Fin de journée. Je rentrais alors à pieds du lycée, comme à mon habitude. Je trépignais d'impatience à l'idée de rentrer chez moi. Je ne pouvais plus supporter la pression constante des cours, l'oppression venant des autres, en passant les détails. Seule une chose me réconfortait. J'étais en permanence plongé dans mes pensées. Je vivais mon existence en songes oniriques. Mais seul un mot suffisait parfois pour me tirer de ces derniers. Je maudissais alors la personne qui venait me perturber pendant ces moments. En me répétant encore une fois ces quelques mots, je rentre paisiblement chez moi, exténué après tant d'heures passées à avaler des mots dénués de sens et de morale. Je branchais alors mon casque, et m'asseyais contre mon radiateur, qui propageait la chaleur et le sentiment de bien être dont j'avais besoin. Sur ces douces mélodies, je fermais alors tranquillement les yeux. Alors que je tombais sur un côté en m'endormant, je fus réveillé par la douleur et le son de l'impact de mon coude contre le plancher, ce qui me fit jurer au passage. Mauvaise habitude, soit. Je me levais alors, m'étirant. Il était 18h37. Au diable les devoirs, nous étions vendredi. J'eu alors l'envie, comme tous les jours, d'aller me détendre sur mon piano, après cette dure semaine. Je l'adulais, et l'aimais de tout mon cœur. Il avait traversé de nombreuses années avec moi. Je vivais chaque instant comme s'il s'agissait du dernier en sa compagnie. Il s'agissait de la seule chose qui était capable de m'apporter du réconfort. Entre toutes ces mélodies, aussi douces qu'envoûtantes, je me laissais aller, laisser s'échapper les larmes durement contenues en temps normal. Je vivais pour cela. Pour ce petit moment de bonheur ou je m'autorisais à lâcher prise, à me laisser aller. Je m'installais alors, comme à mon habitude. Lorsque mes doigts effleuraient les touches, je commençais à me sentir planer, comme libéré. Je jouais. Encore. Toujours. Les minutes passèrent. Les heures aussi. Je me fis sortir de mon état de trans par une notification sur mon téléphone :
« Bonjour. Une certaine Chloé, votre sœur de ce que j'ai compris, m'a envoyé un enregistrement, ou vous jouez pendant plusieurs minutes sur un piano. Il n'y avait que la piste son, et comme le son était très faible, j'en ai déduit qu'elle l'avait fait en secret. Veuillez la pardonner, mais je pense qu'elle a très bien fait. En effet, j'ai rarement entendu un tel morceau joué avec une aisance semblable, surtout à votre âge. C'est incroyable. J'aimerais vous proposer quelque chose. Nous manquons cruellement de jeunes prodiges comme vous, surtout à cette époque ou l'apprentissage de ce genre d'instruments se perd. Allons droit au but. Je veux que vous fassiez partie du concert doté de la plus grande renommée en France, à Paris. Vous avez en vous un talent rare et unique. Vous vivez la musique. Et je souhaite vous aider dans votre parcours. Recontactez-moi pour en savoir plus »
Les yeux écarquillés, j'eu un mouvement de recul sur mon siège, manquant par ailleurs de me briser la nuque sur le meuble qui se situait derrière moi. Je ne pouvais y croire. Le sourire au bord des lèvres, et les larmes aussi, je reprenais ma composition, me sentant de nouveau porté par cette sensation indescriptible dont je raffolais tant. J'eu à en parler à ma famille avant toute chose. Après avoir quitté ma chambre, à contre-cœur, je descendis donc à la cuisine pour montrer ledit message à ma mère, qui fumait une cigarette au balcon. En lui tendant mon téléphone, le sourire aux lèvres j'observais avec attention son visage, pour essayer d'y lire un minimum de fierté. Après avoir lu le message, elle me rendit mon portable et me dit :
« Assieds-toi, nous allons manger. »
J'acquiesçais alors de la tête en m'installant. Nous ne parlâmes plus de cela jusqu'au moment du coucher. Je me glissais sous ma couette, toujours avec le sourire aux lèvres, la tête pleine de pensées. Je me sentais progressivement glisser dans les bras de Morphée. Les semaines passèrent, et je fis mon arrivée à Paris. Il faisant déjà nuit quand je sortais du train. Le trajet, ainsi que les semaines qui le précédèrent passèrent à une telle rapidité que je n'eu pas le temps de les voir passer. La boule au ventre, et la joie mêlée à l'excitation me faisaient trembler. Je ressentais cette même sensation dans tout mon corps. C'était enfin à moi. C'était mon moment. Le moment pour moi de briller. Impressionner tout le monde. De prouver à tout le monde que je n'étais pas un raté. Que je valais quelque chose. Que malgré mon année passée en psychiatrie, je pouvais prendre ma vie en main, et montrer leurs tords à tous mes détracteurs. Assis sur le siège du Steinway & Sons noir flambant neuf de la scène, j'allais commencer. C'était à mon tour.
J'appuyais alors sur le Mi bémol pour commencer mon morceau. J'eu une goûte de sueur quand je remarquais avec stupeur que cette dernière ne produisait aucun son. Je pris donc la décision d'essayer avec une autre note. Aucun son toujours. La tête se baissant pour heurter les touches du piano, quelques réflexions anodines me traversèrent l'esprit :
« Une petite minute. Quel morceau m'apprêtais-je à jouer ? Et... Comment suis-je arrivé à la gare... ? C... comment n'ai-je pas pu voir passer les semaines qui sont passées entre le moment ou j'ai reçu ce message et maintenant... ? Je... non... impossible... »
J'hurlais alors dans l'opéra
« IMPOSSIBLE... POURQUOI... »
Tout en éclatant en sanglot, abattu, je me tournais vers le publique. Il n'y en avait pas. Seul un mur blanc m'éblouissant.
En effet, ma mère ainsi que ma sœur, avaient perdu la vie dans un accident de voiture, il y avait de cela 6 ans. Et pour ce qui est de ma part, je n'avais jamais quitté cet hôpital psychiatrique. Il s'agissait d'un simple rêve, comme j'en fais toutes les nuits. Dommage.
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Encore.
RandomComment différencier les rêves de la réalité ? Qui sait. Nous trouverons peut-être un jour une réponse à cette question.
