Narcis Parker (1)

204 9 3
                                        

Lundi 10 février, 11h.

Je m'étais dit qu'à la pause de onze heures, celle où on mange rapidement pendant que les détenus finissent leur boulot aux ateliers, les vannes allaient se tarir. Que les mecs allaient arrêter de faire des blagues soi-disant drôles sur ces tapettes d'officier de police gratteurs de papier. Ben je me suis gourré. Ça recommence de plus belle maintenant qu'on est à peu près tous ensemble dans la salle commune. Chacun y va de sa réflexion, tout le monde se lâche un peu.

J'imagine que c'est pas souvent qu'un policier change de boulot pour devenir gardien de prison, et que c'est pas non plus souvent qu'il y a un nouveau dans cette section. Y a plus de recrutement dans le bâtiment du pénitencier même. Ceux qui m'ont accueillis aujourd'hui et pendant mon stage d'adaptation avaient l'air de dire qu'ils étaient là depuis un moment déjà, et ça se voit dans leur façon d'arpenter les couloirs de prisonniers. Ils ont cette stature fière, comme si ils dominaient vraiment les lieux. À mon avis, ils se prennent un peu la tête, mais bon, je sais pas, j'ai jamais vécu ça.

- Alors Narcis, pas trop dur la prison ? T'as pas envie de retourner à ton petit bureau pour servir ton chef ? se marre un peu grassement un mec qui se prend pour un caïd depuis ce matin. T'as fait que cinq heures ici, Coco. Tu veux pas déjà rentrer chez toi ?

La moitié des collègues se marrent, et d'autres lèvent les yeux au ciel. Je préfère ne pas répondre et rire un peu, seulement. La prison c'est déjà pas facile avec les détenus, manquerait plus que j'aie aussi les autres matons à dos. Pendant les douches, j'étais avec un mec, Guillaume. Il est plutôt sympa, il a l'air d'avoir un bon fond, même s'il a clairement pas inventé l'eau tiède. Mais il me montre les trucs à faire, de quoi se méfier, et je lui en suis reconnaissant. Je sais qu'il faut s'adapter rapidement, dans ce genre d'endroit. Et je suis plutôt doué pour ça en général, quand on me met pas de bâtons dans les roues comme l'autre imbécile de Martin, le faux caïd.

Après le repas, je m'occupe de me faire aux lieux, de mieux connaître les cellules, je lis les dossiers de quelques détenus, j'essaie de m'intégrer au maximum.

C'est à douze heures que Guillaume revient me voir. Il me dit que c'est l'heure d'envoyer les prisonniers aux salles communes pour les repas. Pour mon premier jour officiel, je travaille de six heures du mat' à vingt-deux, mais les supérieurs m'ont dit que ce ne sera pas comme ça les prochaines fois. Avec le collègue, je m'occupe d'abord de veiller au calme dans les couloirs quand les détenus se dirigent jusqu'aux réfectoires. C'est plutôt bien, y a pas d'émeute pour mon premier jour ; mais je me fais pas d'illusion, ça ne sera pas toujours comme ça. Pour l'instant, personne ne s'occupe de moi ici. Enfin, pour les incarcérés, je veux dire. On ne me jette pas de regard torve comme je m'y étais attendu, personne ne me bouscule ou me maltraite depuis ce matin. Je suis juste invisible, et peut-être que c'est tant mieux, pour le premier jour.

- Chef, dit finalement un détenu, du genre gringalet, les dents tordues, quelques-unes manquantes apparemment. (J'ai pas retenu son nom ni pourquoi il est là). Chef, je peux fumer là ?

Je commence à jeter un regard à Guillaume pour savoir, puis je me souviens d'un mec qui avait demandé pareil pendant mes jours de stage.

- Ouais. Vas-y, dépêche-toi.

Il me remercie deux-trois fois, histoire de se faire bien voir, et fonce à sa cellule fumer la clope que je lui ai refilé de la réserve.

Je continue de surveiller ceux qui sont en train de finir leurs pâtes et leur poulet - qui vient direct de la ferme de la prison - et j'observe un peu les détenus. Y a une vraie diversité ici. Pas de couleur, d'âge ou d'état physique particulier, y en a pour tous les goûts.

Captifs - Illuni Stories to obsess over. Discover now