Chapitre 1

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Le ruisseau s'écoulait entre les hauts arbres au feuillage vert foncé. La douce musique de l'eau cascadant sur la roche berçait la jeune femme. Eileen se trempait les pieds dans l'eau claire et fraîche, profitant de la chaleur estivale pour se délasser un peu. Eno était parti chasser, et elle se trouvait seule pour l'après-midi. Assise sur un rocher surplombant le cours d'eau, elle laissait ses pensées vagabonder. D'habitude, la forêt lui apportait une sérénité bienvenue, mais depuis quelques temps, elle ne parvenait plus à s'en contenter. A quel moment s'était-elle lassée de la vie dans les bois ? Elle plongea dans ses souvenirs de son arrivée ici, se rappelant encore avec précision les événements de l'époque.

C'était par l'une de ces froides nuits d'hiver, il y avait de cela onze ans. Les hurlements des loups résonnaient encore dans sa mémoire, mêlés à la haute silhouette de Tenhris se dressant à la lumière de la lune. Et sa voix forte, lui criant de courir. Jamais elle n'oublierait la panique qui l'avait envahie cette nuit-là. Elle se souvenait encore avec distinction du son étouffé de ses pas sur la lande, de son souffle accéléré et de sa course interminable. Elle ignorait comment elle était arrivée à la lisière de la forêt Pourpre, mais ça l'avait vraisemblablement sauvée. Elle s'était endormie au pied d'un immense chêne et au petit matin, Eno se tenait devant elle. Depuis, elle n'avait plus quitté l'homme qui l'avait recueillie.

La jeune femme se remémora l'impression qu'elle avait eue en l'apercevant pour la première fois : un homme au visage sale, qui la dévisageait, un sourire ému étirant ses lèvres gercées. Immédiatement, elle avait décidé de lui accorder sa confiance. De toute façon, elle n'avait guère eu le choix ; une fillette de huit ans ne pouvait survivre plus de deux jours seule dans la forêt.

Eno vivait dans une cabane construite entre trois chênes aux troncs si larges que six hommes mis bout à bout n'en faisaient pas le tour. Vivre en hauteur avait au début semblé un peu étrange à Eileen, mais elle s'y était rapidement habituée. Ainsi perché dans les hauteurs, on évitait les dangers du sol, lui avait expliqué son tuteur. Seuls certains ours parvenaient à monter aux arbres, mais la plupart des animaux dangereux ne savaient pas grimper. De plus, Eileen avait appris à se déplacer de branche en branche, et si au départ le vertige l'empêchait d'aller bien loin, elle avait finalement réussi à s'en libérer. Désormais, elle se montrait presque aussi agile qu'un écureuil et, comme ce dernier, le monde feutré de la forêt était devenu son quotidien.

Cette vie, à l'écart des hommes et des guerres, convenait parfaitement à Eileen. Néanmoins, sans pouvoir affirmer pourquoi avec précision, elle savait que cela ne durerait pas indéfiniment. Quelque chose allait arriver et bouleverser son quotidien et celui d'Eno. Tout comme, onze ans plus tôt, elle avait été obligée de fuir son village. Ce n'était qu'un pressentiment, certes, mais elle avait appris à les considérer avec le plus grand sérieux. Et puis, pouvait-on vivre indéfiniment ainsi, coupé du reste du monde ?

Elle n'en avait jamais parlé à Eno. Peut-être aurait-elle dû... mais c'était son secret. Elle avait retourné la scène des dizaines de fois dans sa tête, la déformant, la transformant ; pourtant, elle se rappelait encore avec précision le froid de cette nuit-là, la voix grave du guerrier, la lueur aveuglante de sa lame se levant face à leurs poursuivants. La peur lui broyant le ventre, s'infiltrant dans les pores de sa peau. Son souffle accéléré, ses cheveux plaqués sur son front, trempés par la sueur. Et depuis cette nuit, les questions revenaient en boucle, lancinantes. Qui étaient ces hommes ? Pourquoi s'en prendre à Tenhris ? Le guerrier s'en était-il sorti ? Le temps s'écoulait paisiblement dans la Forêt Pourpre, mais peu à peu, le besoin de savoir rongeait Eileen. Savoir.

Le HurlementWhere stories live. Discover now