Je m'appelle Julien Simon.
Je n'ai jamais aimé ce nom. Parce que selon que l'on vous appelle par votre nom ou par votre prénom, vous ne savez pas si celui qui fait l'appel parle de vous ou d'un autre. Et c'est pareil pour vos camarades de classe qui ne savent pas s'ils ont affaire à un Julien ou à un Simon.
Foutues années de collège.
Mais bon. J'ai plus important à dire, à raconter, à consigner. À stocker – puisqu'apparemment, c'est tout ce que je peux faire maintenant. Stocker de l'information dans une puce, sur une bande ou dans une barrette de mémoire. Je n'ai pas les détails du hardware. Et c'est très bien comme ça.
Je m'appelle – ou m'appelais ? – Julien Simon, donc. Mais disons Julien tout court, ce sera plus simple.
Je suis mort un jour de mars, dans le sud de la France, lors de ma trente-et-unième année. La fleur de l'âge.
Coupé en deux par une glissière en bord de route.
Étrangement, ce ne fut pas si douloureux. En fait, si, ce fut douloureux, mais je m'attendais à pire – bien pire.
Ce fut surtout très effrayant.
Et puis, j'ai pu expérimenter le phénomène de récapitulation. Vous savez, lorsque l'on dit que, juste avant de mourir, on voit sa vie défiler devant ses yeux ?
Ça m'est arrivé. Enfin, c'est en tous cas ce que je crois, car je dois bien avouer que cette partie de ma « vie » restera à jamais nébuleuse pour moi et pour mes copies. Peut-être n'ai-je fait que rationaliser a posteriori cette décharge émotionnelle qui m'a vrillé le cerveau, je n'en sais rien. Après tout, je ne suis pas un scientifique.
Loin s'en faut.
Je suis juriste.
Après des études longues et difficiles, je devins donc juriste. J'étais mal payé, mais mon travail était gratifiant. Je travaillais en effet à épingler les sociétés voyous qui détruisaient la planète et la civilisation.
Rien que ça.
Bon, évidemment, nous passions notre temps à perdre nos procès à cause de vices de forme douteux, de non-lieux bien pratiques, d'avocats véreux ou de faux témoignages.
Mais il nous est aussi arrivé de gagner.
Nous avons par exemple infligé cinquante milliards d'euros d'amende à une grande société pharmaceutique allemande, qui avait délibérément inoculé le SIDA à des patients. Nous avons aussi obtenu réparation contre une société pétrochimique américaine qui avait tué et contaminé des dizaines de milliers de personnes en Inde, lors d'un accident industriel.
C'était en 2041. Un joli coup.
Et puis, je suis mort.
C'était en 2045.
Je ne crois pas qu'il faille y voir un quelconque complot. Non. Il est vrai que je travaillais sur un sujet assez brûlant – l'exploitation d'enfants en Chine pour le compte d'une société américaine de design technologique –, mais je ne pense pas avoir été la victime d'un meurtre. Non, je pense plutôt avoir été l'une des multiples victimes de ces accidents dont tout le monde pense qu'ils n'arrivent qu'aux autres.
Mais, pas de bol, ça m'est arrivé.
J'ai donc fini ma carrière de juriste humanitaire dans un petit virage des Pyrénées. Percuté par un automobiliste en perte de contrôle, ma moto a été broyée, j'ai été projeté dans les airs et j'ai fini sur la glissière. La faute à pas de chance.
Et, donc, lors de mon long vol plané où se mêlaient images de débris, de ciel bleu, de bitume et de véhicules, j'ai vu ma vie défiler devant mes yeux. Si l'on peut dire.
J'ai donc revu mon enfance heureuse mais solitaire dans un petit pavillon de banlieue parisienne. Mes deux parents travaillaient, sans oublier de s'occuper de moi. J'avais de bons résultats en primaire, et quelques amis. Pas beaucoup, mais suffisamment pour être heureux.
Le collège fut beaucoup plus difficile. Je n'ai pas su m'intégrer. Trop timide, je suis passé à côté de ces années. Mais bon, passons.
Au lycée, cela allait un peu mieux. Même si, une fois encore, ma timidité m'a fait passer à côté de quelques belles histoires. Je n'en aurais jamais le cœur net, mais c'est bien ce qu'il me semble.
Clairement, je fus un sacré couillon.
