Au fin fond d'une forêt sombre et touffue, une petite naît et pousse son premier hurlement. Sa mère, après nombre d'heures de travail horriblement douloureuses, prie Dieu de lui reprendre la vie. Elle implore, le ventre ouvert, qu'Il mette fin, enfin, à ses souffrances. Elle est tellement épuisée que ses gémissements sont presque inaudibles et totalement inarticulés. La guérisseuse exténuée la regarde tristement. Elle sait, elle porte le poids de cette naissance sur ses frêles et pourtant solides épaules. Alors elle recoud la femme, puis elle s'occupe de la petite qui crie. Elle la lange, la calme, la berce. Lui donne le premier lait maternel. Puis sort de la maison cachée dans les bois denses.
L'air frais de la nuit lui fait du bien, après avoir baigné dans l'odeur du sang, de la souffrance et de la peur. Le père, que l'inquiétude transforme en loque, attend dehors. Il est maigre, ses habits usés pendent autour de lui. Il la regarde, une lueur d'espoir luisant follement au fond de ses yeux hagards. Elle secoue la tête lentement, guettant sa réaction. Son regard s'assombrit, l'espoir disparaît comme le vent souffle la flamme fragile d'une bougie. Il demande à voir sa fille. La guérisseuse lui tend la petite. L'homme la prend comme il prendrait une rose de cristal, avec mille précautions. Il écarte lentement le lange qui lui cache le visage, et découvre son petit minois. La petite ouvre alors de grands yeux bleu lagon, un bleu si limpide, si profond, si envoûtant, que le jeune père s'y perd et s'y noie. Des larmes incontrôlables roulent alors sur ses joues. Les émotions se bousculent dans sa tête, tristesse et joie s'entremêlent étroitement.
La guérisseuse le fait alors entrer après avoir couvert la femme d'un drap. Il s'approche doucement du lit et caresse la tête de sa femme. Celle-ci le reconnaît à peine. L'homme devine que personne ne peut plus sauver sa femme. Il savait que c'était dangereux, mais il avait eu l'espoir qu'elle survivrait... Elle ouvre les yeux soudainement et plonge son regard, du même bleu que celui de sa fille, dans celui de son mari. Il se sent alors faible, comme la première fois qu'il l'a vue. Les larmes se remettent à couler le long de ses joues. Il hoche la tête comme si sa femme lui donnait des recommandations, ce qui tire un regard étonné à la guérisseuse. Comme si ce simple regard l'avait épuisée, la femme referme brusquement des yeux. L'homme caresse les cheveux de sa femme, jusqu'à ce que la poitrine de celle-ci devienne immobile, jusqu'à ce que ses joues refroidissent.
Tandis qu'il part avec sa fille dans les bras, la guérisseuse rentre et regarde de nouveau la femme qui ne bouge plus. La guérisseuse la nettoie alors, enlève les larmes, le sang, la sueur de son corps.
Lors de la mise en terre le lendemain, le père effondré regarde le cercueil qui s'enfonce doucement dans le grand trou. Il tient sa fille dans ses bras, et aussitôt le trou comblé, il s'en va, préférant ne pas raviver les souvenirs trop douloureux encore.
¤¤¤
La fillette a trois ans la première fois qu'elle tombe dans le lac. Elle se balade avec son père. Sa grande main entoure la sienne, toute petite, toute menue. Elle rit en écoutant les oiseaux et tente d'approcher les écureuils, sans succès. Elle s'éloigne quelque peu, lorsqu'une surface brillante l'attire. Dans une petite clairière miroite le lac. Les reflets du soleil jouent à sa surface. Il y a tout plein de libellules, de grenouilles et de canards. Elle entend son père l'appeler. Elle lui répond de sa voix fluette par un cri joyeux et inarticulé. Elle veut toucher cet écran brillant et si lisse. Il est si beau sous le soleil estival. Arrivée près du bord, elle s'accroche à des roseaux et se penche. Puis tend la main et touche l'eau. Elle est très fraîche et ici, il fait si chaud. Elle commence à se lâcher. Son papa arrive, la voit et crie son prénom. Surprise, elle lâche tout et tombe. L'eau est froide et elle a expulsé tout son air. Pas grave, il suffit d'ins... Aïe ! Elle ne peut pas respirer ici ! C'est embêtant ça... Malgré ça, elle ne panique pas, elle se sent bien dans l'eau. Comme en sécurité. Bon. Probablement qu'elle doit aller vers la lumière. Elle bouge les bras et les jambes, mais n'avance pas beaucoup. Oh, tiens, avec les doigts serrés, ça marche mieux. Au bout de quelques gros efforts pour son petit corps seulement âgé de trois ans, sa tête crève la surface et elle inspire un grand coup. Son papa est sur la rive, la guettant du regard, à peine inquiet. Elle l'appelle
YOU ARE READING
Les Chasseurs à la Rose Noire
FantasyUne jeune femme intrépide au fort caractère, des amitiés à toute épreuve, des combats, de l'action, un grand mystère qui entoure l'origine du monde... Qu'attendez-vous pour prendre part à l'aventure ?
