Sur le perron du Clos-la-rose, Colleen Desrosiers fixait l'horizon de ses iris changeants. Le soleil se couchait, lançant ses derniers rayons orangés sur les murs du castel, teintant les pierres opalines d'une jolie couleur safrané. Le visage relevé, une douce brise faisait voleter ses longs cheveux auburn, emmêlant ses belles boucles qui, dans ce crépuscule automnal, rappelait le plumage de Scarlet, le phénix de son grand-père.
La serre était restée ouverte en ce doux mois d'octobre et le zéphyr portait les fragrances odorantes des nombreux rosiers aux pétales colorés qui chatouillèrent les narines de la jeune fille. Leely ferma les yeux pour mieux savourer ce délicieux parfum, descendit d'une marche et plissa les paupières. Elle se concentra, afin de ressentir chaque vibration de la nature, parcourir ses veines, s'imagina sur quatre pattes, le vent dans sa fourrure, les vibrisses frémissantes.
Lorsqu'elle rouvrit les yeux, ses pupilles dilatées avaient pris une teinte d'un vert grisé. Elle baissa la tête, contemplant la transformation s'opérer. Ses petites mains aux doigts oblongs se muèrent en de belles pattes de velours ivoire, une fourrure sableuse, aussi blanche que les plages de L'Espiritu Santo, courut sur ses bras, remontant ses jambes et son ventre. Un tourbillon s'empara d'elle, ses vêtements disparurent et son corps aux courbes féminines se métamorphosa en une silhouette féline.
Un rugissement, à déchirer le ciel retenti. Puis le calme revint.
L'animal bondit des marches de pierre et retomba sur ses pattes à quelques mètres du perron. À chaque transmutation, la douleur s'atténuait. La brûlure se faisait moins intense et le processus s'achevait plus rapidement. Il lui avait fallu trois ans pour maîtriser à la perfection cet art et il était, désormais, le meilleur moyen d'échapper à sa vie, à son mal-être, lorsque sa conscience humaine, ce retrouvée balayée par ses instincts les plus primitifs.
Sentant l'air fouetter son nouveau visage, Leely s'étonna une nouvelle fois de ne plus sentir ses boucles auburn flotter dans son dos, puis secoua ses épaules comme pour dire : « Je m'en fiche. À cet instant, je suis plus vivante que jamais ! ».
La nuit tombait sur les rosiers, Colleen, aux aguets, contemplait la forêt bordant le domaine. Ses pattes bien ancrées dans le sol, les frémissements de la nature lui chatouillant les coussinets, elle releva franchement la tête et sentie une bourrasque fouetter son pelage d'albâtre. Chacune de ses métamorphoses la rendait un peu plus animal, un peu plus primitive. Ses instincts primaires reprenaient le dessus, elle se sentait enfin libre, libre d'être elle-même et pour elle rien n'était comparable. Pas même la douce quiétude ressentie lorsqu'elle grimpait sur son cheval, galopant à toute allure.
Elle fit quelques pas maladroits avant de se jeter dans une course à travers la forêt, slalomant avec agilité entre les grands arbres qui commençaient déjà à s'effeuiller. Le vent, les parfums de terre, de feuilles mortes et de champignons titillaient ses sens olfactifs. La jeune fille retrouvait son insouciance, sautant d'un tronc d'arbre à l'autre. Elle faisait voleter les feuilles autour d'elle, jouait avec les pommes de pin qui s'en allaient rouler au loin.
Un lièvre sortit de son terrier, aussitôt attirée par le petit animal, Leely tourna ses iris aux couleurs étranges droits dans les pupilles du lagomorphe. Quelques secondes passèrent, plus rien ne bougeait. On aurait dit que même le vent s'était arrêté de souffler. Le félin au pelage de lis avança une patte, se préparant à une course-poursuite à travers bois. La petite bête prit peur à l'avancée de cette grosse patte blanche et s'élança, Colleen à sa suite, dans cette forêt qui s'assombrissait chaque minute un peu plus.
Chaque fois qu'elle courait ainsi, les vibrisses au vent, elle ressentait enfin la paix qui lui manquait cruellement en ses temps d'avant-guerre. Elle sentait la vie, la passion, l'amour et le désir, toutes ces émotions, coulaient dans ses veines. Le désir d'être heureuse, de trouver enfin sa place dans ce monde un peu trop brute pour elle. Elle avait besoin de ces moments où ses instincts les plus primitifs reprenaient le dessus. C'était comme une perfusion en intraveineuse de bonheur dans son état le plus pur, simple et brut.
Une brindille se brisa, ses sens alertés par le bruit la stoppèrent net. Un spectre se mouvait entre les arbres, ignorant la dangerosité de son acte. La jeune métamorphe recula en position de défense, sortit les crocs et grogna contre la silhouette qui osait troubler son amusement. Ses yeux se plissèrent pour apercevoir, ne serait-ce qu'un détail familier de l'ombre. Savoir si elle devait se jeter sur elle ou si au contraire elle devait taire son instinct et faire renaître sa conscience humaine.
Elle ne désirait pas faire de mal, simplement avoir le droit de s'amuser en toute innocence dans ce bois habituellement désert de toute présence humaine. Pendant un bref instant, Leely se souvint de toutes les petites escapades qu'elle avait pu faire dans ce bois sans que quiconque le sache, du moins, c'était ce qu'elle croyait. Un soir, elle avait eu la chance de rencontrer Kay un cheval sauvage d'un magnifique noir d'encre qui contrastait tellement avec sa peau laiteuse. Elle avait passé des heures à essayer d'apprivoiser l'animal, ébène contre ivoire, avant de se rendre compte que c'était lui qui l'avait apprivoisé.
Un soupir la fit sortir de ses pensées. Un homme à la longue barbe blanchit par les années s'avançait vers elle, la main tendue dans un geste amical. Un sourire doux et confiant sur les lèvres, il la regardait attendant une réaction de sa part, la bonne réaction. L'animal ne put s'empêcher d'émettre un léger ronronnement de satisfaction à la vue de cette main, elle tandis la tête, se rapprochant doucement pour aller frotter le haut de son crâne sur cette paume si chaude et aimante.
- Il n'y a personne de plus douce que toi, souffla Alfred en caressant la bête derrière les oreilles.
Un nouveau ronronnement plus prononcé que le précédent se fit entendre dans le silence doucereux qui envahissait les lieux. Leely planta ses magnifiques iris dans les yeux bleus azur de son grand-père, déchargeant dans ce contact visuel tout l'amour et toute la reconnaissance qu'elle ressentait pour lui, à cet instant.
La douceur, l'amour et la quiétude qui émanait des deux êtres ainsi rassemblés, chassait toutes les terreurs du lendemain. Le lion se coucha aux pieds du vieil homme, ferma les yeux et reprit forme humaine. Alfred la drapa de sa cape d'hermine, caressa ses longues boucles rousses et sourit.
- Même si un jour, je te quitte, je serais toujours présent à tes côtés, dans cette forêt comme dans ton cœur. Et si un jour, je te manque trop, si les sanglots s'étouffent en ton cœur, reviens ici. Je scellerais mon amour dans cette pierre pour que les jours où gronde en toi le tonnerre, le vent puisse te murmurait pour moi : Je t'aime infiniment.
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Instinct Animal
ParanormalEn cette soirée d'octobre, Colleen pleure sur les marches du perron. Assise sur la pierre froide, elle observe le ciel, le domaine, tout est paisible, tout est calme. Pourtant, dans son esprit, la tempête fait rage. Que doit-elle faire ? Continue...