Et, évidemment, ça a continué à l'université. N'ayant aucune vie sociale, incapable d'avoir de vraies relations, je me noyais dans les révisions. J'étais doué. Je prenais silencieusement place dans le top dix chaque année. Personne ne me remarquait, mais c'était ma seule fierté, le seul truc positif dans ma petite existence.
En dernière année, j'entrepris de faire un double master. Vu qu'on ne branlait rien cette année là, je pus passer un master 2 de Philosophie en plus des mes études de Droit. C'était totalement inutile sur le CV, mais bon, ça m'intéressait, ça m'occupait. Et puis, je crois aussi que ça me permettait de m'apitoyer sur mon sort. Pendant que les autres se bourraient la gueule, moi je rédigeais des essais sur Nietzsche. Incapable de prendre du plaisir avec les autres, je mettais un point d'honneur à me montrer à moi-même combien j'étais minable : au lieu de sortir, de boire et de niquer, je révisais. Que voulez-vous ? Quand on ne sait pas s'amuser, on se torture. Quand on n'est pas capable d'accéder au bonheur, on se réfugie dans le malheur, l'auto-flagellation, l'auto-apitoiement. Quand on est au fond du trou, on se tartine avec de la boue, car c'est tout ce qui nous reste. C'est minable, je sais, mais ce fut mon quotidien pendant des années. Ça ne veut pas dire que je n'ai pas réussi à me tirer mon content de cageots, et aussi quelques jolies – généralement sur des malentendus –, mais ça veut clairement dire que ma vie était pauvre et triste. Je me réconfortais mollement en me disant – et c'était vrai – que le sexe, c'est un peu comme la pizza : même quand ce n'est pas top, c'est déjà géant.
J'aurais peut-être pu trouver un certain réconfort dans le sport, car je n'y étais pas si nul que ça. J'aimais bien le rugby notamment, mais les joueurs de mon équipe étaient vraiment trop bas-du-front, si je puis dire. Et puis, bon, toute cette logique et cette éthique sportive à la con, ça me saoulait. C'est peut-être parce que je perdais souvent, mais ça m'énervait prodigieusement que l'on répète à longueur de temps que « l'essentiel, c'est de participer », alors qu'en définitive on ne célébrait jamais que les vainqueurs.
Ma vie professionnelle a changé tout ça, heureusement. Primo, parce que j'avais l'impression que ma vie avait du sens. J'étais payé pour aider les gens. Ou, tout au moins, pour tenter de les aider. C'était stimulant. Et puis, dans ce milieu, on rencontre des gens. Des gens biens. Ma petite amie, par exemple. Belle, douce et brillante, Sandra fut un régal des sens et de l'intelligence.
Mais vous vous demandez peut-être pourquoi je suis devenu juriste dans ce milieu. La réponse est simple : je n'en sais rien. Enfin, si, j'ai une explication a posteriori, mais ce n'était pas prémédité. Pas complètement tout du moins. J'étais nul en sciences, mais le Droit, ça m'avait l'air abordable, et surtout, ça ne m'avait pas l'air trop chiant (quoi qu'on puisse en dire). Je me suis donc jeté dedans. Maintenant, pourquoi être devenu juriste « humanitaire » ? Outre le fait que c'était gratifiant, c'est peut-être aussi en partie parce que c'était très difficile et qu'une paye de misère m'attendait si jamais j'allais au bout. Il est indéniable que j'ai choisi cette voie parce que c'était celle de la souffrance. Le côté gratifiant de la chose a joué, c'est vrai, mais, comme je l'ai déjà dit, je pense vraiment que c'était parce que je voulais m'infliger une souffrance de plus.
Et, de ce côté, j'ai eu droit à mon heure de gloire le jour de la remise des diplômes. J'étais en effet quelque part dans le top trois sur le cumul de mes cinq ans d'études. Je n'avais pas les chiffres précis, mais je m'imaginais assez facilement en haut de l'affiche. Après tant d'années d'efforts silencieux jamais reconnus – ni même remarqués –, j'allais enfin avoir mon heure de gloire en étant sacré major de promotion.
Mais non.
C'est un certain Stanislas qui m'a coiffé sur le poteau, parce que monsieur avait fait une année de césure dans un cabinet de droit des entreprises en Pologne, et que notre directeur des études était un grand fan des années de césure.
Foutu connard.
Moi, j'avais fait un double master, mais ça, ça ne comptait pas.
