Les notes et les sons se succèdent pour former une mélodie que j'avais entendu des milliers de fois. Je ferme les yeux et c'est comme si je me trouvais là, au milieu du public, à l'écouter jouer. Ses longs et fins doigts glissent sur les touches avec grâce, une ride de concentration se forme sur son front alors qu'elle semble perdue dans sa musique... La passion qui émane d'elle me fait frissonner et je souris, plus détendue.
Je me lève pour récupérer mes partitions, déterminée à balayer mes craintes et à me concentrer sur le moment présent. Adviendra ce qui pourra. J'attrape les feuilles posées sur la table basse de la loge, quand je sens quelque chose bouger sous mes doigts. Précipitamment, je retire ma main avant de découvrir avec horreur un cafard qui se mit instantanément à courir sur le meuble. Les yeux écarquillés de stupeur, un cri s'échappe de ma gorge, mêlant surprise et crainte.
— Quoi quoi, quoi ?
Scott, mon frère, qui se tenait à l'autre bout de la pièce, me rejoint en moins de temps qu'il ne fallait pour le dire. Je pointe du doigt la sale bête, incapable de formuler le moindre mot. Et immanquablement, le bougre se met à rire, se moquant ouvertement de ma crainte de tout ce qui est petit et a des pattes.
— C'est pas drôle ! Tue le, tue le !
La créature descends au sol et il ne m'en faut pas plus pour courir jusqu'à la chaise et m'y percher.
— Ridicule, ricane Scott, en écrasant du bout de sa botte le cafard. Ça va mieux, là ?
Je n'ai pas le temps de répondre que c'est à moi. Une boule se forme dans mon ventre et je me sens soudainement nauséeuse. Quelle idée ai-je eu de participer à ce concours ? Et pourquoi diable Scott m'avait encouragé ? Enfin, ça, c'est parce qu'il est toujours de mon côté, quoi que je fasse. Un rapide passage de mes mains sur ma robe noire, comme pour défroisser des plis invisibles, et je monte sur scène.
Je tiens à dire que c'est un mensonge. Souvent, on répète aux musiciens avant leurs passages sur scène de fixer un visage familier, pour se détendre, pour se sentir plus à l'aise. Quelle foutaise ! Quand les projecteurs se braquent sur nous, on est bien incapables de reconnaître la moindre personne assise. La lumière nous aveugle, alors on se concentre sur nos partitions, parce que c'est ce qu'il y a de plus tangible, parce que c'est l'élément le plus tangible. Mes doigts se retirent doucement des touches, je relève la tête et alors, je suffoque en voyant toutes ces paires de yeux qui me fixent, qui applaudissent. Je balbutie un remerciement, je tire ma révérence et je fuis la scène tremblante, une boule à la gorge m'empêchant de respirer. Derrière le rideau m'attend mon professeur. Tout fier qu'il est de ma prestation, il se met déjà à chanter mes louanges mais je ne peux pas l'écouter. Je ne peux pas rester là. Je suffoque. J'ai besoin de sortir, j'ai besoin d'air. Ma mince silhouette se faufile entre les candidats, le staff du concours et les techniciens. Tout en moi a besoin d'espace, qu'on arrête de me répéter à quel point je m'en suis bien sortie alors que je sais parfaitement que je ne le mérite pas. Mes doigts ont tremblés, j'ai fait des fausses notes, j'ai accéléré le rythme de certaines parties et je mettrais ma main à couper que ça n'a pas échappé au jury.
Scott me rejoint rapidement, inquiet. Il sait, il sent, que je ne vais pas bien. Pour moi, c'est plus qu'un concours, c'est une chance à ne pas rater. Un des meilleurs professeurs du monde du piano, un ukrainien qui s'était établi ici à Londres, était venu me voir pendant mes répétitions et il m'avait marqué par une phrase véridique. «Si toi gagner, toi devenir une star. Si toi perdre, qui toi devenir ?» Je tomberais dans l'oubli, comme tous les candidats qui se rataient. Mon frère se mit face à moi, silencieux, en attendant que j'évacue tout le stress et la frustration qui me rongeaient. Je sais que le moment de calme que je veux m'offrir ne va pas durer. Je faisais partie des derniers candidats à passer, bientôt le jury aura fini de délibérer et je devrais retourner sur scène.
Ce fut beaucoup plus rapide que ce que je m'attendais. Scott était rentré voir où ils en étaient et il me pousse presque sur scène en se rendant compte qu'on n'attend plus que moi. Alors qu'extérieurement, j'affiche un humble sourire, intérieurement je bouillonne, pas bien sûre d'être prête à faire face à tout ça. Il a fallu qu'en plus, je m'attire tous les regards en retardant la cérémonie. Face à nous, assis à leurs table, l e jury nous fixe tous, impassible. Je suis bien incapable de lire la moindre émotion sur leurs visages et je trouve ça plutôt angoissant. Je m'y suis faite au fil des concours, à cette indifférence de façade auquelle on a le droit, et à chaque fois, on me dit de ne pas me fier aux apparences, mais eux en particulier ont l'air de robots sans la moindre état d'âme. Finalement, une femme s'avance sur scène et commence le typique discours que l'on nous sert à chaque concours, sur l'importance des échecs, sur le fait que perdre ne nous rend pas moins talentueux ou bons et qu'il est primordial d'en sortir meilleur. C'est toujours à cet instant que la peur monte en moi, devient plus intense, insoutenable. Je ne sais ni comment ni pourquoi, mais c'est ainsi depuis la toute première fois. Peut-être parce que c'est la dernière ligne droite avant le verdict ? Je me mords la lèvre inférieure, nerveuse. C'est le moment.
— Donc nous tenons à remercier tous les candidats de s'être présenté cette année au concours. Nous avons eu de formidables prestations et ce fut incroyablement difficile de les départager. Mais sans plus tarder, la personne qui nous a le plus impressionnée est Sidonie Pevel !
Et puis, c'est comme si je me déconnecte de la réalité, je n'écoute plus ce qui se dit. Sidonie est en larmes, joyeuse, et avance sur le devant de la scène pour saluer une nouvelle fois le public et remercier tout le monde pourtant, je n'entends rien, tous les sons sont passés en arrière plan alors que l'information chemine dans mon esprit. J'ai perdue. J'ai perdue et je me vois déjà tomber dans l'oubli...
VOCÊ ESTÁ LENDO
Prestige, piano et tracas
Literatura FemininaLe Camp Munch a pour réputation d'être un des meilleurs camps pour artistes en herbe. Quand Aileen, 20 ans, se voit offrir un ticket d'entrée, son programme d'été est complètement chamboulé. Elle qui pensait avoir tournée la page de son passé d'arti...
