L ACCEPTATION DE SOI

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Les deux mains dans les poches de mon jean, je regarde tout le monde sortir du bahut. Les amoureux se retrouvent et s'embrassent à pleine bouche tandis que d'autres patientent, cigarette à la main en attendant leur bus.
    Comme chaque mardi et jeudi, je suis là,  à l'attendre, parce que je connais par cœur ses horaires. Alors ces jours-là, discrètement je l'observe : son sourire, ses yeux, sa démarche. Et comme à chaque fois, je n'ose pas l'approcher, l'aborder en public. Je préfère nos moments en tête à tête.
Une main sur mon épaule me surprend. Antoine.
    – Allez, vas-y. ? me dit-t-il. Vous ne pouvez pas vous cacher éternellement. Il faut vous jeter à l'eau.
    Je ferme les yeux puis  soupire de désespoir. Notre manège dure depuis des mois. La fin de l'année va arriver et j'en serai toujours au même point. A rester là, immobile et à entendre ses pas s'éloigner loin de moi. Pourtant, comme à chaque fois, je meure d'envie de la rejoindre et de l’embrasser. Mais c'est impossible. Alors,  je me contente  de son regard croisant le mien puis d'un timide sourire. Je sais qu'elle n'attend que ça. Que j'affronte le regard des autres.
    – C'est tellement débile comme comportement, dis-je.
    – Non, pas débile. Mais pourquoi ne pas au moins vous parler ? les autres, tu t'en fous.
    – Je dois trouver le bon endroit et le bon moment.
    – Pff, tu parles!
    Quelques larmes embuent mes yeux. Je sais parfaitement que ce ne sera jamais ni le bon moment, ni le bon endroit sauf si l'on pouvait se retirer sur une île déserte loin de tous.  Cette situation me fait souffrir. Nous fait souffrir.
    – Les vacances sont bientôt là et on pourra être ensemble. On ira loin des gens qu'on connaît et où il n'y aura que des adultes et pas des gamins attardés.
    – Ce sera autre chose. Certains adultes ne sont pas mieux tu sais, me répond Antoine.
    – C'est pas facile pour toi non plus alors ? Pourtant tu as l'air de gérer.
    – Je suis plutôt du genre à me moquer de l'avis des autres mais parfois c'est difficile oui. Mais si tu veux profiter de l'amour auquel tu as droit, il faut foncer parce que les gens ne changeront pas. Il y en aura toujours qui n'accepteront pas.
    Je reconnais qu'Antoine a raison. Rien ne changera. Comme à propos de n'importe quel autre sujet d'ailleurs. Chacun a ses opinions, et en a bien sûr le droit, mais disons que celui-là est beaucoup plus épineux. Dès que l'on ne rentre pas dans le moule, on nous exclut. Cependant, ce qui me dérange le plus c'est l'animosité des gens. Ils ont le droit de ne pas accepter mais qu’ils nous foutent la paix ! Et si les personnes comme moi sont si mal considérées, alors pourquoi sommes-nous ainsi ? Pourquoi cette différence existe-t-elle ? Pourquoi ? Pourquoi le monde est-il ainsi ?
    Après quelques minutes, je me sépare d'Antoine pour rentrer chez moi.
    J'ouvre alors la porte de ma chambre, jette mon sac et  ma veste sur mon lit avant de m'affaler dessus.  En regardant le plafond, je nous imagine main dans la main avec Emma et,  à cette idée, le bonheur m'envahit.  Puis, tandis que je ferme les yeux, j'entends les rires, les murmures, les remarques, les moqueries des autres et je vois même leurs regards dégoûtés. Mon ventre se noue, et les larmes coulent sur mes joues. A ce moment-là, je sais. Oui, je sais que je ne peux pas. Je dois renoncer et lui dire de ne plus m'attendre et de chercher le bonheur et l'amour auprès de quelqu'un d'autre. Une personne qui saura être forte et faire face.
    En me rendant à la station de métro, je me dis que je vais faire la plus grosse bêtise de toute ma vie. Mes neurones sont en combat permanent avec ce que me dicte mon corps. Cependant le doute, la peur et la douleur sont devenus un trop gros fardeau et je ne peux pas continuer dans cette voie.
    Tel un zombie, je me faufile dans le métro pour descendre quelques minutes plus tard à la station désirée puis me rend à pied jusqu'à l'appartement d'Emma. Au fur et à mesure de mon avancée, les battements de mon cœur s'accélèrent. Devant la porte, j'inspire profondément puis frappe. Lorsqu'elle m'ouvre avec un grand sourire, l'envie de faire demi-tour me traverse l'esprit puis la peine me submerge. Je n'y arriverai pas...Timidement je réponds à son sourire avant de la suivre dans sa chambre. Après avoir refermé la porte, elle m'étreint.