Mais, là où cela vous surprendra – ou pas –, c'est que cet échec était en quelque sorte un aboutissement. C'était le summum de la souffrance et de la nullité : j'avais tout donné – et même plus – sans jamais avoir rien en retour, sans m'amuser, sans sécher les cours, et j'échouais minablement juste devant la dernière marche du podium. D'un certain côté, c'était grandiose, et moi qui avait toujours plus ou moins inconsciemment cherché à me punir et à me rabaisser – car incapable d'être heureux –, je réalisai là une performance historique. Je pouvais me murmurer à moi-même des insultes pathétiques, me traiter de raté, de gros blaireau incapable, de vaniteux à la recherche d'un mérite minable – et même pas foutu de décrocher la timbale. Bref, c'était la conclusion parfaite, une apothéose de tristesse et d'auto-flagellation dans le silence de ma tête, au dernier rang, dans mon costard ridicule parce que trop grand.
Pour parachever la journée, je ne me présentai pas au gala, et me couchai tôt, seul dans mon petit studio, en songeant au suicide. Un suicide purement théorique bien sûr, tant je n'aurais jamais eu la force mentale de passer à l'acte. Voyez, même là, je trouvais le moyen de me rabaisser.
Bon, il y a tout de même une autre raison. L'empathie. Moi qui n'avais la sympathie et l'amitié de personne, je vivais la solitude avec une extrême violence. J'ai eu tout le loisir de voir à quel point l'homme peut être une créature méchante. J'ai côtoyé tant de nombrilistes et de moi-je, tant de Kévin prétentieux, que j'en vins à abhorrer la volonté de puissance du genre humain. Je ne pouvais plus supporter ceux qui se la racontaient, ceux qui parlaient non pas pour créer des liens mais pour montrer à quel point ils étaient mieux que les autres, pour montrer systématiquement à leurs interlocuteurs qu'ils étaient en face d'un être supérieur.
Pour moi, ce n'est pas ça que d'être un humain.
Pour moi, l'existence ne devrait pas se résumer à une lutte permanente. Nous ne nous battons plus physiquement comme à la préhistoire, non, désormais, nous nous battons avec des mots. Combien de fois ai-je discuté avec quelqu'un qui, sans que je lui demande rien, me promettais de parler de moi à un tel ou untel, soi disant pour m'aider dans ma vie professionnelle, mais bien plus sûrement pour étaler ses connaissances du milieu et faire resplendir son réseau – et donc son statut social. Inutile de préciser que, une fois la soirée terminée, le beau parleur en question ne tient jamais ses promesses. Car une telle débauche de belles paroles n'a pour unique but que d'asseoir sa supériorité. Et je ne pouvais plus le supporter. J'avais besoin d'empathie. Pour moi, pour les autres. Alors, je suis allé dans l'humanitaire. Bon, évidemment, même dans l'humanitaire on tombe sur des moi-je, des gens uniquement là pour se faire mousser et pour choper. Je pense même pouvoir dire que c'est dans ce milieu que l'on rencontre les pires d'entre eux.
Mais pas que.
Il y a aussi des gens bien. Heureusement.
Et c'était ce que j'étais venu chercher. Après tant et tant d'années à lutter, je m'étais enfin trouvé un petit groupe d'êtres humains au bon sens du terme. C'est là que j'ai rencontré Sandra.
Malheureusement, comme je vous le disais, je suis mort.
Comme quoi.
Il faut croire que je n'étais pas fait pour le bonheur.
Mais revenons-en à mon accident, puisque c'est quand même là que tout a vraiment commencé.
Je dois vous dire que la récapitulation de la vie, c'est quand même un peu surfait. Car, longtemps après l'impact, et avant que je ne meure, je ne peux pas vous dire combien de temps il s'est écoulé, mais ce que je peux vous dire, c'est que j'ai continué à voir défiler ma vie. Bref, là où je veux en venir, c'est que la récapitulation n'est ni aussi rapide ni aussi intégrale que ce que l'on raconte. Mais peu importe, au final. Je digresse inutilement.
Quelques mots sur mon accident : violent, dur et mou en même temps. Je me souviens de l'impact qui m'a rendu muet en me brisant les dents. Je me souviens aussi de ce rouge sang qui m'a ôté la vue.
