« Seems the only one who doesn't see your beauty, Is the face in the mirror looking back at you »
Tied together with a smile – Taylor Swift
TW : Trouble du comportement alimentaire
Un guet-apens. Je me retrouve dans un guet-apens.
— Quand j'ai dit que je t'emmenais où tu veux, j'pensais pas à ça, grommelé-je à l'attention de Charlotte.
Cette dernière pivote vers moi, fais quelques pas à reculons et pour toute réponse, incurve ses lèvres à en plisser les yeux avant de s'accrocher au coude de ma jumelle.
Voilà, c'est ça le problème. Il suffit de voir son sourire pour m'embrumer l'esprit.
Je soupire et manœuvre parmi la foule dense malgré le large trottoir. Je reste à la traîne derrière Charlotte et Rachel qui s'impatientent et me tannent d'aller plus vite. Je m'exécute, un peu la mort dans l'âme. Devant la boutique du disquaire, les deux amies se précipitent à l'intérieur et font sonner la carillon au-dessus de la porte.
Les murs blancs sont décorés avec des pochettes d'albums à la fois anciens et récents et des vinyles aux formes originales. Une vingtaine de rangées de bacs et étagères s'étendent sur la totalité de la surface du magasin, classant les artistes par genre musical. La vendeuse occupée en caisse nous accueille chaleureusement tout en encaissant son client. Charlotte et Rachel quant à elles, se dirigent sans tarder vers le rayon intégralement dédié à Taylor Swift. Toute la discographie de la chanteuse est mise en avant à l'occasion de la sortie de son dernier album, accompagnée de décorations et de goodies.
J'arpente les allées, épluche les bacs en quête de bonnes affaires pendant que Charlotte et ma jumelle s'extasient sur Blondie. Une playlist joue les morceaux en aléatoire, passant de la pop au jazz puis à la musique classique.
— N'hésitez pas à utiliser les casques sur les étagères pour écouter un extrait. Et vous avez aussi un coin artistes indépendants et locaux derrière vous, m'indique un vendeur à la barbe épaisse et aux bras recouverts de tatouages.
— Merci.
Mais après avoir fait trois fois le tour du magasin sans rien trouver, je rejoins les deux swifties qui remarquent à peine ma présence. Je feins la curiosité et attrape un premier vinyle portant le titre de Fearless puis le repose. À côté de celui-ci, le même album trône mais la couverture diffère et la mention « Taylor's Version » y est inscrite sur le côté.
— Non mais l'égo de la nana, quoi, murmuré-je. C'est quoi ça encore, Taylor's Version ? C'est quoi la différence entre les deux ?
— T'es sérieux, Ez' ? Je te l'ai déjà expliqué des dizaines de fois, souffle Rachel.
Charlotte glousse, inspectant plusieurs versions d'un même album.
— Hmm. Mais tout ce qui concerne Taylor Swift rentre par une oreille et ressort par l'autre, sœurette.
— Ouais, j'avais remarqué que tu ne t'intéresse jamais à ce que je peux raconter, de toute façon.
Son visage se referme. Elle repose le vinyle qu'elle a en main dans le bac et se dirige vers un autre rayon. Sa bouche s'agite de droite à gauche pendant qu'elle passe en revue les albums de blues puis de métal, genres qu'elle n'écoute jamais. Je me sens coupable.
Bravo, Ezra. T'es encore un sale con !
Ma jumelle me manque. Mais je ne sais plus comment faire. Comment me comporter avec elle. Il m'arrive parfois de détester le fait que l'on soit des triplés. De détester autant le fait que Rachel ressemble comme deux gouttes d'eau à Lucy. Elle porte ses vêtements, son parfum. Elle fait tout pour lui ressembler. Je dois m'assener une gifle mentale et me rappeler que pour elle aussi ça doit être difficile de croiser son reflet dans le miroir. Elle est condamnée à voir sa jumelle vieillir à travers ses yeux avant de se voir elle-même.
— Elle a racheté ses droits, me lance soudain la rouquine.
— ...
— Taylor's Version.
Charlotte m'explique toute l'histoire des Taylor's Versions. De A à Z, sans reprendre son souffle, sans bégayer. C'est impressionnant, je pourrais l'écouter parler pendant des heures des sujets qui la passionne.
Qu'est-ce qui me prend ?
Ce n'est pas une question d'égo en fait, c'est être une putain de génie. Je dois reconnaître que sur ce coup-là, Taylor Swift est incroyable.
