- Eeeeet on accélère la cadence ! Un, deux, trois, quatre.. un, deux, trois, quatre.. un, deux.. Lou tu suis, là ?
Non, je ne suis plus. Étendue de tout mon long sur le sol, les bras et jambes étalés telle une étoile de mer disgracieuse en legging gris et débardeur rose fluo, je peine à respirer.
- Ouais.. je fais juste une.. une petite pause, dis-je en respirant bruyamment.
Le visage de Mia apparaît brusquement au-dessus du mien, et je retiens un cri. Ses cheveux blonds retenus en queue-de-cheval sentent la vanille et elle ne transpire pas. Son maquillage est intact. Une heure qu'on se tape des étirements et des sauts de cabri et madame a l'air prête à défiler sur un putain de podium.
- Ça va ? Tu veux qu'on ralentisse ? propose-t-elle, le regard dégoulinant de pitié.
- Non, non ! Ça va ! J'ai encore un ou deux kilos à perdre, je ne vais pas abandonner si près du but ! fais-je du ton le plus énergique possible, tentant de me motiver.
Je me redresse péniblement, telle une mamie qui a perdu son déambulateur : je roule sur le côté, plie le genou gauche et m'appuie sur le genou droit avec les deux mains pour faire levier. Classe.
Une fois debout, je dois prendre encore trente bonnes secondes avant que ma respiration se rétablisse, puis lève le regard, et le regrette aussitôt. Pourquoi tout le monde me regarde comme s'il m'était poussé un troisième oeil au milieu du front ? Par réflexe, je me passe la main discrètement à cet endroit mais ne rencontre aucun relief laissant indiquer l'apparition d'un globe oculaire supplémentaire. Ce doit être autre chose.
Je suis en train de passer discrètement ma langue sur mes dents de devant à la recherche d'une feuille de salade égarée - bien que je n'ai pas mangé de salade depuis des années - lorsque mes oreilles captent la conversation chuchotée des deux femmes derrière moi.
- Si madame j'ai que deux kilos à perdre pouvais bouger son gros cul, qu'on puisse finir le cour..
- Arrête, deux kilos? Sur chaque membre alors, sans compter les dix dans le bide !
Elles partent d'un rire de hyènes qu'elles essaient en vain de garder silencieux, et continuent à chuchoter d'autres phrases que je ne comprends pas, le sang battant désormais bien trop fort dans mes oreilles. Derrière les pulsations qui me vrillent les tympans, j'entends Mia tenter de reprendre le cours de fitness là où il était avant que je ne me ridiculise. Mais ma bouche, sans l'autorisation de mon cerveau, ne compte pas laisser le reste de ma personne se faire rabaisser de la sorte par ces deux faces de teckel aux bandeaux fluos et bodys multicolores.
- Ah ah ! je m'esclaffe, presque crédible. J'adore ! Non, c'est vrai, ça m'a vexée sur le coup mais j'avoue que c'était hilarant !
Leurs visages trop maquillés expriment une confusion assez comique. Celle de gauche, une brune aux cheveux tellement tirés en arrière par l'élastique de sa queue-de-cheval qu'on croirait que son scalp va se détacher de son front, tente un sourire hypocrite.
- Oh, on ne parlait pas de toi en particulier hein...
- Nooooon, bien sûr. Comme je te dis, j'ai saisi l'humour derrière la remarque digne des de cérébrales que vous êtes, vraiment, ça pourrait paraître cruel, ou débile à certains, mais moi je vous vois telles que vous êtes, ne vous inquiétez pas : de vulgaires poupées décérébrées dont l'utilisation de laque et de teinture pour cheveux a embrumé le peu de cerveau qui leur avait été fourni à la naissance.
- Hein ? Je t'ai dit qu'on parlait même pas de toi, je sais pas pourquoi tu le prends personnellement, si tu te sens bien comme..
- ...Ouais, faut pas te sentir visée, on a rien contre les.. interrompt sa copine au traits asiatiques et à la chevelure peroxydée, tressée sur le côté façon Elsa, reine des salles de sport.
- Les ?
***
Quelques heures plus tard, devant un capuccino géant surplombé d'une montagne de crème fouettée, je fais ce que je fais le mieux : je me plains à Dina.
Dina est formidable : quelques années de moins que mes trente ans cette année, nous ne nous lâchons pas depuis que nos chemins se sont croisés, sur un groupe facebook, il y a de cela quelques années. Elle est mon pilier et ma soeur de coeur.. mon amireuse.
Je pense réellement que le destin place sur notre chemin les personnes dont nous avons désespérément besoin, au moment où l'on ne s'y attend plus. Je n'avais jamais eu beaucoup d'amies féminines, et ne réussissais pas à entretenir de réelle relation amicale solide, durable, et dans laquelle je ne me fasse pas simplement exploiter. Bonne poire un jour...
Mais avec elle, mon coeur est comblé. Elle m'écoute et me soutient, est d'accord avec moi quand c'est socialement nécessaire, et me remet en place lorsque je le mérite. J'espère être une aussi bonne amie pour elle qu'elle ne l'est pour moi.
- Et c'est MOI qui ne suis plus la bienvenue dans leur club de merde ! Non mais on marche sur la tête !
Dina a la délicatesse de hocher la tête l'air faussement contrariée, se mettant de mon côté, même si sa lèvre inférieure montre tous les signes d'un fou rire imminent.
- Quoi ? J'ai pas raison ? je demande.
Ma question a pour effet de briser les dernières digues qui retenaient son hilarité, et bientôt elle s'écroule la tête dans la main, les larmes aux yeux, secouée de hoquets hystériques.
- À ce point ?
J'ai beau être encore contrariée, la voir ainsi me fait du bien, et j'ai le plus grand mal à ne pas la joindre dans son fou rire, bien que je n'en comprenne pas l'origine.
- Mais Lou.. parvient-elle à articuler entre deux éclats de rire, tu ne peux pas hurler des obscénités, déclencher une bagarre, et menacer la prof de fitness, sans t'attendre à des répercussion ! Enfin sérieusement !
Son rire reprend de plus belle.
- Des obscénités ?
- " Grosses putes " et " Allez toutes vous faire foutre, bande de pimbeches mal baisées " sont considérées comme du langage assez vulgaire par pas mal de civilisations figure toi !
- Mmmf. Quand à la bagarre, j'ai juste chopé Elsa par sa tresse, j'ai à peine eu le temps d'essayer de la coller contre le mur que Pocahontas s'est interposée alors...
- Mais même, Lou ! Enfin vous n'êtes pas les seules clientes de ce club, tu te rends compte de l'impact commercial ?
- Elles m'avaient insultée !!
- Je sais ! Je sais, elle lève les paumes en signe de reddition. Mais ta réaction était inappropriée. Il aurait fallu, au lieu de menacer la prof de faire " fermer son club de merde fréquenté uniquement par des pouffes siliconnées " fait-elle en mimant les guillemets, aller la voir et demander simplement à faire décaler ton cours et choisir une autre session, dans laquelle ces deux là n'auraient pas été inscrites. Non ?
- Mmmf. Ouais.
Je déteste quand elle a raison !
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BRULE
RomanceLou, la trentaine entamée et quelques kilos bien accrochés, est farouchement romantique. Le prince charmant ? elle y croit. Sur son cheval blanc, il viendra. Pour la délivrer de sa vie trop tranquille, il viendra. Pour l'aimer et la chérir, il viend...
