Les hurlements du blizzard s’introduisaient dans la grotte et résonnaient en un chant grave. Adossé à une paroi, des stalactites au-dessus de la tête telles des épées de Damoclès, Lodrick tremblait et luttait contre la faim qui l’affaiblissait. Ses membres ankylosés ne répondaient plus et cela l’angoissait, mais moins que la mort qui s’invitait dans l’abri. Lodrick voulait s’éloigner de son guide dont la dépouille gisait, congelée, à deux pas de lui. Il avait tout tenté pour le maintenir conscient et son échec le culpabilisait. Il maudit le guide pour son incompétence.
L’incident était survenu la veille. Ils randonnaient dans les montagnes américaines sous un ciel bleu et, en l’espace d’une heure, une tempête de neige s’abattit sur eux, réduisant le paysage à un vaste tourbillon. Ce fut alors qu’ils remarquèrent la grotte, et s’y réfugièrent en espérant une accalmie.
Lodrick promena un doigt fébrile sur l’écran de son portable et constata, désespéré, que son appareil ne répondait plus de rien.
Faut te coller ça dans le crâne, c’est un coin paumé ! Tu peux toujours vérifier, ça ne changera pas. Personne ne te retrouvera, personne, et tu vas finir comme lui. C’est trop tard !
Affamé, Lodrick contempla le corps du guide.
Sauf si…
N’y pense même pas ! Concentre-toi sur autre chose que ton ventre.
Il songea à Samia, à l’amour intense qu’il éprouvait pour elle, et il sanglota. La chaleur de ses larmes le consola un bref instant.
Un rugissement le tira de sa réflexion. Des bruits de pas se rapprochèrent puis s’interrompirent. Une forte odeur de pourrissement flotta jusqu’à lui et l’air sembla se glacer davantage. Le Wendigo, sinistre hôte d’un élan putréfié, pénétra dans l’abri. Juché sur ses membres postérieurs, il lorgna Lodrick qui cria et remua faiblement. L’Esprit l’effleura avec son museau déchiqueté puis susurra au creux de son oreille : « Laisse-moi entrer, et tu auras une existence éternelle. »Lodrick entendit sa voix malgré le blizzard et accepta le pacte, ultime espoir de revoir sa femme.
L’élan, soudainement désincarné, s’effondra et les yeux de Lodrick s’emplirent d’un fluide noir. Il considéra son accompagnateur avec un sourire carnassier.
Lodrick regagna la France et sitôt l’avion atterri, il se rua hors du cockpit en bousculant les usagers. Il ignora leurs réactions outrées et descendit la passerelle en chancelant. Il entendit des chuchotements inquiets dans son dos et cela le galvanisa malgré les apparences : il flottait dans ses vêtements et affichait un air hagard. Sa peau, desséchée et blafarde, s’étirait sur ses os. Ses prunelles ténébreuses s’enfonçaient dans ses orbites, un réseau de veines brunes naissait aux coins de ses paupières et marbrait ses tempes. Ses lèvres, mutilées par le froid, découvraient ses dents. Il dégageait un effluve entêtant, aux relents putrides. Une faim insatiable l’obnubilait et lui tordait les entrailles.
Lodrick tituba sur le tarmac mouillé et grimpa dans le bus. À l’intérieur, les passagers se tassèrent les uns contre les autres et le toisèrent. Il devina que son odeur les incommodait et c’était le juste retour des choses pour le supplice qu’il endurait : ces gens, leurs parfums de viandes fraîches… ils allaient le rendre fou !
Le moteur ronronnait dans l’habitacle silencieux. Lodrick jeta un regard alentour et serra la barre entre ses doigts noircis par la gangrène.
— Aaah ! s’offusqua une dame.
Sur son visage se dessina une moue de dégoût. Lodrick la fixa avec convoitise, son ventre gronda. Elle détourna la tête et il flaira l’angoisse qui suintait de ses pores.
Oh oui, toi je vais te bouffer et tu crieras comme jamais tu n’as crié. Je pourrais te foutre dans l’eau bouillante et attendre que tout se détache des os, et pourquoi pas savourer tes oreilles en attendant…
Il lui sourit...
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Anastasis- ouverture
RandomVoici un extrait d'Anastasis, nouvelle fantastique et horrifique parue chez Walrus (2013) Perdu dans un blizzard terrible au milieu des montagnes américaines, Lodrick fait une sinistre rencontre qui va changer sa vie à tout jamais. De retour en Fr...
