Une dernière fois. Il faut que je me regarde une dernière fois dans le miroir, pour vérifier que je suis parfaite. J'ai passé des heures à me préparer, il faut au moins que cela ait servi à quelque chose. Je m'observe alors, de haut en bas, j'ajuste quelques épingles dans mes cheveux, relevés en boucles soignées. Je lisse le devant de ma robe en soie bleue, celle que ma mère m'a offerte avant que je ne parte en voyage. Elle est très vite devenu ma robe préféré en arrivant ici, avec ses manches qui laissent entrevoir mes épaules et ses rubans qui tombent sur ma traîne. C'est aussi la robe que j'ai mise pour la première réception à laquelle j'ai assisté ici, voilà pourquoi je dois y tenir si particulièrement. Pour finir, j'enfile mes gants, je souris à mon reflet et me décide à descendre.
Par la fenêtre, je peux voir que la nuit est déjà tombée et que la lune a rejoint les étoiles dans le ciel. Mes talons ne font aucun bruit sur les escaliers, tapissés de rouge. De là où je suis, je peux observer le salon, dans lequel la réception bat son plein depuis presque une heure. Sur mon passage, je vois des têtes se retourner, d'autres se détourner, pour chuchoter à l'oreille de la personne qui se trouve à côté d'eux. J'ai l'impression que même les personnages des tableaux accrochés au mur m'observent. Que peuvent-ils bien se dire ? J'ai pourtant si bien soigné ma tenue.
Dans la salle à manger, des personnes mangent, boivent et rient. Cela fait maintenant plusieurs mois que je suis arrivée en Amérique, mais je ne connais toujours pas la moitié des amis de Charles, le meilleur ami de mon père qui est venu faire fortune ici. Je le vois d'ailleurs, en train de discuter près de la cheminée, un verre à la main. Je n'aurais jamais pensé un jour qu'autant de français viendrait vivre ici, dans ce pays inconnu et tellement différent du nôtre. Charles répète souvent qu'il est venu ici parce qu'il y avait tout à y construire, et que c'était cela qui l'excitait dans l'inconnu. Je comprends son point de vue, mais je n'aurais jamais quitté le pays dans lequel je suis née, où j'ai tous mes repères pour recommencer ma vie dans un endroit si lointain.
Soudain, je sens une main se poser sur mon épaule, ce qui interrompt mes réflexions. Je n'ai pas besoin de me retourner pour reconnaitre cette main, cette douce odeur qui émane de l'auteur de ce geste délicat. Lorsqu'il me fait face, je me prends à observer les traits fins de son visage, les boucles brunes qui tombent sur celui-ci et le charmant sourire qu'il m'adresse. Qu'il est beau. Je baisse alors les yeux, gênée. Je ne peux pas me lasser de le regarder, même après des mois, des centaines de jours et des milliers d'heures passés à ses côtés, et je pense que je ne me lasserai jamais. Et alors que je me décide à redresser la tête, un air de Chopin retentit. Cette valse me rappelle tant de souvenirs, c'est sur cette musique que nous nous sommes rencontrés, sur laquelle nous avons danser ensemble pour la première fois. C'est sur ce morceau que nous sommes tombés follement et désespérément amoureux l'un de l'autre. C'est dans cette robe qu'il m'a fait valser. Je sens alors la main de mon amant se glisser dans la mienne et m'emmener sur la piste de danse. Le contact de sa main sur ma taille me fait frissonner, des papillons virevoltent dans ma poitrine, mais j'essaye de ne pas me décontenancer. Nous commençons alors à tourner sur ce rythme lent, et c'est alors que tout disparaît autour de nous, les invités, le quatuor à cordes dans le coin de la pièce, la grande table dressée pour le diner. Il ne reste plus que lui, qui me fait tournoyer autour du salon et moi, qui le regarde dans les yeux, essayant de garder mon sang froid face à son regard si bleu qui me détaille. Je sais alors que j'ai bien fait de passer une heure supplémentaire à me préparer, je lui plais et c'est tout ce que je recherchais. Nous ne nous arrêtons de danser sous aucun prétexte, combien de temps est passé depuis que nous avons commencé ? J'ai l'impression qu'il m'effleurait l'épaule il y a moins d'une minute. Je pourrais rester ici, en Amérique, à danser avec lui pour l'éternité.
Tout semble parfait, ou du moins semblait l'être jusqu'à ce que mes pieds s'emmêlent sous ma robe et que je tombe, ce qui me fait brusquement revenir à la réalité. La musique s'est arrêtée, tous les invités me regardent avec un air affligé. Je suis morte de honte, j'aimerais pouvoir disparaître durant cet instant. Qu'est-ce que Charles va penser de moi ? Que va penser celui que j'aime ? J'attrape la main que me tend mon cavalier pour m'aider à me relever, mais ce n'est plus la même personne qui se tient en face de moi. L'amour de ma vie a été remplacé par Alexandre, cet imposteur à qui on m'avait promise avant que je ne quitte Paris. Ses traits à lui n'ont rien de beau, ses cheveux n'ont rien de délicat, ses mains n'ont pas de gestes attentionnés pour moi. C'est alors qu'il m'attire à lui en m'attrapant par la taille pour essayer de m'embrasser. J'essaye de toutes mes forces de le repousser, mais je n'y arrive pas. Où est-il passé ? Où est allé l'homme que j'aime ? J'ai beau scruter la foule des yeux, je ne le vois pas, c'est comme s'il s'était volatilisé.
Tout à coup, par la fenêtre du salon, je reconnais les rues de Paris dans lesquelles j'ai grandi. C'est impossible, j'étais à Chicago il y a quelques secondes à peine, je suis en plein cauchemar. Ma tête tourne, je commence à voir flou et Alexandre m'embrasse toujours et le fait pour ce qu'il me semble maintenant être des siècles. Ce n'est pas possible, mon amour existe j'en suis sûre mais où est-il ? Que lui est-il arrivé ? Est-ce que cet imposteur, en train de profiter de moi, lui a fait quelque chose ? Je veux repartir en Amérique, maintenant, quand suis-je rentrée ?
Tout se mélange dans mon esprit, ma vue est cette fois-ci totalement brouillée et je n'entends plus aucun son. Une seule pensée hante mon esprit : il faut que je retourne auprès de lui. Je ne peux vivre sans lui. Je veux continuer à valser sur Chopin avec lui. Je veux l'aimer, jusqu'à la fin de ma vie.
Enfin, j'entends un bruit. Il s'intensifie, devient plus fort. C'est étrange, on dirait un cri. Il arrache le silence, je n'entends que lui. Plus le cri devient fort, plus j'ai l'impression qu'il se rapproche. Plus il se rapproche, plus je prends conscience d'une chose : c'est moi qui crie.
Je retrouve enfin la vue, j'ai arrêté de crier. Je suis allongée dans mon lit, dans ma chambre à Paris et ma femme de chambre, Annie, est penchée sur moi, le regard inquiet. Elle m'applique un linge frais sur le front et je prends conscience que je suis en sueur. Je m'entends alors me répéter avant de refermer les yeux : « ce n'était qu'un cauchemar, ce n'était qu'un cauchemar, ... ».
