Malo, les pieds gelés, attendait le bus qui l'emmènerait au lycée.
Attendait… Vraiment ?
Il lui semblait que chaque seconde de sa vie qui n'était pas employée ne valait rien. Il ne voulait pas faire comme tous ces gens qui restaient plantés sur le trottoir, les yeux dans le vide. "Plantés". Ça voulait tout dire. Un homme qui ne pense pas, qui ne bouge pas, en quoi est-il différent d'une plante au final ?
Lui, même s'il était cantonné à rester sur place avant que le bus n'arrive, mettait son cerveau en action. Il réfléchissait, observait, se posait des questions sur ce qu'il voyait. À l'extérieur, il était immobile et semblait calme. En revanche, il bouillonnait de l'intérieur. Il y avait tant de choses à voir, à apprendre et à comprendre ! Comment ces gens pouvaient-ils se contenter d' "attendre" simplement que le temps passe ? Il ne pouvait pas croire qu'ils avaient déjà fait tout ce qu'ils pouvaient faire. Ce monde débordait de possibilités, mais seulement si on se donnait la peine de les chercher.
Évidemment, il y avait les limites que la société et la bienséance imposaient. Il ne pouvait pas se mettre à crier et à sauter partout pour observer la réaction des gens. Il ne pouvait pas grimper sur l'arrêt de bus, ni regarder ce qu'il y avait dans le mystérieux sac fermé de la dame devant lui.
Malheureusement, plus il y réfléchissait, plus il trouvait qu'en fait, "ce monde" manquait d'aventure. La Terre entière avait été visitée, cartographiée, exploitée. Il n'y avait plus rien à découvrir. Pas de continent caché, pas de paysages inconnus, pas de monstres étranges... C'était mortellement réel, désespérément rationnel. Une fois qu'on avait compris la logique, finalement, c'était même plutôt ennuyeux.
Cependant, Malo avait trouvé de nouveaux mondes à explorer. Des mondes dans lesquels la réussite ne dépendait pas du milieu ou du lieu de naissance, de l'argent ou de la force physique. Des mondes où l'imagination avait une place maîtresse.
Malo avait découvert les jeux vidéos.
Dans cet univers, il avait trouvé sa place. Ici, il pouvait utiliser son potentiel à son maximum, et il ne s'en privait pas. Il avait consacré tout son temps libre à jouer pour se hisser au rang de meilleur joueur de tous les jeux qu'il avait testé.
Sauf que Malo ne "jouait" pas aux jeux vidéos. Il les vivait. Ses avatars étaient son propre corps, son âme. Son pseudo, Midas, devenait son vrai nom. Dans ces Mondes, Midas était quelqu'un. Il était respecté, estimé, admiré. Et pour ce qu'il était réellement. C'était paradoxal.
À l'inverse, le monde réel était devenu pour lui un monde virtuel, sans intérêt, qu'il subissait. Il avait beau tenter de le rendre moins ennuyeux, il souffrait de la comparaison avec ses jeux préférés.
Ses parents s'étaient beaucoup inquiétés pour lui lorsqu'ils s'étaient appercus que Malo, en dehors des cours, ne sortait plus de sa chambre et passait son temps devant des écrans. Il dépensait son argent de poches en consoles, cartouches de jeu, casques, claviers… Au final, son bureau ressemblait à un vaisseau spatial, tellement il y avait d'écrans et de machines.
Son père avait tenté d'imposer des restrictions. Il ne pourrait jouer que s'il faisait du sport et avait des bonnes notes. C'était pour lui fondamental pour un enfant.
Très bien. Malo s'était mis à la course à pied, et avait fait quelques efforts pour s'intéresser aux cours. Sa moyenne générale avait instantanément monté jusqu'à 20/20.
Les professeurs avaient demandé à voir ses parents. D'après eux, Malo était un surdoué. Il avait une capacité de concentration et de compréhension exceptionnelle, sans parler de son incroyable mémoire.
