Chapitre 1

2 0 0
                                        



Avez-vous déjà essayé de creuser une tombe dans une terre parfaitement aride ?

C'est un peu comme tenter de pratiquer la voile en plein cœur du Sahara :inutile, douloureux et desséchant. Bien sûr, extraire vingt centimètres cubes pour y planter une cordyline ou un arbousier aurait pu sembler tout à fait envisageable, mais réaliser un espace suffisant pour y enterrer un corps c'était une tout autre affaire.

De plus, planquer un cadavre dans son propre jardin n'était probablement pas la meilleure façon d'éviter la prison. J'avais vainement gâché le début de ma soirée dans cette entreprise avant de me rendre à l'évidence. C'était bel et bien une idée de merde.

Lorsque vous venez tout juste d'assassiner quelqu'un, le plus difficile à supporter n'est ni le poids de la culpabilité, que quelques verres de whisky peuvent rapidement dissiper, ni l'écœurement viscéral que vous pouvez éprouver à la vue de la dépouille sans vie et du sang répandu. Si vous en êtes arrivé à tuer une autre personne,c'est probablement que peu de ces choses à ce stade sont susceptibles de vous émouvoir.

Ce qui est particulièrement insupportable c'est, avant tout, la profonde solitude dans laquelle l'acte que vous avez perpétré vous plonge.

Ce n'est pas juste que socialement le meurtre fasse partie des transgressions les plus dévalorisantes. Le vol étant plutôt bien accepté et même recommandé dans certaine carrière tel que celle d'homme politique et le viol, au regard des peines parfois appliquées, n'est pas réellement considéré comme un délit à proprement parlé.

Non !Tuer un congénère vous arrache à votre condition d'être humain.C'est bien pire que l'ostracisme, c'est l'isolement complet de votre propre espèce. Vous ne serriez pas plus seul sur un rocher en plein milieu de l'océan pacifique. Vous devenez un non-être,pour les autres, mais également pour vous-même. Vous êtes seul.Seul, lorsque vous dînez dans la chaleur protectrice de votre foyer.Seul, dans la foule au milieu de tous ces visages humains. Seul en vous-même lorsque vous cherchez une solution pour éviter de finir votre vie à l'ombre. Seul, face à votre odieux crime.

Après ma malheureuse expérience de fossoyeur, je m'étais installé au bord de la piscine. La légère brise du soir m'avait un peu apaisée. Presque autant que la bouteille de Nika que j'avais très sérieusement éclusée. Je pensais à Estelle, mais surtout à Marcel et les premières larmes avaient jailli sans que je m'en aperçoive. Pas de sanglots, pas de gémissements,juste des larmes et de la morve, puis très vite, la bile qui remonte l'œsophage et qui vous brûle la gorge et le fond du palais. La nausée ensuite et le sol qui ne vous supporte plus et qui chavire pour vous mettre à terre. Peine perdue, je m'y trouvais déjà. J'avais vomi une bonne partie de la bouteille de Nika.Dommage ! C'était un excellent whisky.

Qu'est-ce qui avait dérapé ? Ce n'était pourtant pas si compliqué de vivre une vie normale. Et puis, ça n'avait pas trop mal commencé.Mon enfance sans être doré n'avait pas été si catastrophique.Pas de père, c'est vrai ou plutôt si ; des tas. Passagers.Interchangeables. Parfois sympas, souvent indifférents. Ma mère n'était pas ce qu'on pouvait appeler un cœur d'artichaut,mais plutôt une collectionneuse ; un hangar à bites (tout dépend du milieu). En tout cas, ce n'était sûrement pas ça qui avait fait de moi un assassin. Un con peut-être, mais certainement pas un assassin. En outre, j'avais tout. Toute la panoplie de l'homme heureux. Un bon boulot, bien payé et pas trop chiant, une belle petite maison dans la campagne seine marnaise avec le grand terrain et le tracteur tondeuse (on commençait même à envisager l'achat d'un robot Huksvarna...). J'avais l'Audi, j'avais l'iPhone, j'avais une femme et un fils, j'avais les gentils voisins, les barbecues dès les premiers rayons de soleil au printemps. J'avais la Carte gold, les lunettes rayban et la montre Cartier.J'avais le bleu du ciel sur la jetée d'Etretat où nous nous rendions chaque année pour la Toussaint. J'avais les mojitos...J'avais, Barjavel, j'avais Orwell, j'avais Pagnol. J'avais encore du désir pour ma femme et du plaisir avec. Après 17 ans de vie commune, croyez-moi, ça confinait au miracle, où au moins à l'amour. En tout cas, ça y ressemblait, mais au fond, c'était peut-être la seule chose qui avait réellement manqué. L'amour.Pas celui que l'on reçoit, mais celui que l'on donne.

Je me rappelais les derniers mots d'Estelle avant son départ, Tune m'aimes pas. Tu n'aimes personne, Adam ! Tu n'aimes que toi... Elle se trompait bien sûr. Je ne m'aimais pas des masses.

Le jour mourait lentement. Malgré la chaleur encore difficilement soutenable, un frisson avait parcouru mon corps. L'odeur de ma propre haleine me répugnait. Je pris la décision de rentrer dans la maison.

Devant levier en grès, le son de l'eau qui remplissait mon verre me donna envie de me soulager. J'ouvrais ma braguette et urinai à même les tomettes de la cuisine. Au point où j'en étais, j'aurais très bien pu me pisser dessus, mais je ne voulais pas rajouter de l'inconfort à ma profonde dépression. J'éprouvais juste une irrépressible envie de me laisser tomber sur le divan du salon et d'y mourir. Pour atteindre l'immense sofa, j'avais été obligé d'enjamber le cadavre fraîchement exécuté. Après le meurtre, j'avais pris soin de le couvrir avec une sorte de plaid déniché sur le canapé. La raison était moins la peur qu'il attrape froid(nous étions en plein milieu d'un été caniculaire et même la nuit les températures restaient particulièrement torrides) que l'appel primitif d'accorder un minimum d'égard au défunt.

La manœuvre s'accomplit dans la plus complète décontraction et j'enjambai le cadavre sans y prêter une grande attention. Je crois qu'il s'en foutait. Malgré tout, ce manque d'humanité me donna envie de mettre le feu à la maison.

Qu'allais-je faire à présent ? me coller une bastos dans le caisson et en finir une bonne fois pour toutes ? L'idée était assez séduisante, mais l'éventualité de faire de Marcel un orphelin m'était parfaitement inacceptable. Devenir le fils d'un assassin n'était déjà pas l'idéal des héritages pour démarrer une vie épanouie et équilibrée, rajouter la lâcheté du suicide n'aurait fait qu'empirer la situation. Alors quoi ?Me livrer et plaider la folie passagère ? Je pouvais facilement prendre la perpétuité. Mourir en prison ne m'inquiétait pas outre mesure. C'était plutôt y vivre qui me posait problème.J'avais finalement décidé qu'écrire était peut-être, pour l'instant, la meilleure chose à faire.

Le nègre de Gérard LERBERStories to obsess over. Discover now