CHAPITRE I
L'ÉVOCATION DU DIABLE
I
L'INITIATION DE SATAN
La parole prononcée est morte, la tentation prévue avortée ; Satan mis à nu, n'a plus qu'à fuir. — Celui qui écoutera et lira ce chapitre aura appris à ne plus craindre le ténébreux esprit des évocations.
Jeune homme, toi dont le sang aux riches globules bouillonne d'une convoitise d'au-delà, tu découvres la science qu'on t'offre caduque, ton avenir lié par d'obscures et vaines obligations. Tu ne crois plus ces lois qui firent tremblants tes ancêtres, tu étouffes en les temples de nos religions d'esclaves, et tu as cependant compris la nécessité d'un idéal moins abrutissant que le positivisme matériel prêché par de myopes professeurs.
Écoute, comme un véridique apologue, l'histoire de cette horrible initiation et crains de retrouver en toi-même, potentiel, tout cet enfer !
À l'époque dangereuse où tourbillonnent les désirs, où l'instinct, point encore assoupli par la volonté, se sert de l'intelligence pour s'assouvir mieux, où la religion amoindrie déjà par les doutes philosophiques laisse le champ libre aux superstitions, tu te penches, en des coins déserts de bibliothèque ; derrière les grilles et les cadenas, malgré le linceul des poussières, tu les ouvres et tu les feuillettes et tu les médites ces livres manuscrits ou imprimés, ces Grand ou Petit Albert y ces Dragon rouge, ces Veillard des Pyramides, ces Grand Grimoire, ces Secrets magiques, ces Enchiridion.
Ton doigt peureux s'enthousiasme de la pnge qui n'a pas été lue ; l'espoir grandit à chaque déception : la conquête du bonheur apparaît et fuit avec ces titres alléchants du grimoire promettant toutes les choses excitantes qui ne peuvent être tenues. Mais cette impatience déjà est diabolique. Ces livrets incorrects, obscurs, mystificateurs sont en efict magiques, car ils soulèvent au fond de l'âme, dans les dernières fibres des nerfs la cohorte des perversités.
« La voisine là toute proche que l'on épie de sa fenêtre, le rideau à peine soulevé pour la place de l'œil, la voisine qui, le matin, bras nus, épaulettes de chemises glissées, se reflète dans les glaces, mutiple, éblouissante de perles d'eau, et, le soir, — négligence de soubrette qui n'a point clos les volets — déploie la souplesse d'un corps qui glisse entre les draps... tout cela, chuchote le grimoire, cela à toi.
« Ecoute mes secrets — vois leurs titres alléchants : Pour jouir de celle que tu voudras — pour faire venir une femme vous trouver, si forte soit-elle — pour faire danser une fille nue. Quelque sage et fidèle qu'elle puisse être, celle que tu désires ira te trouver, tirée par le filet de mon sortilège, et elle ne pourra reposer, dormir, être tranquille un peu dans ses nerfs, traversés d'invisibles épingles, qu'elle n'ait rompu tous les obstacles, te rejoignant enfin. Loin de toi les corvées de l'attente, la peur d'un refus sec qui décourage et ces niaiseries des saints sournois derrière les vitres. Tu l'auras aussitôt, où tu voudras, si tu suis le rite grotesque et familier. Elle te cédera sans parole, comme un animal obéissant qu'un geste appelle, qu'un regard fait bondir en caresses jusqu'au cou. Elle sera là, et pas de sotte et ridicule distraction. La seule étreignante volupté pèsera sur le couple. Le Diable présidera, décuplant les forces employées, ne demandant pour hymne de gratitude que grincements de dents coupant un essoufflé silence. Tu pourras même — car tu te plais aux lâches mystifications — parce qu'elle aura foulé le sol où a été enseveli le talisman, la forcer à se dévêtir, serait-elle plus pudique que Lucrèce, et à s'agiter toute nue devant l'ébahissement de tous.
« Tu es jaloux encore, chante le Grimoire, tu crains l'époux, l'amant aux droits semblables à celui de l'époux ; ta lampe près de laquelle j'habite éclaire ta face si pâle et convulsée de la savoir contre la poitrine de cet homme ; ah ! ton pire adversaire. Il la possède normalement, sans miracle, par cette redoutable magie de l'habitude ou ce plus inéluctable enchantement du caprice féminin. Tu es jaloux ; moi, qui accompagne ta solitude, comment l'ignorerai-je ? je vais te susurrer la recette de briser sa vigueur, je t'apprendrai à refroidir ses ébats... Cela ne te suffit pas encore ? tu es méchant, tu le détestes, lui — et d'autres qui t'humilièrent et le parent dont tu n'hérites pas et celui-là qui t'empêche de parvenir... J'ai des procédés pour que ton ennemi n'ait de cesse qu'il ne se soit réconcilié avec toi. S'il résiste, il mourra. Je suis charmant et doux puisque je veux la mort de ceux qui t'empêchent de vivre avec sérénité. Je saurai faire verser leurs équipages et les égarer dans les chemins qu'ils connaissent le mieux. S'il déçoit ta colère, si, se fiant à ses poings ou à ses armes, il se rue sur toi, tu croiseras la jambe gauche sur la droite, tu marmonneras quelques oraisons et son couteau ou son pistolet sera charmé. Si, puissant de ton inexpérience, il se précipite quand même, — souviens-t'en — par un billet porté au cou je sais rendre insensible et « dur » à ce point, qu'attaqué par dix cavaliers dans une auberge un homme que je protégeais fut garanti de cinq cents coups de sabre ; il retourna tranquille et sans atteinte à sa maison. Te blesserait-il quand même ? Que crains-tu ? je sais fermer les blessures et arrêter le sang...
« Et l'Or, l'or qui donne toutes les joies, même l'Amour, l'or tu peux l'appeler fébrile dans l'escarcelle, dans la tirelire qui attend. Les secrets foisonnent dans le livre ; avec eux tu gagneras au jeu, tu attendriras l'usurier, tu fascineras la bourse lointaine d'où, vers ta bourse, la jaune hostie, soutenue par d'invisibles petites ailes, essorera. Ah ! Ah ! qu'as-tu besoin d'obéir à ce travail stupide dont furent maléficiés tes ancêtres ? n'es-tu pas la chère exception du Très-Bas qui te veut libre de toute entrave ressemblant à un devoir ? Pendant la nuit, le génie de ta planète viendra te dire l'heure à laquelle il te faut prendre le numéro qui à la loterie gagnera sûrement ; je t'indiquerai comment tu dois couper la baguette vierge de noisetier sauvage, en trois coups, disant : « Je te ramasse au nom d'Elohun, Mutraton, Adonay, Semphoras, afin que tu aies la vertu de la verge de Moyse et de Jacob. » Ainsi tu découvriras tout ce que tu veux savoir et aucun trésor enfoui ne te sera caché... Entre au tripot sans peur, je t'apporte avec un parchemin vierge
