'ai faim, ça arrange pas le truc, hein ? Mais bon, faut avancer, un truc gros comme ça, j'peux pas l'contourner, si ? Non, j'me trouve un coin où me mettre pour la nuit, et j'attends que ça passe.
...
Ah, merde, j'ai beau marcher comme un forçat, ça sert à rien, ça me rattrape, et beaucoup trop vite. J'ai mal au jambe à force, et plus j'essaie d'aller vite, moins j'avance... Mes pieds s'enfoncent dans le sable quand je force trop sur mes jambes, et même le vent dans mon dos me sert à rien. Au contraire, il me fiche les jetons.
...
Enfin ! Une espèce de rocher qui pourra m'être utile ! Vite, je me mets derrière. C'est assez maigre, mais ça devrait quand même me protéger du vent et du sable qu'il transporte.
...
Cette tempête, on dirait qu'elle ne va jamais finir. Le sable s'amasse autours de moi, et quelques monticules se forment sans repartir. Ça me fait une nouvelle protection, mais c'est assez inquiétant de voir que je peux me retrouver enfermer. Le sable s'accumule ça et là, et mon rocher va finir par être englouti. D'ailleurs, le sable qui vole me rentre dans les yeux et la bouche, j'vais être obligé de me couvrir le visage. Heureusement, mon châle est épais.
Mais ça semble pas se calmer, hein... Je commence à étouffer... J'ai assez peur, je dois dire. J'ai pas envie de me retrouver seul sous un tas de sable, à crever.
Seul...
Seul... J'ai pas envie de me retrouver seul, mais je crois que je l'ai tout le temps été. Même quand je sais que j'ai été la majorité de ma vie entouré, je me suis souvent senti seul. Incompris, peut-être... Ou alors c'est moi qui ne comprenais rien. Mes copines me lâchaient, mes potes se foutaient de moi, j'étais souvent leur souffre-douleur. C'est pour ça, tous ces voyages, pour éviter une espèce de réalité, hein ?
Bordel, c'que j'suis con. Je suis au beau milieu d'une tempête de sable, paumé en plein milieu du désert le plus grand du monde, et j'ai ce genre de pensées... Un vrai ado, ma parole, je me mets au centre d'un petit monde, et je pense à des conneries pareilles alors que je devrais trouver un moyen de me sortir de ce bourbier... Enfin, sablier... Bref ! Faut que j'arrête de divaguer.
Mais c'est vrai que j'me suis toujours senti seul. Est-ce que c'est comme ça à la mort ? On se sent plus seul que n'importe qui ? Si ça se trouve, à ma mort, je serai non seulement entouré, mais en plus heureux, hé ! Enfin, pas de faux espoirs, c'est mal parti, là.
...
Encore quelques heures, à moins que ce ne soient que des minutes, que j'attends. Je suis mort de fatigue, de soif, et j'ai vraiment faim. En plus, j'ai une trouille monstre, bordel. Je me sens seul, et j'ai l'impression de crever... J'ai tellement peur que j'ose même pas me lever et braver cette foutue tempête qui veut pas s'arrêter. Faudra bien que je le fasse si elle veut pas s'arrêter.
...
Les monticules de sables autours de moi montent, de plus en plus, j'ai l'impression qu'ils vont m'engloutir. Mon rocher ne sert presque à rien, au final. J'ai du sable jusqu'aux genoux... Bon, j'suis assis, c'est vrai, mais quand même. Et j'ai beau forcer, putain, j'y arrive pas ! Merde ! J'suis bloqué ! Bon, aller, faut que je creuse avec mes mains, alors...
Mais j'ai beau creuser, le sable monte, et en vitesse... Enfin, plus vite que ce que j'enlève, quoi... Allez, un effort, je pousse tout... Mais ça sert à rien, j'ai du sable jusqu'au torse, faut que j'me dépêche.
...
J'ai été englouti par le sable... J'me souviens pas de combien de temps il s'est passé... J'ai faim, mais c'est rien comparé à la soif. Et puis, je commence à m'engourdir... C'est incroyable, non ? J'vais crever ici, avec juste une partie du visage encore visible de la surface. J'ai même pas la force de relever ma tête pour être mieux installé... Ah... Si, j'y arrive, et je me libère du sable qui est sur mon visage. Je me rends compte que j'ai plus mon châle... Bah, il me sert plus de toute façon.
Il fait jour. J'aurais tenu longtemps, hein ? J'ai tenue presque une journée dans le désert, seul. P't'être même plus, héhé... Si c'est pas con ça... Si ça se trouve, en une heure de marche, j'arrive à un village. Enfin, faudrait que je puisse marcher... Et puis, faudrait aussi que j'ai de l'eau, j'ai l'impression que ma gorge est faite avec du sable... Peut-être que j'en ai avalé, qui sait... Enfin, je me souviens plus trop... Je me suis débattu, puis je suis tombé de fatigue. Si c'est pas con, ça... En fait, si ça se trouve, j'aurais mieux fait de lui rentrer dedans, à cette tempête, j'aurais gardé des forces pour survivre... Ou pas, je serai sûrement déjà mort si je l'avais fait. Enfin, j'sais pas.
