Seraphina
La tête enfouie dans mon oreiller, j'ouvre difficilement un œil pour constater qu'il fait déjà jour. Déjà. Je soupire, me retourne, dos à la fenêtre, et remonte la couverture pour cacher mes yeux cernés de fatigue. Cette nuit encore, je n'ai pas réussi à trouver le sommeil. Je n'y arrive plus. Je n'ai pas envie de me lever, de sortir, d'aller en cours. Pourquoi faire ? Mes journées sont devenues un cauchemar rythmé par la violence, les insultes et les moqueries. Je n'ai plus la force de les affronter, c'est trop difficile. À quoi bon continuer à se battre, si la seule personne en qui j'avais confiance m'a trahi ?
— John est le Joker, me lâche Arlo d'un ton glaçant pour me retenir. Il faut que tu lui parles.
Sur le coup, je ne l'ai pas cru. Ce n'était pas la première fois qu'il essayait de me monter contre mon meilleur ami. Ce dernier n'est pourtant pas une menace. Pourquoi s'acharne-t-il autant sur lui ?
— Je t'interdis d'impliquer John là-dedans ! lancé-je avec colère en le pointant du doigt. J'en ai marre de tes petits jeux, Arlo. Si tu es là pour te moquer de ma faiblesse... Alors vas-y ! Mais John n'a rien à faire là-dedans.
Trois jours se sont écoulés depuis que le Joker a vaincu les Royaux devant toute l'école. Rémi et Blyke sont toujours à l'hôpital pour de multiples blessures, Isen rase les murs et Arlo n'est plus que l'ombre d'un roi déchu, qui rôde sans but dans les couloirs de Wellston. Le Joker... C'est un être abject, abominable, une brute épaisse qui s'en prend à tout le monde et dont la cruauté est sans égale. Il possède un pouvoir dévastateur, capable de copier jusqu'à cinq capacités en même temps selon leurs degrés de puissance. Il est rapide, puissant et précis, et il connaît toutes les techniques de self-défense que m'a enseigné John pour me défendre. Je ferme les yeux et visualise la position que ce monstre, sans visage, tenait lorsqu'il se met en garde. Ma gorge se serre. En observant le Joker combattre, j'ai compris qu'Arlo ne me mentait pas. J'ai compris que John n'était pas celui qu'il prétendait être. Qu'il n'était pas impotent.
— Hé, John... T... tu n'es pas le Joker, hein ? ai-je eu le courage de lui demander, une main crispée sur mon cœur palpitant.
— Qu... Quoi ?
Il se braque et me prend par les épaules pour croiser mon regard.
— M... moi ? Le joker ? Tu n'es pas sérieuse, me dit-il en pointant son visage du doigt d'un air innocent.
Ma vision se trouble sur son mensonge. Comment ai-je pu être aussi naïve ? Je le croyais. J'ai cru toutes ses belles paroles sur la confiance en soi, sur ses convictions de se foutre du regard des autres et de mener sa vie comme il l'entendait. J'ai cru en lui, en son courage, en ses promesses impossibles. Je suis pathétique.
— T'as raison... Je ne sais pas ce qui me prend, soupiré-je de soulagement en me frottant le front. Je dois arrêter de me faire des films. Je deviens paranoïaque depuis la perte de ma capacité.
— D'où tu sors une idée pareille ? me demande-t-il, soucieux.
— Arlo m'a prise à part hier, répondis-je en baissant les yeux, mal à l'aise.
— Encore lui ?
Sa voix est devenue plus rauque, plus sombre. Un frisson me parcourt tandis que je perçois la fureur qui monte en lui tel un volcan.
— Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
Sur la table de nuit, mon téléphone se met à vibrer. Je n'ai pas besoin de regarder pour savoir de qui il s'agit. Un autre message de John. Encore. Cela fait trois jours qu'il me harcèle. Il ne cesse de m'appeler ou de m'envoyer des messages, c'est fatigant à la longue. Je ne bouge pas, enfonçant encore plus ma tête dans l'oreiller. Je n'ai pas envie de lui répondre, de lire les nouveaux mensonges qu'il a concoctés pour me duper. Lui qui se prétendait être mon ami. Quel hypocrite !
