Chapitre 1

127 10 2
                                        


L'enthousiasme de mes camarades de classe me dégoûte. C'est à se demander s'ils sont véritablement dotés de raison. Ils sont excités, impatients de pouvoirs'amuser ce soir. C'est une soirée très spéciale. Une soirée bénie pour certains. Une soirée d'horreur pour d'autres. Beaucoup vont se faire voler, agresser, ou même tuer. Mais ces crimes seront pardonnés : ce soir, c'est légal. Les gens se laissent aller aux pires atrocités le temps d'une nuit pour que le pays soit en paix le reste de l'année. C'est un concept affreux qui pourtant est accepté par une majorité écrasante. Mes camarades sont de cette majorité.

C'est une discussion irréelle qui s'anime au sein de leur groupe presque hystérique. Ils expliquent comment ils se sont couchés tôt la veille pour être en forme ce soir ou encore comment ils iront débusquer des sans-abri avec leurs parents. Puis ils commencent à organiser le meurtre de notre professeure de mathématiques de la même façon que l'on organise des soirées entre amis. Écœurée, je m'apprête à mettre mes écouteurs et à m'en aller mais Mona, une fille de ma classe, s'assoit à côté de moi et me demande avec un grand sourire ce que je fais ce soir.


- Comme tous les ans. Je m'enferme chez moi avec ma famille et je prie pour me réveiller demain matin.


Elle n'a pas l'air satisfaite de ma réponse et adopte une expression boudeuse. En la regardant on croirait que je viens de refuser de prendre part à une sortie en boite de nuit. C'est un peu plus délicat.


- T'es pas drôle. Si tu veux tu peux venir avec nous, on va bien s'amuser !

- Non merci, j'ai pas besoin de me purger. L'année prochaine peut-être ?


Je réponds nerveusement à son sourire. Paranoïa ou pas, j'ai décidé qu'il est plus sûr de ne pas contrarier les gens lorsque la Purge approche. S'ils sortent ce soir je préférerai qu'ils ne me rendent pas visite. Alors je m'efforce d'être convaincante, même si je n'ai absolument pas l'inttention de les rejoindre l'année prochaine.


- Tant pis, sois épargnée alors !


Elle sourit, me donne une petite tape amicale sur l'épaule puis retourne vite auprès des autres. Je ne peux m'empêcher de lâcher un soupir alors que je m'éloigne enfin, mes écouteurs vissés sur mes oreilles pour ne plus rien entendre. C'est vraiment une période de l'année ignoble. Tout le monde a l'air suspicieux, il est difficile de savoir sur qui compter parce que n'importe qui peut avoir dans l'idée de vous tuer. L'année dernière ma classe à perdu cinq élèves. Trois d'entre eux ont étés massacrés avec leur familles par des inconnus, l'un a été tué par ses voisins et le bruit court que notre professeur d'anglais aurait tué le cinquième. Cette année, j'en suis sûre, ma classe verra encore sa liste d'élèves s'écourter. 

Mon téléphone vibre et l'écran affiche un nouveau message. C'est Milo qui me prévient qu'il sort tout juste de cours et qu'il se dirige vers notre lieu de rendez-vous habituel, je lui réponds rapidement que je suis en chemin, mais que j'aimerais passer voir ma professeure de mathématiques avant de rentrer. Quelques minutes de marche plus tard je retrouve Milo  sous l'abri à vélo du lycée. Notre ressemblance est frappante. Même si nous ne sommes pas de parfait jumeaux nous avons la même peau halée que l'adolescence rend imparfaite, les mêmes cheveux ébène et les mêmes yeux bruns. C'est au niveau du visage que nous nous différencions le plus, et c'est Milo qui remporte la palme du jumeau le plus mignon. Un sourire illumine son visage lorsque je le rejoins et que nous nous tapons dans la main en guise de salutation.


- Toujours aussi bizarre comme journée, constate-t-il avec une pointe de nervosité.

- M'en parle pas, les gens de ma classe veulent flinguer Mme Fleming. C'est pour ça que je voudrais aller lui en parler vite-fait, tu veux bien ?

- Pas de soucis, répond-t-il calmement même s'il est manifestement désabusé par cette nouvelle.


Il sourit doucement et nous partons en direction de ma salle de mathématiques en discutant de toutes les horreurs que nous avons entendues aujourd'hui, elles sont nombreuses. L'ambiance dans la classe de Milo est bien plus tendue que dans la mienne. Thomas, l'un de ses amis proteste ouvertement contre la Purge et s'attire les foudres de tout le monde, y comprit les professeurs. C'est un acte très dangereux. Non seulement il se dresse contre une loi, mais en plus il attise le mécontentement de ses camarades à son égard. C'est pour ces raisons que Milo et moi avons reçu l'ordre de ne pas broncher, seulement de dire que nous ne participons pas. Question de sécurité. Cette mesure préventive est d'autant plus nécessaire que de plus en plus de jeunes s'investissent dans cette nuit pour libérer la pression accumulée pendant toute l'année. Inutile de se placer dans leur viseur et de leur donner une excuse supplémentaire de nous prendre pour cible.  


Nous entrons dans la salle dés que Mme Fleming nous y autorise.


- Je peux faire quelque chose pour vous ? Demande-t-elle, les yeux rivés sur une pile de copies.

- Désolée de vous déranger, madame. Je voulais juste vous avertir des plans des autres, des gens de ma classe je veux dire. Ils veulent vous rendre visite ce soir.

- Ah oui ? Elle relève le nez, visiblement surprise.

- Oui, en tout cas c'est en projet.


Elle réfléchit un instant et repousse ses lunettes sur son nez alors que ses lèvres s'étirent furtivement en un rictus étrange.


- Eh bien merci de m'en avoir parlé. Bonne soirée à vous deux, soyez épargnés.


Nous lui renvoyons la formule de politesse et sortons de la salle un peu troublés. Je vois dans les yeux de Milo que le rictus de Mme Fleming ne lui a pas échappé, nous restons quelques secondes sur le pas de la porte à nous regarder. D'un accord silencieux nous décidons qu'il vaut mieux ne pas savoir ce que ce sourire douteux signifie. Mieux vaut garder un peu de foi en l'humanité.  

La PurgeOù les histoires vivent. Découvrez maintenant