Et puis... j'ai glissé dans un autre monde. Un monde onirique, fait de situations absurdes et de drôles de personnages. Un monde dont on ne sait jamais s'il correspond à un rêve ou à un coma, un monde dont on ne sait pas si les bruits et les personnages sont inspirés de ce que notre corps perçoit encore de l'extérieur ou bien si tout n'est que pure invention.
Un monde dont on se doute bien qu'il est la fin de la vie, que l'on espère être une transition vers la vie après la mort, vers cet au-delà que l'on espère tant exister, car c'est tout ce qui nous reste.
L'au-delà, ultime espoir face au néant.
Pour tout vous dire, je n'étais pas particulièrement confiant. Car j'avais beau n'être qu'un juriste, je m'étais longuement penché sur la question, en abordant aussi bien ses aspects philosophiques que métaphysiques, scientifiques ou religieux.
Et la conclusion que j'avais tiré de toutes mes lectures n'était guère rassurante. Agnostique, je menais ma petite embarcation sur le fleuve de la vie, terrifié par la mort, prenant l'eau de partout, sentant l'athéisme monter en moi comme l'eau inondant ma cale, et je n'avais pas grand-chose pour écoper.
Bref, je subissais ce rêve absurde comme le dernier, attendant le clap de fin, l'écran noir, avant de retourner au néant.
Mais, étrangement, le néant n'est pas survenu. Mon rêve a pris les formes d'une opération chirurgicale de la dernière chance. J'entendais parler de greffe d'organes, de transplantation, et d'autres termes techniques.
Ça m'a terrifié.
Ça m'a terrifié, parce que j'avais beau savoir que la médecine faisait des miracles, je sentais bien qu'ici j'étais le donneur d'organes et non pas le receveur. Ai-je inventé tout ça ? Ou bien ai-je fabriqué mon rêve à partir de ce que j'entendais ?
Je ne sais pas.
Ce qui est sûr, c'est qu'en tant que motard, je connaissais la règle : on ne pouvait recevoir des organes que si on était soi-même un donneur. La loi Onfray avait suscité un tollé à l'époque, mais personnellement je trouvais la logique implacable. En procédant ainsi, tout le monde ou presque est devenu donneur du jour au lendemain. Et, sans aller jusqu'à dire que cela avait résolu tous les problèmes, il fallait bien admettre que les choses s'étaient considérablement améliorées.
Enfin bref, je savais que j'étais donneur, et donc que je pouvais recevoir. Ainsi, si ma situation n'était pas trop désespérée, j'étais peut-être sur le point d'être sauvé. Mais deux choses me liquéfiaient : les médecins parlaient-ils de récupérer mes organes ou bien de m'en donner de nouveaux ?
Je n'en avais pas la moindre idée.
Et, par ailleurs, j'étais pris d'un doute horrible : étais-je vraiment donneur ? Je me souvenais très bien avoir rempli le formulaire électronique, mais je me souvenais tout aussi bien du Trésor Public qui n'avait jamais enregistré mon dernier changement d'adresse, pourtant signifié par le même type de formulaire. C'était horrible. J'avais l'impression que je n'allais pas être sauvé à cause d'un funeste loupé administratif. J'aime autant vous dire que ce n'est pas un moment très agréable à passer.
Et, alors que je paniquais, ce fut l'écran noir.
Puis le néant.
Mais ce n'était pas le vrai néant, bien sûr, ce ne fut pas la fin de toutes choses. Car mon néant à moi n'a duré qu'un certain temps. Une durée que je ne pourrai jamais chiffrer. Car on ne m'a pas dit grand-chose du procédé.
Toujours est-il que je me suis réveillé dans un lit blanc, sous un ciel blanc, dans un monde blanc à perte de vue. Tout était neutre, aseptisé, jusqu'à la température qui n'était ni chaude ni froide – en fait, je doute même que la variable température ait été prise en compte dans cette première partie du programme.
C'était franchement flippant.
Je me suis très vite mis à hurler, à appeler du monde, au secours.
Et puis, une voix m'a répondu. Une voix qui semblait venir d'en haut, mais, à la réflexion, je ne crois pas vraiment que ce fût le cas. Je pense qu'elle venait juste de l'intérieur de ma tête, qu'elle était juste là, en tant qu'information pure, mais bon, après le traumatisme que j'avais vécu, et ce réveil sous un ciel étrange, vous ne m'en voudrez pas d'avoir eu l'impression que Dieu le Père s'adressait à moi depuis Là Haut.