C'est fou ça, je sais pas grand-chose en fait... C'est peut-être pour ça que je suis toujours seul... Je croyais que je savais pleins de choses, mais nada, du coup, je fais mon intéressant sans être intéressant. Ça donne quoi... Pas de copine, pas de gosses, pas de potes... Juste des collègues avec lesquels je traînais mais qui se foutait de moi H24... Ouais, une belle vie de merde, même si elle peut sembler bien remplie.
...
Eh ! Vous y croyez, vous ? Je viens de bailler, si c'est pas ironique. Comme si j'avais envie de dormir que maintenant, alors que je viens de passer une nuit éveillé. Oh, pis c'est pas une si mauvaise idée, tiens. Je vais dormir, j'ai rien de mieux à faire, de toutes manières. Une mort pitoyable, hein ? Mourir seul, sans témoin, même pas être sûr qu'on va me retrouver, m'enterrer... Même pas sûr que quelqu'un va me pleurer. Ah bah si, j'suis con, y a toujours mes parents. Même, je leur aurais fait du mal jusqu'au bout. Ils ont pas eu de bol. Finalement, je suis rien qu'un déchet. J'ai vécu aux dépends d'autres, je les ai emmerdé, je leur ai balancé des insultes, j'ai fait mon moralisateur parce qu'ils étaient pas parfaits... Mais qui est parfait, hein ? Je me croyais parfait moi ? Peut-être, je me sentais incompris, différent, je pensais que j'étais un type bien, avec une morale de fer... Mais non, en fait, pas grand-chose, je suis juste là pour rien, j'ai comblé un trou dans l'humanité. Et un trou, on peut le combler avec n'importe quoi, de la terre, de la merde... Je me demande si j'ai un jour été autre chose... Moi qui me suis cru marginal, j'ai juste été bien con. Beaucoup trop con, en fait.
Je baille encore, bon, je vais au moins fermer les yeux. Histoire de me reposer, et peut-être que tout ira mieux à mon réveil, hein ? Ouais, c'est ça...
...
Ça bouge, autour de moi. Les décors, le sable, les gens, tout bouge autour de moi. Je ne suis plus sous le sable, je suis sur une espèce de brancard, et deux types me portent jusqu'à une voiture... Pas grand-chose à dire de plus. J'ai même pas la force de parler, ni de bouger, c'est étonnant que j'ai encore celle d'ouvrir les mirettes. Je comprends pas ce qu'ils disent, mais je suis sûr qu'ils veulent me sauver. Ouais, j'espère même qu'ils vont me sauver, d'ailleurs, j'ai pas trop envie de mourir, moi. Quoique...
...
Je suis dans un hôpital, ou quelque chose du genre. Ils m'ont perfusé, branché, je suis sûrement incapable de manger et boire, sinon ils auraient essayé... Je sais pas combien de temps il s'est écoulé depuis le désert, mais je me sens pas mieux. En fait, je ne me sens pas du tout, pour tout vous dire. Il y a trois personnes dans la chambre, une infirmière qui parle à deux autres. Et il y a ce « bip », là, celui de la machine qui mesure mes constantes. Mais même s'ils sont là, je me sens seul. Très seul. Et je sais que ça sert à rien de continuer d'essayer de me sauver, je suis déjà mort. C'est peut-être ce qu'elle leur dit, aux deux zigotos, l'infirmière. Ces deux types sont sûrement ceux qui m'ont trouvé. Ils sont peut-être partis à ma recherche après la tempête.
C'est marrant, ça, je sens plus rien. J'ai pas soif, pas faim, pas mal... Je ne suis pas fatigué. En fait, je ne sens vraiment rien. C'est ça, mourir ? C'est marrant, le temps passe au ralenti. Bah, ce n'est pas une grande perte, j'ai pas eu une vie terrible, même à chier, que des mauvais moments.
Non...
C'est faux... J'ai pas eu que des mauvais moments... J'en ai même eu plein de biens, en fait ! Merde, ça fait chier... J'ai été heureux, aux alentours de mes vingt-ans. Premier amour, c'était incroyable ! Comme si elle me comprenait, comme si je la comprenais ! On déconnait, on parlait, on s'embrassait, s'enlaçait, s'aimait, s'attirait, se cherchait, se manquait, se lisait, se voyait, s'entendait... Toutes ces choses, ces sentiments, ces sensations... On se connaissait, et mieux, on était contents d'être là... On dormait ensemble, et même si on était pas constamment enlacés, c'était mieux que seuls... En fait, j'aurais pu connaître une autre femme comme ça, j'aurais pu connaître les même sensations, voire mieux ! C'est vrai, quoi, j'ai que trente-et-un an, merde ! Je veux plus crever ! Je veux PAS crever ! Non ! Putain, mais quelle idée j'ai eu d'aller dans le désert seul alors qu'on annonçait une tempête de sable, HEIN ! JE ME SUIS ENCORE CRU PLUS INTELLIGENT QUE LES AUTRES, C'EST CA ?
C'est essoufflant quand même... J'ai pas réellement crié, mais je suis très, très fatigué... Je suis essoufflé ? Non, c'est autre chose... J'ai peur, et je me sens partir. Oui, c'est ça, j'ai peur, et je suis seul. Je m'en vais, et il pourrait y avoir mille personnes autour de moi, je me sentirai seul quand même. Il me faudrait une seule personne, en fait, c'est une femme, qui m'aime et que j'aime... Je n'ai personne de tel à rejoindre, personne de tel qui m'attend... Non, je suis juste seul.