Prologue

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Le ciel est lourd et gris, comme souvent ici à Paris. Accoudée à la rambarde de mon petit balcon, je regarde ces nuages sans forme s'emmêler, s'emboîter et se gonfler, sans trop savoir ce qu'ils présagent. Pluie fine ou averse ? Peut-être aucun des deux. Peut-être vont-ils simplement rester là, tout là-haut au-dessus de nos têtes, comme pour nous surveiller, puis s'étioler doucement dans la fraîcheur de la nuit. Une nuit qui ne tardera pas à arriver au vu de l'heure tardive de l'après-midi. Enfin, je crois. La dernière fois que j'ai vérifié, il était déjà plus de 16 heures, et en général, le jour s'éteint assez tôt en Décembre.

Au loin, les lumières de la ville commencent à scintiller, les lampadaires s'allument timidement, et je peux même voir ce qui se passe dans l'immeuble d'en face depuis que la bonne femme hystérique du cinquième a éclairé son plafonnier. Aujourd'hui, pas de crise de nerfs avec un de ses nombreux amants, ni de grands cris poussés dans le téléphone, non, là voilà simplement qui traverse son salon dans divers accoutrements, tous plus extravagants les uns que les autres. Elle essaye une jupe en cuir, une robe bustier, une combinaison, une autre jupe, encore une troisième bien plus courte que les précédentes, et simplement là, je me rappelle de la raison qui la pousse à chercher une tenue : le Réveillon. Nous sommes le 31 Décembre 2015, comment ai-je pu oublier ça ? Comment est-ce simplement possible ? Avec toute cette effervescence, ces pubs à la télévision, mon Samsung qui n'a pas arrêté de sonner et auquel je n'ai jamais pensé à décrocher, comment ne pas savoir quel jour précis nous étions ? Suis-je si déprimée que ça ? Ou bien seulement déphasée ou alors trop égocentrique, focalisée uniquement sur mes petits problèmes insignifiants, au point d'en occulter le monde extérieur ?

La pensée que la plupart des gens sont en état de fête me plombe davantage le moral. Une grande lassitude s'abat sur moi et je n'ai même pas envie d'essayer de la repousser. Comme à mon habitude lorsque tout se met à dérailler, je sors mon paquet de cigarettes et commence à fumer sans lâcher l'horizon du regard. Il doit s'en passer des choses, ce soir, dans Paris. Pourquoi n'ai-je pas de plans pour ce fichu Réveillon, déjà ? Ah oui, c'est vrai : parce que j'ai décliné toutes les invitations et n'ai même pas pris la peine de répondre à certaines. Fêter la nouvelle année seule chez soi est tellement plus innovant, tellement plus enrichissant que j'en viens presque à regretter mon choix de ne rien faire. Ce n'est pourtant pas de moi de me reclure à l'intérieur, dans mon adorable T3, mais d'un autre côté, ce n'est pas de moi non plus de sortir et de faire la bringue jusqu'à pas d'heure. Je suis entre deux, quelque part entre ces opposés, sur une ligne imaginaire qu'il me semble être seule à percevoir.

La douce agression de la fumée qui envahit ma gorge, puis mes poumons, me calme et m'apaise. Je tire une nouvelle taffe et autorise encore mon esprit à vagabonder un petit peu. Au-delà des habitations, noyée quelque part dans la grisaille, je distingue rapidement les contours de la Tour Eiffel, cette bonne vieille copine que j'adulais tant étant plus jeune. Maintenant que je la connais et la vois quotidiennement, c'est presque devenu un détail, un point oublié dans mon paysage. Je l'aime bien mais m'y suis habituée, comme on s'entiche d'un vieux pull ou d'un gars trop sympa. C'est bien là l'un de mes plus gros problème : l'habitude, l'ennui, le manque d'espoir. Je viens seulement d'avoir 24 ans et pourtant, j'ai l'impression d'avoir déjà tout vécu, que plus rien d'exceptionnel ne m'arrivera jamais. Pourtant, je n'ai vraiment pas de quoi me plaindre : je suis en bonne santé, plutôt mignonne (selon l'avis général), j'ai un boulot correctement payé et franchement pas fatigant, un appartement coquet logé à la lisière du 15e et du 7e arrondissement (un quartier assez huppé de Paris), une garde-robe variée, une voiture assez récente – dont je ne me sers quasiment jamais à cause de la circulation infernale de la ville – et pour finir, un fiancé des plus prévenants, beau, et qui m'aime pour ce que je suis. Que demander de plus ?

Jeu de pisteWhere stories live. Discover now