Ses parents, après un moment d'incrédulité mêlé de fierté, avaient donc décidé de le laisser jouer comme il voulait. Après tout, leur fils était un génie, il savait mieux qu'eux ce qui était bon pour lui. Tant qu'il avait des bonnes notes…
Ils ne connaissaient rien évidemment aux jeux vidéos, et voyaient leur fils s'effacer de plus en plus dans son monde. La communication devenait difficile, mais Malo ne semblait pas rencontrer de problèmes, alors ils le laissaient s'éloigner d'eux sans vraiment s'inquiéter.
Désormais, Malo était en terminale, avait 17 ans et demi, et il n'avait toujours pas décroché de ses jeux. Le passage obligatoire au lycée l'agaçait : il s'ennuyait en cours, et il avait la nette impression de perdre son temps : il aurait pu assimiler le contenu d'une semaine entière de cours en moins d'une demi-heure.
Seule cette attente à l'arrêt de bus présentait un minimum d'intérêt. Il y avait de l'agitation, des gens, des choses à observer.
De plus, depuis plusieurs semaines, Malo sentait un regard sur lui.
Il avait rapidement repéré parmi la foule un jeune homme, la vingtaine, blond et pâle aux yeux verts. Il était habillé d'une longue veste et d'une chemise, plutôt élégant, plutôt beau garçon aussi, un peu maigrichon comme lui. Il lui faisait penser à son avatar de mage blanc dans l'un de ses jeux favoris, Radkin. C'était exactement son type.
Malo était nettement attiré par les garçons, mais il n'était jamais sorti avec personne. Il n'était pas sûr en fait de pouvoir aimer un de ces types lents d'esprit et médiocres qui peuplaient son lycée. Cependant, s'il devait être en couple un jour, il aurait voulu sortir avec un homme comme lui.
Chaque fois que l'adolescent le regardait, il croisait son regard, et l'autre le détournait rapidement.
Il se demandait bien ce que ce pseudo mage blanc lui voulait. Au fond de lui, il espérait que cet inconnu l'observait parce qu'il le trouvait beau lui-même. Il s'était parfois surpris à imaginer des situations où le mystérieux garçon l'abordait, ou alors des accidents imaginaires où le mystérieux jeune homme manquait de se faire renverser par un bus, et était sauvé au dernier moment par Malo. Il tentait de se représenter la vie qu'il pouvait avoir, son quotidien, ses proches…
En clair, il fantasmait.
Dans son esprit, le garçon était gay, gentil et célibataire. Mais en réalité, qu'en était-il ? Il était tout à fait possible que ce type soit un vrai salaud, ou alors qu'il ait déjà une copine. Peut-être qu'il le regardait avec insistance parce qu'il le trouvait bizarre.
Aujourd'hui, cependant, il se passa quelque-chose. D'habitude, le garçon lui jetait des coups d'oeil rapides en coin, mais cette fois-ci, il soutint son regard plus longtemps. Après quelques secondes, il lui adressa même un sourire. Mais pas un faible sourire gêné, un vrai sourire, franc, chaleureux, qui venait du cœur.
Il lui sembla que son cœur venait de manquer un battement. Ce gars était vraiment craquant en fait… Il se sentit rougir et détourna les yeux, fixant ses baskets blanches.
Quand il osa relever la tête, un bus lui cachait la vue, et quand il repartit, le garçon en chemise n'était plus là, il était monté dedans…
Lorsque son propre bus, qui allait en sens inverse, arriva, il prit une décision. Demain, il allait parler à ce type. Il irait le voir, il engagerait la conversation. De toute façon, il n'avait rien à perdre dans ce monde : si il se faisait rembarrer, tant pis, ça ne changerait pas grand chose à sa vie, après tout. Mais si il arrivait à établir un contact, à mieux le connaître, même si c'était minime, il aurait accompli quelque-chose.
Il était temps de vaincre cette fichue timidité et de sortir de la monotonie. Il fallait le voir comme une quête : s'il réussissait, il gagnerait des points d'expérience, sinon, eh bien… il n'aurait plus qu'à recommencer.
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Coexistence
RomanceCeci est un extrait, la suite sera publiée sur le compte @Wakyo-kusei Certains vivent ancrés dans la réalité et s'y trouvent bien, d'autres ne s'y sentent pas à leur place. Deux visions des choses en tout points différentes peuvent elles trouver des...