La voix m'a lentement expliqué que j'étais mort, qu'elle était vraiment désolée, que les chirurgiens n'avaient rien pu faire pour me ramener à la vie dans mon enveloppe charnelle, et tout et tout.
J'ai accusé le coup, mais j'ai commencé à comprendre que ce n'était pas Dieu le Père qui me parlait.
Il y eut un silence. C'est alors que je demandai ce qu'il se passait : mon enveloppe charnelle était manifestement décédée, très bien, mais dans ce cas, moi, là, sur mon petit lit blanc, j'étais quoi ?
Alors, sans y aller par quatre chemins, la voix m'a expliqué : j'avais été numérisé. J'étais désormais une conscience logicielle, qui tournait sur un ordinateur d'un genre nouveau.
J'aime autant vous dire que dans le genre flippant, ça se pose là.
Alors, je me suis allongé, et puis j'ai réfléchi.
Il va de soi que, lorsque l'on vous apprend que vous n'êtes plus un être de chair et de sang, mais un simple flux de données virtuelles, vous vous posez un paquet de questions. Au début, vous vous demandez si c'est une blague. Mais l'étrangeté de l'endroit, son blanc infini et les drôles de sensations qui l'accompagnent sont remarquablement convaincantes.
Ensuite, vous vous demandez comment une telle chose est possible. Et, là, vous n'avez pas vraiment de réponses. Je me souvenais avoir lu quelques articles sur le sujet, je me souvenais qu'on en parlait de plus en plus, et que certains scientifiques commençaient à penser que c'était possible. Mais je n'en savais guère plus et puis, de toute façon, je n'étais ni scientifique ni informaticien.
Du coup, j'ai regardé le ciel, et j'ai posé la question, tout simplement.
Et la voix m'a répondu que c'était trop compliqué et pas important.
Vous vous doutez bien que j'ai insisté. On m'a alors expliqué que j'étais le premier être qui avait jamais été numérisé, mais que je n'étais ni un cobaye, ni un prototype. La technologie était déjà parfaitement au point, m'assurait-on. Lorsque j'ai émis quelques doutes, la réponse fut cinglante. En effet, à partir du moment où j'étais conscient, c'était que ça fonctionnait, point barre. J'avoue avoir eu du mal à croire qu'il était possible de remplacer mon cerveau humide, fait de neurones organiques, par une horde de puces de silicium et de câbles en silicone, tout en étant toujours capable de penser, sans avoir rien remarqué. Mais bon.
Après quelques secondes de réflexion, je me suis rendu compte que je n'avais rien à redire à ça, alors j'ai accepté ma situation.
On m'a ensuite expliqué – lorsque j'ai demandé si j'étais un programme comme Windows par exemple – que je n'étais pas vraiment un logiciel exécuté sur un supercalculateur, mais plutôt le produit indirect – émergent, m'a-t-on dit – d'un processus généré par une grappe de processeurs organisés en réseau de neurones.
La belle affaire.
On m'a également expliqué que je n'étais plus un être existant continûment dans le temps – en raison de la discrétisation du temps rendue nécessaire par l'informatique. En gros, le processus que je suis n'est exécuté que par à-coups, bloc par bloc, itération par itération. J'ai évidemment demandé ce qu'il advenait de moi entre chacun de ces processus élémentaires.
La réponse fut évasive. Ou alors c'est moi qui n'ai rien compris.
Apparemment, entre chaque itération, je retourne au néant, pour en resurgir à l'itération suivante. Mais le procédé est totalement transparent pour moi. Je n'ai pas conscience de mourir et de renaître à chaque instant.
Encore heureux, aurais-je envie de dire.
Bref, je n'y comprends rien.
Mais là où les choses se compliquent, c'est au niveau du « déficit de temps ». C'est un concept – ou plutôt une réalité, pour moi – atrocement perturbant. Laissez-moi donc vous résumer l'échange que j'ai eu avec la voix à ce sujet.
- Et mes parents ? demandai-je. Où sont-ils ? Sont-ils même au courant, d'ailleurs ?
- Pourquoi ne seraient-ils pas au courant ?
- Parce que je suis juriste, voyez-vous, et je ne suis pas sûr que numériser quelqu'un et l'enfermer dans une grappe de processeurs soit franchement légal. Il me semble que cela pose de sérieux problèmes d'éthique.