Mais ça, je ne l'avouerai jamais.
— C'est lequel ton album préféré ? m'enquiers-je.
— Speak Now.
— Et tu me conseille lequel parmi toute sa discographie ?
Pour toute réponse, elle attrape celui avec une couverture grise sur laquelle pose la fameuse chanteuse au milieu d'une forêt de séquoias.
— folklore ! Si tu veux découvrir ses textes et si t'aimes le genre indie-folk. Si tu veux plutôt de la pop, 1989.
Charlotte me tend un vinyle, toujours folklore mais avec une couverture différente du premier ainsi que la mention « the long pond studio session ».
— C'est l'album préféré de Rachel. Elle voulait acheter cette édition, si jamais t'as envie de te faire pardonner. Je t'aime bien mais c'est mon amie avant tout, et j'aime pas la voir malheureuse.
— Tu m'aimes bien, hein ? souligné-je.
— J'embrasse pas n'importe qui, dit-elle avec un clin d'œil qui fait s'envoler une nuée de papillons dans mon abdomen.
Je récupère l'article des mains de Charlotte qui se dirige vers le comptoir avec un cd classique. En voyant arriver Charlotte, la vendeuse au septum percé et aux cheveux bruns lui offre un sourire radieux. Lizzie, si j'en crois son badge.
— Vous voulez piocher une bague en papier ? On le propose à tous ceux qui achète un article de Taylor Swift. En la dépliant vous y trouverez un petit mot gentil.
Colibri se laisse tenter et plonge sa main dans le grand bocal en verre. Elle pioche une bague de couleur violette et la déplie. Elle grimace.
— « Je suis déjà parfaite telle que je suis. »
— Je suis d'accord avec ça ! confirme Lizzie en lui remettant un sac. Passez une bonne journée !
Charlotte sourit timidement devant le compliment. Je fronce les sourcils en la voyant serrer ses bras autour de sa taille et détourner le regard. La vendeuse m'appelle pour m'encaisser mais je change d'avis :
— Je reviens, j'ai vu cet artiste local qui me plait bien et je voulais prendre son EP.
Charlotte quitte la boutique pour rejoindre ma jumelle sur le trottoir. Je passe devant le rayon des artistes indépendant et me retrouve devant les albums de Taylor. J'attrape à la volée le disque de Speak Now et retourne en caisse. Là, la vendeuse me propose de piocher dans le pot. Je trouve ça complètement débile mais finit par tirer une bague bleu ciel. Je le déplie soigneusement pour lire le mot inscrit :
« And it would've been fun, if she would've been the one ».
Ma tête pivote aussitôt vers Charlotte. Elle est en train de déballer son achat devant Rachel. Ses cheveux roux sont légèrement soulevés par le vent et elle rit aux éclats. Ma peau se couvre d'une chair de poule. Je ne la connais que depuis presque deux mois mais il suffit que je l'observe pour penser qu'elle a toujours fait partie de ma vie. C'est un sentiment très étrange.
— Que dit le mot ? demande la commerçante en tendant le cou pour essayer de lire.
— Que... la vie est un marathon, pas un sprint, mens-je en fourrant l'origami dans la poche de mon jean.
Je paie et récupère le sachet en papier que je cale dans mon dos puis rejoins Charlotte et Rachel.
Nous profitons des températures encore très douces en ce début du mois d'octobre pour nous asseoir à la terrasse d'un salon de thé. Rachel et moi commandons chacun un beignet au chocolat avec un thé glacé. Quant à Charlotte, elle se contente d'une bouteille d'eau.
— T'es pas sérieuse ? demande Rachel.
— Si... J'ai mal au ventre depuis ce midi et je dîne au restaurant ce soir avec oncle Derek et tante Liz. Vu l'heure, je préfère.
— N'importe quoi ! s'offusque ma jumelle. Vous pouvez ajouter un beignet au chocolat, s'il vous plaît, s'adresse-t-elle au serveur.
— C'était vraiment pas la peine, Rach'... de l'eau c'est très bien.
Elle accompagne sa réponse d'un rictus timide et reporte son attention sur l'océan un peu plus loin. J'interroge ma jumelle du regard qui hausse les épaules, ne comprenant pas non plus. En quelque minutes à peine, le même serveur apporte notre commande.
