Dans les anciennes allées pleines de pavés, éloignées de la plaine par le silure à deux têtes, je serpentais gaiement à mon aise, malgré le bruit et la fumée, malgré la foule et les lumières. Partout, dans chaque rue, où ne courraient plus les rats, des hommes vigilant et puis les militants. Moi je n'allais pas loin, à la fontaine irlandaise, j'y arrivais plus tard après détours et faux-raccourci, pour y noyer mes soucis. C'était dans la rue pavée, ancienne et amochée mais qui n'avait pas perdu le charme de ses centaines d'années. J'entrais avec impatience, avec conscience et connaissances, dans ces miasmes enivrant que déjà quelques figures respiraient. J'étais prêt à plonger mes lèvres asséchées : une gorgée, une lampée et puis leur pluriel.
Et dans l'euphorie de la cave,
Voyant mon verre à moitié vide,
Pour la première fois, je fis le plein.
Et depuis l'heureuse foire, il vint enfin,
Amenant avec lui son teint livide,
Chantant de sinistre octaves.
La musique résonne en un écho qui anime les âmes. Des silhouettes la suivent dans les vapeurs de la soirée. Dehors, criminels et héros, lacrimo et boucliers résonnent aussi dans le soir. Lumière policière et fourgon chargé forment une fresque de société. Moi dans le réservoir, je renverse ma tête et la détresse me vient, et la détresse m'emmène. Je traverse la salle, où je m'imagine un bal, pour rejoindre un billard où mille et une boules roublardes me troublent. Elles ne me rouleront pas : j'ignore tout des règles et je remonte boire. Boitant un petit peu car mon esprit tanguait et titubaient mes pieds.
Et dans l'euphorie de la cave,
Voyant mon verre à moitié vide,
Pour la deuxième fois, je fis le plein.
Et depuis l'heureuse foire, il vint enfin,
Amenant avec lui son teint livide,
Chantant de sinistre octaves.
L'atmosphère changea de cap dans cette marée de mains qui se pressent vers leurs pressions, les vagues successives évincent les réserves. J'inonde alors mon gosier : trop de visage dans les parages. Alors je les efface par ma vision brouillée, tous mes sens sont troublés. Le trouble extérieur s'évanouit aussi, un retour à l'ordre sur ces pavés tachés de rouge où plus personne ne bouge. Le silence est tombé mais le chahuts continue. Moi je regarde un réverbère dont la lueur faiblit et mon esprit vacille. Lucidité me tient, moi je l'appelle Lucie, Lucie me fait toujours la dictée. Assis à la fontaine, je freine un peu mes élans : je crois que la boisson est un poison car nul poisson n'y nage. Pourtant, j'ai soif.
Et dans l'euphorie de la cave,
Voyant mon verre à moitié vide,
Pour la troisième fois, je fis le plein.
Et depuis l'heureuse foire, il vint enfin,
Amenant avec lui son teint livide,
Chantant de sinistre octaves.
Alors, je m'endormi. Et il se mit à rire, courant à travers le bar où il n'y avait nul bal. Frappant les balles du billard et criant à tout va, il s'en fût dans les rues pavés. Oui il s'est est allé, par les allés vidées. Dehors des rayons et des faisceaux se reflètent sur les façades et les fenêtres et le sang coule dans le fleuve. Au loin, des colonnes de fumée et des lueurs de drame forment un tableau de société. Les braises s'envolent haut, avertir les oiseaux et noircir les nuages. Et lui, il est dans le sien, courant dans le froid du soir : il finira figé comme les statues de martyr car il file vers les peintres des pavés. Je me réveille soudain, j'ai entendu un tir qui m'a tiré de ma torpeur, j'ai peur d'avoir trop bu : je dois partir et rectifier le tir.
Et dans la folie de la nuit,
Voyant mon verre à moitié plein,
Pour la dernière fois, je n'en fis rien.
Et depuis le fond de la foire, je fuis,
Arrivant dans l'écarlate quartier,
Où j'entends une mélodie.
Me revoilà poète et non plus spectateur, me voilà ivre mais conscient, conscient de l'ami qui s'était assis près de moi était un vice. Dehors les lumières s'entremêlent mais rien n'éclaire mieux que les réverbères de fer. Ils me mettent en joug sous leurs jours nocturnes et je vois distinctement mes actes. Je repars en cavale, submergé de confusion et de honte. Et dans la Cathédrale, je touche l'eau sacré et m'empresse de prier, qu'on puisse absoudre mes pêchés : car j'ai laissé par trois fois, le satyre Ethanol remplir mon verre au bar. Je suis à nouveau moi-même et comme tous les poètes avant moi, je saisis mes fantômes pour tous les enfermer dans des mots d'éternité.
Décembre 2019
Image : "book and parchment by svenart on DeviantArt"
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Les Fantaisies de l'Esprit
PoetryDes poèmes écrits par moi-même. Rien de plus que des fantaisies de mon esprit, des divagations d'un moment, des dérives issues de souvenirs, peut-être un recueil en devenir. Image : book and parchment by svenart
