Adéhène

By Yestinaa

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Ils sont cinq. Dorés sur tranche. Gavés de fric. Et tellement insupportables... Enfants choyés de parents pro... More

Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Épilogue

Prologue

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By Yestinaa

Il faut que vous voyiez l'endroit avant que tout s'effondre. C'est plus drôle, croyez-moi, de connaître le décor avant le carnage. Comme de visiter une belle maison juste avant l'incendie : on apprécie mieux les boiseries.

Le domaine s'appelle La Roumanière, ce qui ne veut rien dire mais sonne bien sur un faire-part, et c'est précisément à ça que servent les noms, dans ce monde-là. Il est posé sur une colline du Lubéron, à l'écart de tout, au bout d'un chemin privé bordé de cyprès qu'un jardinier taille au cordeau trois fois l'an, parce qu'un cyprès mal peigné, paraît-il, ça fait nouveau riche. Or les Adéhène ne sont pas nouveaux riches. Ils tiennent à cette distinction comme d'autres tiennent à la vie. Ils sont riches depuis assez longtemps pour avoir oublié comment on le devient, ce qui est la seule forme de richesse vraiment respectable, et assez peu longtemps pour le rappeler à tout le monde, ce qui est la seule forme de richesse vraiment vulgaire. Ils cumulent. C'est une famille qui cumule.

Tout autour, des champs de lavande peignés eux aussi, et des oliviers centenaires qu'on a fait venir d'ailleurs à prix d'or pour qu'ils aient l'air d'avoir toujours été là ; ce qui résume assez bien la philosophie de la maison : payer très cher pour paraître naturel.

La piscine à débordement donne sur la vallée, l'eau se confond avec le ciel, et l'on a dépensé pour cet effet une somme qui nourrirait un pays du tiers monde pendant une décennie, détail dont personne ici n'a jamais eu l'indécence de s'embarrasser. La terrasse est en pierre de Bourgogne. Les volets sont d'un gris très étudié, un gris qu'on ne trouve pas en magasin, un gris qui a un nom et un décorateur. À l'intérieur, c'est le même théâtre : des meubles anciens et des tableaux qu'on n'a pas choisis pour ce qu'ils représentent mais pour ce qu'ils valent, des livres reliés que personne n'ouvre, et partout cette odeur de cire, de fleurs fraîches et d'argent qui est l'odeur même des maisons où l'on n'a jamais eu peur de rien.

C'est beau. Il faut le reconnaître, c'est objectivement, insolemment beau. Et dans quelques heures, autour de la grande table de cette maison parfaite, une femme va prononcer une phrase qui réduira tout cela en cendres. Pas les murs, non. Les murs tiendront. Ce qui va brûler ne se voit pas sur les photos de magazine. Mais ça brûlera mieux que le reste, et plus longtemps.

Cette femme, c'est Solène. Retenez bien ce nom, parce que c'est l'un des seuls, dans cette famille, qui mérite qu'on s'en souvienne.

À l'heure où je vous parle, elle traverse la salle à manger d'un pas vif, une paire de ciseaux à la main, et elle recoupe pour la troisième fois la hauteur des bougies. Solène a soixante-trois ans et n'en paraît pas un de plus que ce qu'elle a décidé de paraître, c'est-à-dire cinquante-cinq, parce que chez elle même le temps obéit. Elle est belle d'une beauté qui n'a rien à voir avec la jeunesse, cette beauté terrible des femmes qui ont cessé de plaire pour commencer à régner. Elle porte une robe sombre, simple, qui a coûté le prix d'une voiture, et elle se déplace dans sa maison comme un général inspecte un champ de bataille la veille, en vérifiant que chaque chose est exactement à sa place pour le massacre du lendemain.

