31/12/2018
La liberté de prendre le droit
Il entendait souvent les mourants malgré-eux souffler entre leurs lèvres gercées qu'ils ne voulaient pas mourir. Ils s'accrochaient à la vie aussi fermement qu'une moule accrochée à son rocher, et pourtant les fracas de l'océan les malmenaient tellement qu'il n'était qu'une question de jour avant qu'ils ne cèdent par une vague trop forte pour eux malgré toutes leurs tentatives pour ne pas partir. Ces gens là scandaient le droit à la vie et leur désir de s'attarder encore un peu dans le seul monde qu'ils avaient connu et qui n'était pas incertain, malgré la foule de paradoxes qui pourtant animait la vie telle qu'ils la connaissaient. Mais parlait-on souvent du droit à la mort ?
Il s'agissait d'une liberté que prenaient certains individus, bien trop souvent à son goût, en prônant le désintéressement de la vie par amour de la mort. Mais qui étaient donc ces prédicateurs de la mort assez fous pour être encore en vie et idéaliser son contraire ? Que n'avaient-ils déjà mis fin à leurs jours s'ils aimaient tant la non-vie ? Au lieu de cela, on les voyait sans pitié arpenter la terre, trop avide de répandre leur poison lent et insidieux dans les esprits de tous ceux enclins à la fragilité qui ne savaient voir dans leurs yeux la lueur mauvaise du mensonge. Ces prédicateurs de la mort, loin d'être nobles de cœur, se voulaient faucheurs des âmes égarées et pour cause, restaient en vie tout en semant derrière eux les graines d'un affreux présage. Ils ne mourraient jamais, ô ces éternels illégitimes, mais se contentaient de planer au-dessus des autres tels des rapaces aux ailes très grandes et très noires avant de fondre sur leurs victimes. Mais eux, sempiternellement, reprenaient leur envol.
A ses yeux, il y avait légitimité à prendre congé de la vie lorsque notre corps ou notre esprit se faisaient moins vigoureux et qu'il n'y avait plus d'actes à accomplir, seulement à raconter. Pour ne pas ternir l'image et la postérité, pour laisser dans les esprits une trace saillante et encore brûlante du feu qui avait coulé dans les veines de l'illustre, ce-dernier devait prendre congé et choisir son ultime décision : se laisser vieillir et décrépir, de sorte que ce qui restait de ce qui avait été accompli sa vie durant serait entaché par la mollesse de l'âge ? Ou décider de sa mort pour que les actes accomplis n'en soient que plus frais et plus marquants ? Il ne parlait pas là d'adoration de la tragédie -ils lui faisaient horreur tous ceux qui s'extasiaient devant le malheur langoureux et la bile humaine que recrachaient avec du sang les héros de tragédie.
Qui étaient ces individus dont les âmes se repaissaient des affres et des erreurs commises n'ayant conduit qu'à un unique destin inéluctable dont toute possible volonté de l'éviter était absente ? Elle n'était pas vie cette tragédie-née qui faisait honneur à tant d'idiots. Non. Il parlait du choix de mourir pour achever d'imposer son nom et ses idées dans la mentalité des gens, avant que ne surviennent les années empâtées qui gâcheraient en quelques mois les efforts de plusieurs décennies. Qui écoutait encore le vieillard racontant sa jeunesse de guerre ? On se souvenait des soldats, non des fantômes du présent.
Mais là encore, il existait les prédicateurs de la mort, ces infâmes et ces vautours.
Ils racontaient aux pauvres erres que l'on pouvait choisir de mourir pour récuser l'absurdité d'une vie qu'ils n'avaient même pas vécu, sous prétexte de ne pas réussir à la vivre. Il ne s'agissait pas plus d'un choix que d'une force de volonté : l'abandon n'avait pas sa place parmi les valeurs héroïques. Si tous avaient abandonné lorsque les difficultés se dressaient devant eux en sifflant entre les crocs de leur gueule difforme telles des créatures hideuses, alors il n'y aurait jamais eu de récit à raconter, ni de légende à transmettre. Simplement des faits dénués de sens -et pour cause !, nul des défunts n'y aurait jamais donné de sens. Qu'étaient-ce que ces combats tragiques à l'issue sans équivoque et dont on connaissait la fin avant même de s'asseoir dans son siège ? Qui avait encore envie d'aller voir une pièce de théâtre dont il connaissait les moindres détails et qui n'avait rien de rebondissement, rien de caractère, rien de surprenant ? Nul, si ce n'est les prédicateurs de la mort. Eux se languissent en ricanant, leurs langues de vipère sifflant entre leurs dents tandis qu'ils jubilent de savoir déjà ce qui se passera, heureux de connaître quelque chose dans ce monde qui leur est si incompréhensible. Mais voyez que déjà, eux-mêmes trouvent un sens à la vie, quoique de son avis, il pensait plutôt qu'ils lui ôtait tout sens en prônant le non-sens et l'abstraction.