Je ferme les yeux et me retourne en me blottissant dans la couette pour trouver un semblant de réconfort. Je l'admirais tellement. Je lui en veux de m'avoir menti depuis le premier jour. Je lui en veux de m'avoir fait croire qu'il était impotent, qu'il avait toujours vécu ainsi, et que son courage n'avait rien à voir avec une quelconque forme de pouvoir. Je lui en veux de m'avoir trahi, berné et dupé. Je lui en veux de m'avoir donné de faux espoirs, de m'avoir fait croire que j'étais son amie... Et que je n'avais pas besoin de ma capacité pour survivre.
Est-ce qu'il croyait vraiment ce qu'il m'a dit ? Est-ce que je peux vraiment être heureuse sans ma capacité ?
— Quand je t'ai vu à l'infirmerie, ce jour-là, je ne savais pas comment réagir, m'avoue-t-il avec une pointe de tristesse dans le regard. Tout ce à quoi je pensais, c'est à quel point je suis faible... Comment je pouvais être aussi minable... et laisser ça t'arriver ? Si seulement cette sale hiérarchie n'existait pas... Si seulement on n'avait pas à se soucier de la capacité des autres, alors on n'aurait pas à supporter toutes ces conneries !
Néanmoins, je n'arrive pas à penser à autre chose. Je me redresse et m'appuie sur un coude pour attraper mon portable et ouvrir le clapet. Je plisse les yeux, aveuglée par la forte luminosité de l'écran. Comme je m'en doutais, c'est John. Je soupire et me résigne à ouvrir le message pour en lire son contenu.
John :
Salut Sera, ça te dirait d'aller boire un verre après les cours ? Ça fait longtemps qu'on n'a pas parlé tous les deux...
Ma gorge se serre en même temps que mes doigts tremblants autour de mon téléphone. J'ai envie de lui répondre d'aller se faire foutre, mais je n'en fait rien. Je ne suis pas encore prête à l'affronter. Je ne m'en sens pas la force. À chaque fois que je ferme les yeux, je vois le Joker. Plus j'essaye de visualiser le visage de John, plus mon poing se ferme. Son sourire enjôleur s'efface à chaque fois pour laisser la place à ce masque horrible. Ses yeux ambre brillent d'une lueur dorée et démoniaque sous sa cagoule noir. Sa chemise blanche est couverte de sang ; celui de Rémi, de Blyke, d'Isen et de Arlo. Le sang des Royaux.
— C'est difficile à dire, mais Arlo a officiellement été détrôné, arbitre Holden d'un ton résigné. Tous ses subalternes ont été défaits. Un nouveau Roi est donc nommé à sa place... Le Joker...
Si j'avais encore ma capacité, il m'aurait suffi de remonter le temps pour que ce bain de sang n'ait jamais lieu. Je me sens faible, inutile. J'étais l'As. La personne la plus puissante et la plus respectée du lycée de Wellston. Celle qu'on admirait et qu'on craignait à la fois. On me prenait pour un démon, un ange, une déesse...
Mais aujourd'hui, ce pouvoir m'échappe. Je ne suis plus rien. Plus qu'une fille ordinaire, une impotente, qui attend désespérément que ses pouvoirs lui reviennent.
Je repose mon portable là où il se trouvait et celui-ci se décide à entonner sa mélodie, ce qui me fait sursauter. Au bout de la troisième sonnerie, je tends le bras pour arrêter ce brouhaha infernal. Je raccroche, sans même regarder le nom affiché sur l'écran, et m'enveloppe à nouveau dans ma couette, en position fœtale. À ce que je sais, John ignore que j'étais là, que j'ai assisté au massacre et que je l'ai reconnu. J'essaye tant bien que mal de chasser son visage de mon esprit, mais je n'y arrive pas. Le Joker finit toujours par s'imposer de lui-même aux creux de mes paupières.