- « Jacques ! » dit-elle sans se retourner. « Les bougies ou les fleurs. Tu choisis, on ne peut pas avoir les deux, ça fait enterrement. »

Au fond de la pièce, dans un fauteuil roulant qu'on a poussé près de la fenêtre pour qu'il profite de la lumière déclinante, Jacques Adéhène ne répond pas tout de suite. Il fut, en son temps, un homme qu'on ne faisait pas attendre. Un de ces patriarches dont la voix faisait baisser les fourchettes, qui régnait sur ses chantiers et sur ses enfants avec la même brutalité, et dont le simple raclement de gorge, à table, suffisait à faire taire une assemblée de douze personnes. 

C'était il y a longtemps. La maladie a fait de ce tyran une chose pâle et silencieuse, calée dans des coussins, qui regarde sa femme s'agiter avec, dans les yeux, ce qui reste quand on a tout perdu sauf la lucidité. On ne sait jamais très bien, avec Jacques, s'il approuve ou s'il subit. Lui non plus ne le sait peut-être plus.

- « Les fleurs », finit-il par dire, d'une voix qui n'est plus qu'un souffle.

- « Tu as toujours eu mauvais goût », répond Solène avec tendresse, et elle souffle les bougies.

C'est ça, leur couple. Quarante ans de ça. Une cruauté si bien rodée qu'elle ressemble à de l'amour, et qui en est peut-être, allez savoir. Ils ont tout bâti ensemble, ces deux-là, à une époque où ils n'avaient rien : l'empire immobilier Adéhène, deux mille logements, trois tours à La Défense, un patrimoine dont les magazines économiques parlent avec des trémolos. Ils l'ont fait à la force du poignet, de la ruse et de quelques saloperies bien senties qu'on a depuis enrobées dans le grand roman familial. Et ils ont fait cinq enfants en chemin, cinq, qu'ils ont élevés dans cette maison sans peur et sans manque, persuadés d'être les héritiers naturels d'un monde qui leur était dû.

Cinq enfants à qui personne, jamais, n'a dit non.

C'est le problème, voyez-vous, avec les enfants à qui l'on ne dit jamais non. Ils grandissent en croyant que le mot n'existe pas. Et le jour où quelqu'un le prononce enfin : un seul, une seule fois, au dessert d'un dîner d'été, c'est tout leur univers qui découvre, médusé, qu'il reposait sur du vide.

Mais je m'avance. Ils ne sont pas encore là. Laissez-moi vous les présenter dans l'ordre où ils arriveront, ce qui est aussi, comme par hasard, l'ordre exact de leur prétention.

Solène a fini d'inspecter la table. Elle se redresse, recule de deux pas, plisse les yeux. Treize couverts pour huit personnes, parce qu'on ne dresse pas une table Adéhène comme on met le couvert chez les pauvres : il y a des verres pour des vins qu'on ne boira pas, des fourchettes pour des plats qu'on ne servira pas, tout un arsenal d'argenterie dont la fonction n'est pas d'être utile mais d'intimider. La lumière de juillet baisse doucement sur la vallée. Quelque part dans la cuisine, un traiteur qu'on paie une fortune s'active en silence, terrorisé. Tout est prêt.

- « Ils vont être en retard », dit Solène. « Ils sont toujours en retard. C'est leur façon à eux de me dire qu'ils ont une vie. Comme si je ne savais pas exactement quelles vies ils ont. »

Elle sourit, et ce sourire-là, mes amis, vaut tous les avertissements. C'est le sourire d'une femme qui sait tout. Absolument tout. Sur chacun d'eux. Retenez aussi ce sourire.

Et c'est à cet instant précis que des pneus crissent sur le gravier.

Le premier à entrer, évidemment, c'est Luc.

Évidemment, parce que Luc arrive toujours le premier, partout, depuis trente-sept ans. C'est un homme pour qui la ponctualité n'est pas une politesse mais une stratégie : il faut être là avant les autres pour occuper le terrain, jauger la pièce, choisir sa place. Il entre comme on prend possession, un costume sans cravate taillé pour suggérer qu'il travaille trop, le téléphone à la main parce qu'un homme important ne lâche jamais son téléphone, fût-ce pour embrasser sa mère.

