Chapitre 2 : Samedi 15 octobre 2117

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            Le lendemain matin, à mon réveil, j'avais le visage gonflé de chagrin. J'étais perdu, complètement assommé de fatigue, j'avais dû pleurer longtemps avant de m'endormir.

Il n'était pas très tard et dehors il pleuvait à grosses gouttes. Le temps aussi paraissait triste. Kiro était en mode veille. La maison était calme, pas un bruit, pas une lumière. Vu de la cuisine, le monde paraissait endormi, comme si lui aussi était en deuil. Maman ne se lèverait pas et papa non plus. J'espérais que la manifestation aurait quand même lieu car mon désir d'aller à l'école grandissait avec moi.

Je remis Kiro en marche : il y avait bien longtemps que je n'avais rien mangé. Je découvris alors, sur l'écran de son buste, ce petit mot de papa : « Bonjour mon chéri, maman dort et ne se lèvera sûrement pas. Je te dépose chez mamie après manger... » Je regardai ma montre : 12h07 ! Et moi qui croyais qu'il était tôt ! Je programmai Kiro pour un sandwich et courus me préparer.

Dans la voiture, personne ne parlait. J'avais hâte de voir ma grand-mère. À cette époque il n'était pas très courant de rendre visite aux membres plus âgés de sa famille. Papa était déjà parti. Mamie était assise dans la cuisine, et m'accueillit avec un chaleureux sourire. Le notaire présent prit sa veste, serra la main de ma grand-mère, et sortit sans m'adresser un regard. Je m'installais dans un fauteuil. Mamie me regarda en silence avant de se lancer : « Tu sais ton grand-père et moi n'avons qu'un petit fils, toi. C'est donc à nous trois, ta mère, toi et moi, que ton papy a souhaité remettre l'intégralité de ses biens. » De petits sanglots dans sa voix la firent s'arrêter quelques secondes, puis elle reprit : « Il t'a principalement laissé cette clé USB. N'en parle pas à ta mère. Je vais te donner son vieil ordinateur pour que tu puisses la visionner. » Elle me tendit un petit objet en plastique, que je n'avais encore jamais vu. Elle se dirigea vers ce qu'elle appelait « la cave ». Elle remonta trois minutes plus tard tenant entre les mains le fameux ordinateur. Elle me le tendit ainsi qu'un grand sac en tissu, « mets le dedans et sois discret. » J'étais pris au dépourvu : en quoi le fait d'avoir cet ordinateur était-il dérangeant ? En sortant, mamie me dit tristement au revoir et la culpabilité de la laisser seule dans son deuil me noua la gorge. Papa m'attendait dans la voiture. Il lui fit un petit signe de la main. Je l'embrassai en espérant qu'il ne me poserait aucune question sur le sac.

A la maison, maman dormait toujours, je me précipitai tout excité dans ma chambre pour découvrir le contenu de la clé. Je sortis l'ordinateur et tentai de l'allumer. L'excitation me faisait faire un peu n'importe quoi. Je dus m'y reprendre à mille fois. Quand enfin je réussis à allumer l'ordinateur et insérer la clé, une icône apparut. Un seul fichier. Un titre :

Projet Vauxaillon, centenaire 14-18

J'ouvris.

La présentation me sembla dater d'un millénaire ! À vrai dire j'étais un peu déçu car je m'attendais à tomber sur des informations confidentielles, secrètes et mystérieuses. Voire paranormales. Ne connaissant pas le mot « centenaire » , j'en cherchai la définition :

Anniversaire d'un évènement important célébré tous les cent ans.

Cela voulait donc dire qu'en 2014-2018 une chose importante s'était produite. En faisant un rapide calcul, en 2018 mon grand-père avait à peu près mon âge.

J'ouvris les dossiers que contenait l'étrange fichier :

fonds documentaire ;

photos du voyage pédagogique ;

vidéo du spectacle, chorégraphie ;

catalogue de l'exposition.

J'ouvris ensuite des photos du « fonds documentaire », au hasard.

Je n'y comprenais rien. Même si on ne connaissait plus le passé j'étais persuadé que mon grand-père n'avait pas vécu cela. On se serait cru sur une autre planète avec ces hommes en uniforme aux traits tirés, au milieu de paysages bouleversés...

J'essayai la vidéo, nommée spectacle de danse, qui me parut tout de suite plus joyeuse. Des adolescents de mon âge dansaient !

Ils étaient filles et garçons mélangés. Il y avait de la musique. Un premier duo apparut, puis un second, puis quatre, puis cinq ! C'était fascinant ! Je les voyais bien coordonnés, bouger avec grâce et conviction sur cette jolie musique. Je sentais bien que cette chorégraphie avait un sens, qu'elle signifiait quelque chose, mais je ne comprenais rien au message. Les différentes musiques s'enchaînaient et là un garçon seul se mit à danser, ses mouvements paraissaient parler au public. Derrière on entendait une voix lire une lettre mais je ne l'écoutais pas d'une oreille très attentive.

J'étais bercé par cette douce voix et cette danse si fluide, je m'endormis sans comprendre le rapport avec ces photos en noir et blanc à la fois étranges et terrifiantes...

Ne jamais les oublier...Where stories live. Discover now