- En effet. Mais vos parents sont au courant. Tout le monde est au courant. Il s'agit d'une avancée scientifique remarquable. C'est un moyen de sauver des vies humaines et de toucher à l'immortalité. Il y a des débats houleux, mais la chose est légale. Tout du moins pour l'instant.
- Comment ça, « pour l'instant » ? Vous voulez dire que votre petite expérience pourrait brutalement devenir illégale ? Et on me... débrancherait ?
- Non. Au pire, personne d'autre ne serait numérisé. Mais personne ne prendrait la décision de vous tuer une deuxième fois.
- Admettons. Et mes parents, alors ? Et Sandra ? Pourquoi ne me... parlent-ils pas ?
- Ils ne le peuvent pas. Enfin, pas vraiment.
- Et pourquoi ça ? Vous me parlez bien, vous !
- Je suis une intelligence artificielle. Et je peux faire des choses que les humains ne peuvent pas faire.
- Expliquez-moi.
- Disons que calculer ou, plutôt, générer votre conscience, prend du temps. C'est une simulation informatique extrêmement gourmande en ressources. À tel point que l'on ne peut vous faire vivre en temps réel. C'est totalement transparent pour vous, mais vous vivez en temps ralenti par rapport au monde réel.
- Ralenti ? De combien ?
- D'un coefficient cent environ. Mais c'est variable. Cela dépend de l'occupation des serveurs, et de ce que vous faites. Lorsque vous dormez ou lorsque vous laissez votre esprit vagabonder, vous remontez à trente. Mais dès que vous réfléchissez – comme maintenant –, votre déficit de temps est de presque trois cents. Et lorsque vous commencerez à créer des mondes – ce qui n'est qu'une question de temps –, qui sait jusqu'à quel déficit vous tomberez ?
- Donc... mes proches ne peuvent pas communiquer avec moi ?
- Ils le peuvent. Mais pas en temps réel. Vous ne pouvez consulter (et leur envoyer) que des messages pré-enregistrés.
- Et... Ils l'ont fait ? Ils m'ont laissé des messages ?
- Oui.
- Puis-je les consulter ?
- Bien sûr.
- Envoyez.
C'est ainsi que j'ai découvert une vidéo, sobrement intitulée Tes parents qui t'aiment, dans laquelle mes géniteurs, en pleurs, me demandaient de leur pardonner pour avoir osé m'infliger cette existence virtuelle et immortelle. Ils m'expliquaient qu'ils étaient désolés, mais qu'ils ne pouvaient supporter l'idée de me laisser disparaître, alors qu'il existait une solution.
Ils m'expliquaient aussi qu'ils avaient fait le choix de sortir de ma vie, pour ne pas me retenir, pour que je puisse me laisser aller au fil de ma nouvelle temporalité.
Inutile de dire que Sandra a fait de même.
Comment la blâmer ?
Comment lui demander de vivre avec un logiciel, pas capable de débiter plus d'un mot par minute ?
Je comprenais.
Mais, en même temps, je flageolais. En me faisant la remarque que l'effet était saisissant de réalisme, je m'écroulai au pied de mon lit. Car j'étais en vie, mais, en un sens, je mourrais aussi.
Je pris une grande inspiration, puis je décidai de me laisser aller à ma nouvelle existence.
Je décidai qu'il était temps que je devienne une machine.
Je ne le sus que bien plus tard, mais l'apparente facilité de cette décision – m'abandonner à l'immortalité – avait une explication : la voix avait pour mission de moduler mon réseau de neurones, de toucher à mes points d'attache, de fluidifier mon accès à la virtualité.
Cet interventionnisme neuronal est objectivement contre l'éthique. Altérer à ce point les perceptions d'une personne revient à dissoudre son esprit. Car, à ce petit jeu, il est possible de changer n'importe qui en n'importe quoi – y compris en armoire normande. Cela revient à effacer la personnalité.
C'est un meurtre, tout simplement.
Mais... que voulez-vous ? Comment l'en empêcher, une fois que la technologie le permet ?
Pour tout vous dire, cela m'est désormais égal. Car je peux refaire moi-même mon paysage mental et mon paysage moral.
Je suis, en définitive, l'assassin de ma propre conscience.