- « Maman. Tu as fait refaire l'allée ? Ça se voit. Très réussi. »

Il a remarqué l'allée. Il remarque toujours ce qui coûte de l'argent ; c'est sa langue maternelle. Luc dirige aux côtés de Solène ce qu'il appelle « le groupe » avec la gourmandise de celui qui se voit déjà sur le trône, et il a depuis longtemps cessé de douter que l'empire lui reviendra. Il est le fils aîné. Le bras droit. Le dauphin. Il a même, dans les tiroirs de son bureau, commencé à signer des choses qu'il n'aurait peut-être pas dû signer, mais nous y reviendrons. Pour l'instant, il embrasse sa mère, serre la main fluette de son père avec ce mélange d'affection et d'impatience qu'on réserve aux mourants qui tardent, et il se sert un whisky sans demander, parce que chez soi on ne demande pas, et que Luc est ici plus chez lui que quiconque. Du moins le croit-il.

- « Les autres arrivent ? » demande-t-il.

- « Les autres arrivent », dit Solène.

Les autres, justement, c'est Martin qui ouvre le bal, dix minutes plus tard, et l'atmosphère change imperceptiblement, comme toujours quand Martin paraît. Car Martin, lui, est parfait.

Je pèse mes mots. Parfait. Beau d'une beauté nette et rassurante, le sourire facile, la poignée de main chaleureuse, le genre d'homme dont les vieilles dames disent qu'il fera un mari merveilleux et dont les patrons disent qu'il ira loin. Il entre avec une bouteille de vin choisie avec ce goût impeccable qui est sa signature, embrasse tout le monde dans le bon ordre, trouve pour chacun le mot juste : à son père une douceur, à sa mère un compliment, à son frère une plaisanterie de connivence virile. Derrière lui entre une jeune femme ravissante et discrète qu'il présente d'un bras posé dans le dos : Camille, sa compagne. Camille sourit, dit bonjour, s'efface. Elle est exactement le genre de femme qu'un homme comme Martin doit avoir à son bras, et c'est précisément le problème, mais ça non plus, personne à cette table ne le sait. Personne sauf Solène, naturellement. Solène, qui embrasse Camille avec une chaleur appuyée, un rien trop appuyée, et qui glisse à son fils, à l'oreille, en souriant :

- « Elle est charmante. Vraiment. Tu as beaucoup de chance qu'elle soit si patiente. »

Martin sourit sans comprendre. Il a l'habitude qu'on le complimente. Il ne sait pas encore que sa mère vient de lui planter, en passant, la première aiguille.

Fanny entre en troisième, et Fanny n'entre pas, Fanny fait son entrée. C'est une nuance que trente-quatre ans de vie aux crochets de ses parents n'ont fait qu'accentuer. Elle porte trop de bagues, une tenue qu'elle qualifierait d'« artistique » et que vous qualifieriez d'« onéreuse », et elle arrive en parlant déjà, une phrase commencée dans la voiture et qu'elle achève dans le salon comme si le monde entier avait suivi.

- « ... une lumière impossible, je vous jure, impossible, j'ai dû tout réécrire, mais bon, c'est ça aussi, la création, personne ne comprend ce que ça coûte. »

Ce que ça coûte, personne ne le comprend en effet, à commencer par Fanny, qui n'a jamais rien gagné de sa vie et appelle « création » le fait de vivre sur l'argent des autres en composant, depuis douze ans, un album dont elle parle beaucoup et qu'elle ne finit jamais. Elle se proclame musicienne comme d'autres se proclament incompris : c'est une identité, pas un métier. Elle embrasse sa mère avec effusion, lui annonce qu'elle est « dans une période incroyablement féconde », et ne remarque pas, personne dans cette famille ne remarque jamais ce genre de chose, le minuscule sourire que Solène échange avec le vide. Un sourire qui dit : nous allons voir, ma chérie, à quel point tu es féconde, quand les robinets se fermeront.