Rachel n'hésite pas à balancer tout un tas d'anecdotes sur notre enfance à Charlotte. Je la surveille malgré moi : elle aspire l'eau à l'aide de sa paille et touche son beignet du bout des doigts pour leur donner une occupation. Elle écoute attentivement tout ce que lui dit ma jumelle, ricane et répond par d'autres anecdotes concernant son enfance à elle.
En quittant le salon de thé quarante-cinq minutes plus tard, sa bouteille d'eau est vide et son beignet intact.
***
Trop grosse. Trop grosse. Trop grosse.
Ces deux mots résonnent encore dans mes oreilles. Comme si Scott Manning se tenait à côté de moi et me les soufflait sans s'arrêter.
Pire ; ils sont gravés sur mes rétines. Je peux les visualiser à chaque fois que mon regard croise un aliment. Que je rencontre mon reflet dans un miroir, dans une vitre.
Je me les suis répétés ce midi en avalant une pomme pour faire passer la faim. Je me les suis répétés en voyant arriver ce beignet. J'en ai encore la nausée en repensant au gras qui imbibait la barquette en carton, l'énorme quantité de sucre glace et le chocolat qui débordait de la pâtisserie. Ma conscience m'a supplié de ne pas le manger et j'ai ordonné à mon estomac de se taire.
Trop grosse. Trop grosse. Trop grosse.
Peut-être qu'il ne voulait pas être aussi méchant, juste prévenant. Après tout, qui suis-je face à un multimédaillé olympique ? Il sait mieux que moi ce que mon corps peut réaliser. Si je suis trop grosse pour cette figure actuellement, alors je vais perdre du poids pour la faire et lui prouver que je suis sa meilleure gymnaste.
Rachel et Ezra me ramènent lorsque le soleil disparaît sous la ligne de l'horizon. Maintenant qu'Octobre est là, les journées sont plus courtes. Ezra ne manque pas de lancer la radio. You Belong With Me crépite après les derniers mots de l'animateur, au plus grand bonheur de Rachel.
— Je vous déteste, marmonne-t-il. C'est quel genre de poisse de toujours tomber sur Taylor quand je prends le volant avec vous.
— Notre nom de famille c'est Taylor, t'es condamné à subir ça, lui rétorque Rachel.
Elle parvient à m'arracher un sourire bref alors qu'Ezra continue à ronchonner sur l'omniprésence de la chanteuse sur les ondes radios.
Je les salue tous les deux et me réfugie précipitamment à l'intérieur de la maison à l'instant où Ezra se gare près du trottoir. Je m'adosse à la porte et ferme les yeux. Mes pensées parasites s'arrêtent enfin, ne laissant plus qu'une sensation d'acouphènes désagréable.
Je passe devant le salon, prête à rejoindre ma chambre quand tante Liz m'interpelle.
— Oh te voilà, ma puce ! On t'attendait pour dîner ! se réjouit-elle.
Tu vas encore manger ?! bourdonne ma voix intérieure. Je ravale difficilement ma salive, submergée par un sentiment de culpabilité.
— Derek a décidé que ce serait burger party ce soir, ton plat préféré. Et il y a de la mousse au chocolat pour le dessert !
Il y a deux jours, j'aurais dit que oui, c'est mon plat préféré. Maintenant je crois que je vais plutôt opter pour les crudités.
Je lève une main vers mon front et masse celui-ci entre mon pouce et mon index, à la recherche d'une excuse.
— Je... désolée j'aurais dû envoyer un message mais j'ai déjà mangé avec Rachel et Ezra avant de rentrer !
— Pas de problèmes, mon ange mais je te garde de quoi faire une assiette au cas où.
Elle embrasse le haut de mon crâne et repart en direction de la cuisine. Je monte les marches quatre par quatre et m'enferme dans ma chambre, sachant pertinemment que je ne toucherais pas à cette assiette.
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Bonsoir !!!! J'espère que vous allez bien ?
Je suis désolée, j'ai oublié de poster plus tôt parce que j'ai eu la tête ailleurs toute la journée but le voici !!! Je vois vos commentaires, j'y réponds dès que j'ai du temps, merci mille fois pour votre soutien <3
Qu'en pensez-vous ? Que diriez-vous à Charlotte ? Elle me brise un petit peu plus le coeur à chaque fois :(
Bref, on se retrouve le samedi 8 mars pour le prochain chapitre (je pense que je vais préférer poster le samedi que le dimanche) !
Bonne fin de vacances à ceux qui terminent, bonnes vacances à ceux qui viennent de l'être et bonne chance à ceux qui ont déjà repris !
Avec amour,
Zéa <3