Eden

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Le bar était rempli de monde. Des hommes et des femmes discutaient et riaient bruyamment et se bousculaient comme des cochons dans une porcherie. La comparaison n'avait rien d'exagerée, se dit Eden en se frayant un chemin entre les tables bondées et les serveuses débordées. Elle s'assit au comptoir, le capuchon de sa cape rabattu sur son visage. Elle jeta un regard agacé au barman qui la regardait d'un air goguenard. Celui-ci s'avança finalement vers elle.
- Je peux faire quelque chose pour vous ? demanda-t-il d'une voix traînante.
Eden hésita sur le comportement à adopter. Fallait-il masquer sa voix féminine ? Elle opta pour la sincérité et se pencha vers l'homme.
- J'ai besoin d'aller un Andares.
Autant aller droit au but. Un éclair de surprise traversa le regard de son interlocuteur. Ce fut à son tour de jeter des regards inquiets autour de lui.
- Les agents secrets pullulent ici. Ils sont forts pour dénicher les tuyaux.
Eden attrapa un verre et se servit sans prendre garde à ce qu'elle prenait. Le barman ne s'en formalisa pas.
- Comment pouvez-vous savoir que je ne suis pas une espionne ?
L'homme éclata de rire.
- Sans vouloir vous vexer, vous avez l'air de tout, sauf de quelqu'un venu enquêter sur Andares pour le compte du gouvernement.
Elle haussa un sourcil.
- Vraiment ? Pourquoi ça ?
Le patron murmura comme si il s'agissait d'un secret d'état :
- Les espions demandent toujours comment ON peut aller à Andares. Les autres demandent comment ils peuvent s'y rendre.
Eden hocha la tête et bu une gorgée de son verre. Le liquide, amer et visqueux, lui brûla la gorge. Puis, elle reprit :
- Quand le prochain bateau clandestin part-il ?
Le barman s'étouffa.
- Comment savez vous que c'est par bateau qu'on y rend ?
La jeune fille le fixa.
- Je suis déjà allée à Andares.
Le patron du bar faillit s'étouffer d'étonnement.
- C'est impossible, mademoiselle. Je suis le seul passeur prenant le risque de guider les gens vers ce pays de malheur. Et je me serais souvenu de vous si je vous ai déjà vu.
- Eh bien, il faut croire que votre mémoire vous joue des tours.
Il y eu un long silence. Le barman fixait Eden de ses petits yeux fouineurs. Elle comprenait son hésitation. Les passeurs Andariens, comme on les appelait généralement, risquaient l'assassinat aussi bien que la prison où encore l'enlèvement par le gouvernement. En effet, Andares ne se trouvait sur aucune carte, sur aucune photo satellite et seules quelques rares personnes y étaient allées et en étaient revenus. Mais ces privilégiés avaient tous fait la même description étonnante et merveilleuse de ce pays invisible : une terre où l'océan pouvait être d'un bleu plus pur que l'azur ou plus ténébreux que Lena nuit, ou les déserts arides et les montagnes enneigées étaient plus beaux et plus impressionnants que n'importe quel endroit sur la Terre et où les gens n'étaient que des pirates, des rois ou des marchands, vivant une vie d'insouciance presque effrayante.
Au début, les habitants et les gouvernements avaient laissé les passeurs fleurirent, croyant à une légende alimentée par les superstitions et les théories du complot. Cependant, au fur et à mesure que des gens de plus en plus nombreux revenaient de cette terre devenue mythique, criant sur tous les toits que la magie existait là bas, que c'était le pays du Jamais et du Toujours, du Possible et de l'Impossible, les gouvernements avaient durci leurs lois. À présent, quiconque possèdaient des informations, même minuscules, sur ce lieu s'exposaient à des rapts, des meurtres de fanatiques et pouvaient dire adieu à leur liberté. Malgré la crainte des représailles, quelques imprudents, qui n'avaient plus rien à perdre, se risquaient dans une quête pleine de dangers et d'obstacles, où seuls les plus courageux et déterminés parvenaient à leurs fins, traqués sans relâche par les espions des hommes les plus influents de la planète.
Eden faisait parti des gens qui avaient tout à perdre en se lançant vers Andares. Malheureusement, elle n'avait pas le choix. Si cela n'avait tenu qu'à elle, elle serait restée à sa petite vie new-yorkaise, dans son appartement minuscule. Seulement, comme elle s'en doutait, son passé avait fini par la rattraper. Elle ne pouvait plus l'ignorer. Il fallait y faire face.
Interrompant le fil de ses pensées, elle pressa l'homme qui devant elle, hésitait toujours.
- Et si j'avais un moyen de vous prouver que je ne mens pas ?
- Montrez-le moi.
Eden, avec une précaution qui pouvait sembler exagérée, sortit de sa poche une médaille de cuivre, si usée qu'on ne voyait presque plus le symbole gravé en son centre. Le patron plissa les yeux et, quand il eu déchiffré l'etrange signe, il se redressa et considéra la jeune fille avec plus de sérieux.
- C'est le symbole d'Andares.
Eden acquiesça.
- C'est ainsi qu'ils forment les a. Ils mettent ce signe partout.
- Je sais. Moi aussi, je suis allé à Andares.
Le barman attrapa un vieux chiffon, et se mit à frotter le comptoir pour apaiser ses nerfs. Patiente, Eden le laissa faire, sirotant sa boisson qui finalement n'était pas si mauvaise que ça. Finalement, l'homme murmura :
- À la tombée de la nuit, à 10h précises, un bateau débarquera au quai derrière le bar et emmènera trente personnes. Vous y aurez une place si vous pouvez payer.
Il s'interrompit.
- C'est 600000 dollars le voyage.
La voyageuse ne sourcilla pas.
- Je payerai.
- Le pêcheur qui vous emmènera vous déposera au premier lopin de terre appartenant à Andares. À partir de là, il faudra vous débrouiller seuls.
- Je saurai faire.
Le patron approuva d'un hochement de tête. Eden fit mine de partir, mais elle se ravisa.
- Je vous trouve courageux de faire ça. Ou stupide. Cela dépend de comment on voit les choses.
L'homme grimaça.
- Parfois, je me dis que je ferai mieux d'arrêter. Quand je vois tous ces gens qui donneraient leur vie pour aller là bas, et qui n'y parviennent jamais, ça me fend le cœur.
La voyageuse le regarda d'un drôle d'air.
- Les personnes qui vont à Andares ont quelque chose que les autres n'ont pas.
- Quoi donc ?
- La foi.
Elle eu un sourire énigmatique.
- Quand on veut quelque chose, il faut y croire.
Sur ces mots, elle rabattit sa capuche sur ses yeux et sortit du bar, comme un mirage qui n'a de réel que celui qui y croit.

Les Mystères D'AndaresStories to obsess over. Discover now