    –  Je suis si contente que tu sois là, déclare-t-elle.
    J'ai tellement envie de l'embrasser, de la déshabiller et de la caresser que me contenir est une véritable torture. Mais je dois aller droit au but pour éviter de la faire espérer davantage. J'ouvre enfin la bouche.
    – Emma...je...
    Elle plonge ses yeux dans les miens.
    – Oui ?
Je prends une grande inspiration en cachant mes mains tremblantes dans mes poches.
    – On ne peut pas continuer comme ça. C'est trop difficile.
    – Je suis bien d'accord avec toi et il faut prendre une décision.
    Sa réponse me surprend un peu et je doute que ma décision soit aussi la sienne.
    – Alors ? Qu'est-ce que tu décides ? demande-t-elle.
Je déglutis tandis que les larmes me montent aux yeux.
    – Je préfère en rester là.
    Ses bras qui entourent ma taille tombent en une fraction de seconde le long de son corps.
    Puis le silence.
    Pesant.
    Insoutenable.
     Puis elle hurle.
    – Tu ne peux pas faire ça ! Pourquoi ? Pourquoi tu capitules ? Je ne compte pas assez pour toi ?!
    Elle pleure à présent à chaudes larmes.
    – C'est trop difficile, Emma.
    – Tu ne penses qu'à toi ! Et moi dans tout ça ? Tu ne me demande même pas ce que j'en pense ?
     – Bien sûr que si, je pense à toi. Mais notre relation serait toxique pour toi. Si on reste ensemble, je ne te rendrai pas heureuse et je ne ferai que te transmettre mon angoisse en continu.
    – Mais je peux t'aider à dépasser ça, dit-elle entre deux sanglots.
    Je secoue la tête en signe de négation.
    – En renonçant à nous, tu rejettes qui tu es. Tu te prives d'aimer et que ce soit moi ou une autre, ce sera toujours le même schéma.
    – Je sais... Peut-être qu'un jour je changerai, mais je ne peux pas te faire attendre et te faire souffrir et...
    Elle me pousse violemment.
    – Va-t'en !
Je fais un pas vers elle.
    – Dehors ! Je ne veux plus te voir !
Tête baissée je sors puis m'effondre sur le palier.
    Les jours suivants, mon principal objectif est d'éviter Emma. Je savais que rompre serait une déchirure mais je pensais qu'avec le temps je me sentirais mieux. Mais... raté ! Mes sentiments, ma tristesse et mon désespoir se sont amplifiés. De plus, mon amour ne fait que croître. J'aimerais pouvoir partir loin pour oublier, elle et le monde. Depuis notre rupture, je ne suis plus que l'ombre de moi-même et j'en veux à la terre entière. J'évite le regard de tous et j'ignore même Antoine. Lui parler ne servirait à rien car j'ai la sensation qu'il ne me comprend pas même s'il a vécu une situation similaire. Il ne voit pas le problème sous le même angle que moi puisque lui a réussi à passer outre.
Mais quand on parle du loup...
    Je le vois se diriger vers moi. Ce n'est vraiment pas le moment, je ne suis déjà pas en avance pour le premier cours.
    – Hey ! Tu ne réponds plus à mes messages ? me demande-t-il.
    – Excuse-moi mais je préfère m'isoler en ce moment. Je dois y aller.
    Il me regarde m'éloigner sans rien ajouter.
    Une question me taraude : comment Emma vit-elle notre séparation ? Sûrement mieux que moi. Elle est tellement forte de caractère et elle était si en colère qu'elle est certainement passée à autre chose.
    L'esprit occupé à réfléchir, je traverse la cour du lycée et je reconnais sa chevelure blonde nouée en chignon. Je ralentis le pas comme pour retarder le moment fatidique. A sa hauteur, elle se retourne instinctivement puis nos regards se croisent. A ma surprise, je découvre un visage fatigué, des yeux rougis et tristes. Ma peur d'y lire un regard méprisant s'envole lorsqu'elle m'adresse un petit sourire. J'aimerais, à cet instant, la prendre dans mes bras, lui dire mes regrets et envoyer balader tout le monde. Plus tard, entre deux cours, je ne résiste pas à la tentation de lui envoyer un SMS.
    Je tape.
    J'efface.
    Je recommence.