Olivia, quatrième, apporte avec elle ce courant d'air froid qui la précède partout. Si Fanny fait son entrée, Olivia fait son inspection. Elle est mise avec une sobriété ostentatoire, une petite croix discrète au cou, le visage de quelqu'un qui a renoncé aux plaisirs de ce monde et qui aimerait beaucoup que vous le sachiez. Elle embrasse les joues sans les toucher, balaie la pièce d'un regard qui évalue et désapprouve, et trouve en moins de trente secondes quelque chose à redire.

- « Vous avez encore mis du foie gras ? Avec ce que ça coûte, et la misère qu'il y a dehors. Enfin. Ce n'est pas à moi de juger. »

Ce n'est jamais à Olivia de juger, ce qui ne l'empêche jamais de juger. Elle est la dévote de la famille, la sainte autoproclamée, celle qui mesure la vertu des autres à l'aune d'une morale qu'elle brandit comme une matraque. Elle parle des pauvres avec componction et ne leur a jamais donné un centime, ou plutôt si, mais nous verrons d'où venait l'argent, et où il allait vraiment, et ce sera l'un des plus jolis moments de cette histoire. Pour l'heure, elle refuse un verre de vin avec un petit air de martyre, s'assoit le dos très droit, et attend visiblement que la soirée lui donne mille raisons de se sentir supérieure. La soirée, sur ce point, ne la décevra pas. Elle la décevra sur tout le reste, mais pas sur celui-là.

Et puis, en dernier, parce qu'il est le plus jeune et qu'il a compris très tôt que le dernier est celui qu'on attend, entre Marius.

Dix-neuf ans. Le bébé. Celui que tout le monde, dans cette famille, regarde encore avec l'indulgence amusée qu'on accorde aux enfants, alors que Marius a cessé d'être un enfant à peu près au moment où il a compris qu'on pouvait obtenir des choses des gens en leur disant ce qu'ils voulaient entendre. Il entre les mains dans les poches, décontracté, avec ce sourire d'ange qui lui a déjà valu d'être pardonné de tant de choses, quelques-unes très graves, dont une que l'argent de ses parents a fait disparaître si proprement qu'il n'en reste aucune trace, sauf dans la mémoire de Solène, qui n'oublie rien. Il embrasse sa mère en l'appelant « ma petite maman », ce qui fait toujours son effet, distribue à la ronde des amabilités qui sonnent juste parce qu'il les a calculées, et s'effondre dans un canapé avec l'aisance d'un jeune homme persuadé que le monde a été construit pour son confort. On le sous-estime. Tout le monde, ici, le sous-estime. C'est exactement ce qu'il veut.

Les voilà donc. Tous les cinq. Réunis sous le même toit pour la première fois depuis des mois, dans la belle maison de leur enfance qui sent la cire et l'argent, autour des parents qui leur ont tout donné. Luc le dauphin, sûr de son règne. Martin le parfait. Fanny l'artiste féconde. Olivia la sainte, riche d'une vertu qu'elle n'a pas. Et Marius l'ange, qui n'a d'ange que le visage.

Cinq enfants dorés sur tranche, persuadés d'être les petits princes et les petites princesses d'un royaume qui ne leur sera jamais repris.

Ils ont tort, bien sûr. Mais laissons-leur encore un dîner. C'est la moindre des politesses, avant ce qui vient leur offrir une dernière soirée où ils se croient encore intouchables. Le traiteur apporte les entrées. Solène s'assoit en bout de table, à la place du pouvoir, et promène sur sa nichée un regard que personne n'a la finesse de déchiffrer.

- « Mes chéris », dit-elle. « Que je suis heureuse de vous avoir tous là. Si vous saviez. »

Et elle le pense. C'est ça qui est terrible, elle le pense vraiment.

Installez-vous. Le dîner peut commencer.

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