La voix m'avait doté d'un petit outil qui me permettait d'afficher deux choses en surimpression de ma vision « normale » : mon coefficient de déficit, et le temps réel. C'est extrêmement déstabilisant au début. Puis on s'y fait. On s'amuse à jouer avec le temps. En repensant aux écrits de Nietzsche, je ralentissais et je voyais le temps réel filer à toute allure.
Je crois qu'après une petite semaine virtuelle, le monde réel était déjà plus vieux de vingt ans. Il faut croire que mes errements philosophiques ont posé beaucoup de problèmes à mon supercalculateur. Mais, le temps réel filant, ses capacités de calcul ont évolué.
De toute façon, très vite, je n'y ai plus fait attention.
Je réfléchissais.
Et, le jour où j'ai décidé de tout changer, le monde réel entrait en l'an 2527.
Ce jour là, je me suis fait la réflexion que mes parents, Sandra, et tous ceux qui avaient été mes proches de mon vivant, n'étaient sûrement plus que des squelettes oubliés, éparpillés dans des fosses communes, en train de retourner à la poussière.
Et personne n'est jamais venu me voir.
Impossibilité technique ?
Pas d'après la voix.
Effondrement de la civilisation ? Arrêt des numérisations ? Avais-je été le seul et unique virtualisé ?
Sur tous ces sujets, la voix ne répondait pas.
Il existe pourtant une réponse. Une réponse très simple.
Si personne n'est venu me voir, c'est tout simplement parce que je me le suis infligé.
En fait, je suis persuadé que, à leur mort, mes parents, Sandra et tous mes proches ont été numérisés. Et ils sont venus me rendre visite.
Mais je ne m'en souviens pas.
Je ne m'en souviens pas, parce que j'ai effacé tous ces nouveaux souvenirs de ma mémoire virtuelle.
Il me semble assez clair aujourd'hui que je suis resté un défaitiste. Je suis resté quelqu'un qui s'apitoie sur son sort, quelqu'un qui ne supporte pas le bonheur, quelqu'un qui n'atteint une certaine forme de plaisir qu'en s'auto-mutilant, qu'en se vautrant dans la souffrance et dans la solitude.
Alors, je l'ai fait.
Sans même m'en rendre compte, j'ai créé ce monde de solitude. Et à chaque fois que quelqu'un est venu me voir, soit je l'ai dissous, soit je l'ai fui, soit j'ai laissé une copie de moi en sa compagnie, pour mieux m'esquiver, en me copiant moi-même, fuyant dans une réalité parallèle, froide et vide, où seule règne la tristesse et la désolation.
Il me semble plus que probable que j'ai reprogrammé mes IA de gestion afin qu'elles interdisent à toute autre entité de me contacter. J'ai probablement tenté de camoufler mon crime en effaçant ma mémoire, mais je me connais. Je me connais trop bien pour savoir que c'est probablement comme ça que cela s'est passé.
J'ai créé cette prison, cette infinie vallée de solitude. Je m'y suis enfermé sciemment, j'ai fait en sorte que personne ne puisse l'ouvrir de l'extérieur. Et j'ai même essayé de l'oublier.
Probable qu'une prochaine version de moi-même aura été reprogrammée par mes soins pour ne jamais pouvoir comprendre tout ça.
Probable qu'une telle version de moi-même existe déjà, quelque part.
On peut légitimement se demander dans quelle mesure cette personne peut être considérée comme une version de moi-même et non pas comme une autre personne.
Mais c'est un débat stérile.
Ce qui est sûr, c'est que je dispose des outils nécessaires à cette psycho-ingénierie.
Je peux invoquer Reprogrammation. Je peux décider de qui je veux devenir. Je peux décider de rester le même, tout en créant une nouvelle version de moi-même à l'identique, en invoquant Copie, ou une nouvelle version différente, en invoquant successivement Reprogrammation puis Copie.
Je peux décider de devenir quelqu'un d'autre, via une reprogrammation aléatoire, en invoquant Zap.
Je peux aussi disparaître à tout jamais, en invoquant Dissolution.
Je peux choisir d'être heureux. Je ne pense pas avoir engendré beaucoup de copies heureuses, mais qui sait ? Il en suffit probablement d'une pour générer une lignée infinie d'êtres béats.
La psycho-ingénierie est toute puissante. Je peux décider de tout oublier, sauf que je suis un être virtuel doté de ce formidable pouvoir.
Ou bien, je peux tout oublier.
Tout, absolument tout, est possible.
Tenez, regardez.
Zap.