    Plusieurs minutes de réflexion me sont nécessaires pour, au final, écrire le message le plus débile qui soit, vu les circonstances.
    « Salut. Comment vas-tu ? »
    Lorsque je m'apprête à ranger mon portable dans ma poche, la réponse arrive.
    «  D'après ce que j'ai vu, aussi mal que toi. »
    Moi aussi alors, j'ai une tête à faire peur.
    La sonnerie. Plus le temps de répondre. Les cours s'enchaînent. La journée me semble interminable et le visage d'Emma me hante. En sortant du dernier cours, je me demande comment j'ai pu me concentrer. Des vibrations dans le fond de ma poche. C'est sûrement Antoine mais je n'ai pas envie de décrocher.  Les vibrations se calment puis reprennent. Il insiste. En soupirant, je réponds sans même m'assurer que c'est bien lui.
    – Tu me manques. 
    Emma... mon cœur bat à tout rompre. Je ne m'y attendais pas si bien que ma voix tremble en lui répondant.
    – Moi aussi.
    J'accélère le pas en jetant un œil méfiant autour de moi. J'ai l'impression que tous les regards sont posés sur moi. Je deviens complètement parano.
    – Tu es où? 
    – Je suis devant le lycée. Je viens de sortir. Et toi ?
    – J'arrive dans quelques minutes. Tu veux bien m'attendre ?
    – Emma...
    – S'il te plaît, juste cinq minutes pour discuter. Tu veux bien faire ça ?
    – Je... D'accord.
    Pourquoi j'ai accepté bon sang... Je fais les cent pas jusqu'au moment où elle me rejoint. Devant moi, elle fouille dans son sac puis me tend un livre.
    – Tiens, tu me l'avais prêté, il y a bien longtemps.
    En voyant le bouquin, je comprends bien vite que c'est une excuse pour tenter de me mettre à l'aise. Je la regarde en souriant.
    – OK, merci. J'espère que tu as aimé.
    – Oui, beaucoup. Tu en aurais d'autres ?
    – Euh, oui, oui.
    Elle est là et je me sens bien, avec elle, malgré cette gêne qui ne me quitte pas.
    – Détends-toi, dit-elle tout bas. Il n'y a rien d'inscrit sur notre front.
    Lentement nous commençons à marcher côte à côte.
    – Je sais que tu ne me comprends pas, dis-je.
    – Si, je comprends. Tu as déjà eu une mauvaise expérience. Je sais qu'elle a été très difficile pour toi.
    – C'est vrai et depuis je ne voulais plus m'engager jusqu'à ce que je te rencontre.
    – Et avec le recul, tu penses que tu avais bien fait de rompre avec elle ?
    – Pourquoi cette question ?
    – Réponds-moi. Est-ce que tu étais mieux ensuite ?
    – Non. Je n'ai jamais cessé de penser à elle, avoué-je.
   Un silence.
    – Excuse-moi, je ne voulais pas te blesser.
    – Non, pas du tout. Je voulais juste te faire comprendre que tu ne peux pas renier qui tu es et que tu te fais du mal à cause du regard des autres.
Des regards, d'ailleurs, que je remarque posés sur nous. Certaines personnes savent qui je suis, qui m'attire. Et je me rends compte soudain qu’Emma ne fait que dire tout haut ce que je pense depuis si longtemps.
    – Tu as vraiment envie de vivre comme ça ?
    – Bien sûr que non.
    Je regarde autour de nous. Un groupe discute et un élève de ma classe me dévisage.
    – Qu'est ce qui se passe ? me demande Emma.
    – Rien.
    Elle se retourne et le remarque.
    – Laisse tomber, il était avec moi l'an passé. Un crétin de première.
    Elle plonge son regard dans le mien tandis que la voix du « crétin » en question se fait entendre suivi d'un rire.
    – Fais gaffe, Emma, t'approche pas trop !
    La colère me submerge d'un coup.
    – Tu entends ça ? dis-je. C'est ce genre de réflexion que je ne supporte pas.
    – Si tu m'aimes, tu accepteras. Ça prendra le temps que ça prendra, mais je refuse de te quitter.
    – Ça ne prendra pas plus d'une minute.
    – Quoi ? m'interroge Emma.
La hardiesse m'envahit soudain et j'attrape la main d'Emma. Surprise mais heureuse, elle la presse avec tendresse.
Le cap est franchi. Oui, je suis lesbienne et fière de   l'être.

 










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⏰ Last updated: Sep 15, 2019 ⏰

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