Si seulement je pouvais revenir quelques jours en arrière... J'aurais pu arrêter ce carnage avant qu'il ne soit trop tard. J'aurais pu le sauver de sa folie et apaiser ses tourments.
— John ! Qu'est-ce qu'il t'arrive ? Tu es couvert de sang, m'alarmé-je en découvrant son visage tuméfié.
— Sera... Je t'en prie, ne... Ne me regarde pas pour l'instant, m'implore-t-il en fuyant mon regard.
Il est blessé, complètement brisé. Je ne le reconnais plus. Où est passé le John, fort et débordant d'assurance ?
— Viens, rentrons, lui dis-je en le soulevant pour le traîner jusqu'à son appartement.
Je somnole dans un état semi-conscient durant le reste de l'après-midi. J'entends des bruits de pas dans le couloir des dortoirs, puis le tintement d'une clé dans la serrure de l'appartement. Je lève les yeux vers mon réveil sur la table de chevet. Il est 16 h 45. J'en conclus que c'est Elaine qui rentre des cours. Je me retourne dans mon lit, dos à la porte, et ferme les yeux pour faire semblant de dormir, au cas où ma colocataire se déciderait à venir prendre de mes nouvelles. Je sais qu'elle n'osera pas rentrer sans frapper, elle a bien trop peur de ma réaction malgré la perte de ma capacité. Elaine est une gentille fille, même s'il lui arrive parfois d'être hautaine avec les bas-niveaux. C'était notre lot à tous.
Infirmerie de Wellston - Quelques jours plus tôt
— Je n'arrive pas à croire ce que ces types t'ont fait, rage Elaine en découvrant l'état déplorable dans lequel on m'a retrouvée. Comment osent-ils enlever l'As et la traiter de cette façon !
— Elaine, je ne suis plus l'As, lui dis-je d'une voix résignée. Ils avaient raison, je suis impuissante maintenant. Tu n'es pas obligée de me traiter d'une manière particulière.
Cette dernière baisse les yeux, trahissant une culpabilité que je ne comprends pas. C'est pourtant de cette manière qu'elle a traité John, la première fois qu'elle lui a parlé et qu'il lui a révélé qu'il n'avait pas de capacité. C'est pourtant de cette manière que les hauts niveaux traitent les impotents et les plus faibles. Je ne vois pas pourquoi je ferais exception à la règle. Toutefois, ma colocataire ne semble pas être du même avis.
— Seraphina, murmure-t-elle d'une voix étouffée, en tendant vers moi une main amicale. Je t'en prie, ne dis pas des choses pareilles. On te protégera jusqu'à ce que cette histoire soit finie, me jure-t-elle pour me rassurer.
Je soupire, amère.
— Même si c'est pour toujours ? répliqué-je en levant les yeux vers elle. Je ne veux pas que vous me serviez de nounous. Surtout maintenant... puisque je n'ai plus rien à apporter à la société.
Je sursaute tandis que quelqu'un frappe à la porte de l'appartement. J'entends les pas d'Elaine, dans le couloir, qui s'empresse d'aller ouvrir. Je tends l'oreille, sans bouger.
— Que... ? John ! Qu'est-ce que tu fais ?
— Où est Sera ?
— Attends, elle ne veut voir personne pour l'instant !
— Bouge.
Quelques minutes plus tard, la porte de ma chambre se referme. Je suis là, assise sur mon lit, le regard vide, fixé sur le parquet, et les paumes ouvertes vers le plafond. Je me sens seule, trahie et impuissante. Comment ose-t-il se présenter devant moi et faire comme si tout était normal. J'entends la voix d'Elaine qui m'appelle dans mon dos. Je ne bouge pas. Elle insiste. Je sens la peur faire trembler sa petite voix fuyante. Je ne bouge toujours pas. J'encaisse.
De quoi a-t-elle si peur ? finis-je par me demander. De John ? Ou de moi ?
Ma seule réaction fut d'attraper mon oreiller et de le balancer par terre de toutes mes forces dans un grognement de rage.