Il aidait les gens à mourir : il abrégeait leurs souffrances de métier et accédaient à leurs dernières requêtes. Mais il y avait bien des gens qu'il n'aiderait jamais à mourir, et c'étaient bien les fanatiques en grand nombre des prédicateurs de la mort, voire les prédicateurs eux-mêmes, finis par être convaincus de tous ces mensonges qu'ils racontaient à longueur de temps sans jamais penser sérieusement à les appliquer à leurs propres existences. Parfois on le venait quérir en prétendant souffrir du pire des maux : l'âme était rongée de l'intérieur, le coeur pourri telle une pomme dont le ver a grignoté petit à petit la chaire pour n'en laisser qu'une peau rabougrie et terne. On lui parlait d'inadaptation du monde à ces souffrants. Alors il répondait dénué de sentiments :
"Mais qu'avez-vous fait, vous, pour vous adapter à ce monde ? On ne peut changer la généralité pour l'accorder aux minorités : la majorité l'emporte. Pourquoi tenez-vous tant à se placer du côté des perdants quand il y a un univers de tout à gagner du côté des gagnants ? Mais je ne suis pas là pour vous apprendre la vie et puisque votre résolution est prise, allez donc mourir ! Les prédicateurs de la mort ne devraient pas marcher encore debout. Eux ne méritent pas la vie, et vous, qui leur avez succombé, vous êtes rongés par un mal bien plus grand que celui que vous m'avez décrit : vous êtes rongés par vos propres croyances, et elles sont elles-mêmes le poison qui vous consume.
Mais je ne veux rien avoir à faire avec vous. Je ne donne pas la mort à ceux qui ne le méritent pas. Car oui, vous, ô prédicateurs de la mort imminente, qu'avez-vous à répondre à cela ? Celui qui n'est pas digne de la vie car l'a abandonné bien vite, en quoi mérite t-il la mort ? Il en souille le sens autant que vous souillez celui de la vie. La belle mort perd de son éclat et de son authenticité lorsque se jettent et s'égorgent sur son autel des âmes qui en sont indignes. Elles meurent toutes en son nom, mais quel nom lui donnent-elles ?! Elle ne peut être appelée "mort", cette fin que nous atteignons tous et qui vise à achever nos desseins pour honorer nos noms puisque la voilà maintenant l'oeuvre et le seul reste de ceux qui n'ont voulu donner de sens à ce qu'ils faisaient.
Moi je leur refuse le droit à la vie autant qu'à la mort et je me tiens devant vous fermement pour vous demander à tous : quelles prétentions avez-vous de mourir ? Et au nom de quoi ? Car bien trop souvent je vous entends dire : "nous n'avez rien qui nous donne encore envie de vivre, mais nous n'avons rien à apporter à la mort ; nous mourrons sans plus de prétention que nous ne vivons". Alors retournez donc chez vous et trouvez au moins une raison de faire ce que vous faîtes qui ne soit pas par résignation ou désillusion mais par détermination et conviction ; dépassez ces prédicateurs et émancipez-vous en en vous offrant, au moins, une mort digne, qui vaille la peine que l'on se batte pour elle.
Tant que durera l'indécision et l'a-motivation, vous ne serez pas plus vivants que morts, mais n'aurez mérité ni la vie ni la mort."
Et après leur avoir tenu ces propos, il s'en retournait chez lui, le cœur froid, s'isolait un instant dans ces montagnes avec son aigle et son cheval, et leur demandait pourquoi les hommes ne savaient apprécier le goût de la vie. Le lendemain, il s'en retournait en ville sans faillir et tachait de répandre ses leçons que la vérités même de la vie lui avait murmuré à l'oreille et qu'il avait été attentif à entendre en tout temps. Ainsi brillait son leitmotiv qui résonnait avec la force de cents poumons criant en chœur : "Vouloir libère".
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La liberté de prendre le droit
RandomIl ne s'agit pas d'une histoire : cela tiendrait presque plus de l'introduction. C'est un court passage, modeste pour débuter sur Wattpad. x3 Je ne tiens pas spécialement à vous assommer d'une longue lecture, mais plutôt à vous introduire à l'un d...
