[Nouvelle] Chants

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La tête hors de l'eau, je contemple le paysage nocturne. La lune et ses éclats se reflètent sur le large. Parfois, l'immensité du ciel obscur m'effraie, et je me demande comment ce doit-être, là-haut. Pourtant, ce soir-là, ce n'est pas la peur qui m'a rendu visite, mais le chagrin. En écho à mon esprit abattu, les vagues sont calmes, comme si elles s'étaient mises au repos après la tempête de la veille. D'habitude, en cette heure tardive, je reste en sécurité, dans les profondeurs. Ainsi, même si je n'ai pas sommeil, je m'amuse à faire onduler ma nageoire, et à observer le scintillement des étoiles miroiter sur mes écailles. Cependant, cette nuit, j'ai décidé de venir revoir la terre ferme, que j'avais presque effacée de ma mémoire. Depuis quelques siècles déjà, il nous a été défendu de remonter à la surface, afin de nous préserver du danger que représente pour nous l'extérieur.


- Il fut un temps où Hommes et sirènes se côtoyaient, avait déclaré notre chef d'une voix forte et convaincue. Cette époque est révolue, et ce peuple représente pour nous a présent une menace que l'on ne peut nier.

Comment avait-on pu en arriver là ? Pourquoi le peuple de la terre et celui de l'eau avaient-ils eu besoin de se séparer ainsi ?

Mes souvenirs les plus lointains remontent à plusieurs centaines d'années en arrière, où les êtres humains croyaient encore à notre existence, et où les mythes à notre sujet berçaient leurs légendes. L'histoire d'Ariel la sirène qui, tombée amoureuse d'un homme, était devenue humaine pour vivre avec lui sur terre, m'avait toujours attirée, lorsque j'étais enfant. Toutefois, je ne rêvais pas de poursuivre les pas de mon ancêtre, bien au contraire. Mon chez-moi me plaisait plus que tout au monde ! Au sein de notre vaste et resplendissant royaume régnaient paix et prospérité. Les sirènes côtoyaient les autres espèces marines, et tous partageaient des idéaux communs. Il nous arrivait, quelquefois, de rencontrer des navires et des marins. Alors commençait le plus beau des spectacles : les voyageurs sortaient leurs meilleurs instruments, qui s'accordaient avec le son de nos voix. Nous chantions avec eux, et les mélodies tintaient dans le vent comme une divine symphonie. Quand nos musiciens levaient l'encre pour repartir, nous espérions pouvoir les recroiser un jour.

Mais cette harmonie s'était dissipée pour laisser place au conflit.

Les Hommes avaient multiplié la pêche, s'adonnant à une chasse intensive. Certains des miens racontaient avoir assisté à des scènes qui donnaient froid dans le dos : des centaines de poissons pris au pièges entre les mailles d'un filet destructeur, des requins auxquels on arrachait les ailes et les nageoires, et d'autres visions aussi horrifiantes les unes que les autres.

Les Hommes avaient, progressivement, rongé nos littoraux en y installant de gigantesques blocs d'acier, d'où s'échappait une fumée noirâtre. L'air devenait irrespirable. Les géants bateaux hurlants ne cessaient de recouvrir nos océans qui perdaient, peu à peu, de leur teinte bleue et brillante. Lorsque l'on levait la tête, ce n'était plus les rayons du soleil qui filtraient par la mer que l'on pouvait apercevoir, mais une flopée d'objets qui y flottaient, assombrissant notre royaume. Ils avaient souillé le trésors que l'on avait de plus cher : notre eau. Les humains ne représentaient plus que menace et tuerie. Nous avions dû taire notre existence, pour la préservation de notre espèce.

Alors, invisibles, silencieux, nous restions là, dans les tréfonds des océans. Mais la vie dans les abysses me lassait. J'arrivais, avec peine, à supporter l'ennui, ou l'obscurité des profondeurs. Mais je ne pouvais plus chanter. C'était ça, le pire. Dans l'eau, ma voix restait muette et les sons ne se propageaient pas : le chant, mon activité favorite, ne pouvait se faire qu'à l'air libre. On m'avait privée de mon bien le plus précieux.

Voilà pourquoi, ce soir, je me trouve face à la terre ferme. Je veux juste chanter une nouvelle fois. Qu'importe si l'on me trouve, qu'importe si je me fais tuer ici et maintenant ! Plus rien ne compte, à présent. Les miens diraient que j'ai perdu l'esprit. Je dis que je suis libre. Finalement, je ne suis pas très différente d'Ariel : je préfère tout abandonner pour ce que j'aime, quel qu'en soit le prix.

Alors, les mains agrippées à mes épaules nues et frigorifiées, je lève les yeux au ciel, je prends une grande inspiration, et je commence :

Ma colère, déchaînée, est l'écho de l'orage,

qui balance les vagues, fais gronder le tonnerre,

Agite, non loin, la tempête qui fait rage,

Ombre de mon cœur, meurtri, qui se serre...

Un bruit interrompt mon chant. Lorsque je baisse la tête, je ne peux retenir un sursaut. Un homme se tient là, assis sur le sable, et me fixe avec un intérêt particulier. Prise de panique, je m'apprête à replonger ma tête dans l'eau mais il me retient :

- Attends !

Silence. Seuls les bruissements de l'eau et les mouvements de la marée se font entendre. Immobile, je guette un autre mot de sa part.

- Je ne voulais pas t'effrayer, reprit-il.

Je croise son regard. Malgré la nuit, je perçois ses iris turquoises, qui me rappellent la couleur des mers tropicales.

- Ne t'en vas pas, murmure-t-il.

Aucun mot ne franchis mes lèvres, tant je suis pétrifiée. Que suis-je censée faire ? Fuir ou rester ? La première option me semble plus raisonnable mais, pour une raison que j'ignore, mon corps refuse d'opérer.

- Continue de chanter... s'il-te-plaît.

Mes yeux se posent sur le ukulélé posé sur ses genoux. Il remarque l'attention que je porte à l'instrument.

- Je jouerai pour toi... si tu le souhaites, bien sûr.

Il me sourit, et mon cœur bondit dans ma poitrine. Je ne peux m'empêcher de lui sourire en retour. En quelques secondes seulement, une complicité rare s'est installée entre nous. Alors, j'oublie. J'oublie le danger qui me guette. Je me laisser emporter des siècles en arrière, où hommes et sirènes s'associaient pour composer leurs plus beaux chants...

Pluie battante, Cœurs battants Stories to obsess over. Discover now