Cela faisait un mois que les cours avaient repris dans la prestigieuse Scarborough Boarding School. Ce début d'automne 1895 était doux, contrastant avec la froideur de l'enseignement fait à l'internat.
Ici, la discipline, l'ordre et la religion étaient de rigueur, comme le disait si bien le directeur du bâtiment, Mr. Rowland. Fervent anglican, il assurait le meilleur des apprentissages de toute l'Angleterre, ce qui lui donna grande réputation à l'étage des grandes familles d'aristocrates, et à la gentry voulant éduquer bien comme il fallait leurs enfants.
Woodrow Murray était l'un de ces enfants issus de l'aristocratie anglaise. Âgé de 19 ans, il avait toujours été bien élevé, tiré à quatre épingles, faisait toutes ses prières, était chic, distingué, un véritable gentleman. De plus, il n'était pas sans être beau. Il avait des cheveux blonds parfaitement gominés, des yeux bruns clairs, et une peau claire digne de sa noblesse. Woodrow était très bien vu au sein du pensionnat, et on ne manquait pas de lui faire la remarque. Il était sans doute l'un des meilleurs élèves ayant étudiés ici pour avoir un jour obtenu les félicitations du directeur.
En cette soirée-ci, il flânait justement dans les jardins. Le vent bruissait gentiment dans les grands arbres aux feuilles de bronze, et l'air était légèrement frais. On entendait encore les oiseaux à cette période de l'année.
Alors qu'il passait dans l'herbe pour aller près du lac, il aperçut quelque chose d'étrange dans un arbre. En s'avançant un peu, il se rendit compte que c'était un pensionnaire, à sa grande surprise. Il s'agissait de Amerawdwr Dypwk, ou plus communément surnommé "l'enfant sauvage" au sein de l'école, rien de surprenant en fait. Ce jeune garçon de 17 ans était originaire du pays de Galles. Sa famille avunculaire avait décidé de le placer ici pour ne pas qu'il reste un vulgaire campagnard gallois, avec son berger de père. A l'internat, il n'avait jamais les pieds sur terre, aussi bien au sens figuré qu'au sens littéral, car il ne se passait pas une journée sans qu'il n'aille dans un arbre. Il avait une tignasse rousse, et son uniforme était toujours désordonné : sa cravate défaite, le col de sa chemise ouvert. Et tout ça recouvert de quelconques matières végétales.
Woodrow le dévisagea longuement d'un air hautain. Il n'avait jamais véritablement fait attention à ce jeune sauvageon. On en voyait pas tous les jours des drôles comme lui, surtout en cet endroit. Alors qu'il était perdu dans ses pensées, le gallois l'interrompit :
" Tu veux quoi ?"
L'autre ne lui répondit pas, et commença à repartir vivement. Comment se permettait-il de lui parler ainsi ?
Amerawdwr voulut comprendre pourquoi cet aristo l'avait dévisagé aussi dédaigneusement, et descendit de son arbre pour le rattraper. Il posa une main sur son épaule et dit :
"Tu ne m'as pas répondu."
Woodrow se stoppa et se retourna vers lui. Il l'observa de la tête aux pieds : ses habits étaient tous froissés, couverts de terre et de traces d'herbes. La crasse de son uniforme contrastait avec ses cheveux de feu aussi propres que son visage presque juvénile, avec sa peau claire, ses tâches de rousseur, ses yeux verts et ses lèvres charnues.
Il y eut un silence pendant quelques secondes, et l'aristocrate hésita en récitant sa phrase :
"Bien je regardais l'arbre, je ne sais pas... Je ne m'attendais pas à voir... Quelqu'un dans un arbre... Ici."
Puis il reprit sa modestie en renchérissant sur un tout autre ton plus sévère :
"De toutes façons un jeune homme comme vous dans cet internat se doit de bien se tenir, regardez un peu votre uniforme."
Après quoi il épousseta son épaule où Amerawdwr l'avait touché, puis reprit son chemin.
Le roux lui, ne comprit pas cette réaction très étrange, et resta un court moment, puis se ravisa en revenant vers son arbre.
□
Après cette étrange rencontre, le jeune aristocrate se décida à aller méditer dans la bibliothèque. Il s'assit sur un fauteuil et contempla les rayonnages et les élèves assis à des tables, lisant silencieusement. Il vit alors John, son voisin de chambre s'approcher et s'asseoir à ses côtés.
"- Eh bien mon ami, que fais tu donc ici à ne rien faire ?
- Je réfléchis, je pense, tout simplement.
- Et à quoi donc ?
- Tout à l'heure j'ai croisé "l'enfant sauvage". Il m'a demandé ce que je lui voulais, et je lui ai tout simplement dit qu'il devrait prendre plus soin de sa personne dans un endroit aussi prestigieux.
- C'est la personne la plus étrange que je n'ai jamais vu. Sûrement un campagnard sans aucune éducation. Je me demande comment a-t-il réussi à se retrouver ici avec ces manières. Bon. Que dirais-tu de sortir un peu de cette salle ennuyante ? Allons fumer une pipe plutôt."
Ils sortirent du bâtiment, et passèrent le grand portail surmonté du nom de l'école en lettres gothiques. Woodrow lança alors :
" - N'empêche ça pourrait être intéressant de lui parler non ? Lui demander pourquoi est-il comme cela, défiant les valeurs de l'École. Il pourrait même nous apprendre des choses, ça serait drôle.
- Vraiment ?" Répondit John en grattant une allumette sur le souffre de la boîte en bois.
" Sans façon. Je ne traîne pas avec ce genre de personnes. Mais si ça te plaît, eh bien va le voir hein. J'ai hâte de te voir grimper dans les arbres avec les cheveux en bataille." continua-t-il dans un ricanement.
Puis ils continuèrent alors à discuter de tout et rien en fumant tranquillement leur tabac devant les grilles de la Scarborough Boarding School.
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Uranians
Historical Fiction1895, Angleterre. Amerawdwr et Woodrow, deux pensionnaires d'un prestigieux internat. Edgar, jeune prêtre à l'esprit fragilisé. Malgré leurs moeurs dérangeantes selon la société oppressante du XIXe siècle, ils vont s'aimer à leur façon avec grande d...
