La cigarette entre son majeur et son index se consumait lentement dans le cendrier, sans que l'idée de la fumer ne lui traverse l'esprit. Il regardait, comme hypnotisé, les arabesques blanches et grises se tordre dans la semi-obscurité de la pièce. Seule sa respiration un peu hachée venait interrompre le silence qui s'était installé depuis plusieurs heures. La nuit était tombée et il n'avait toujours pas trouvé la force d'esquisser le moindre mouvement pour revenir à la réalité. Il n'était pas prêt à redescendre sur la terre ferme. Ses yeux, encore humides, n'étaient pas prêts à se poser à nouveau sur l'enveloppe blanche sur son bureau qui venait de lui briser le cœur. Une lettre de démission. Il n'avait même pas été capable de la lire en entier. Il ne pouvait pas. Le vil serpent qui avait trouvé refuge autour de son estomac et de son cœur se serra vivement. Ce poids sur sa poitrine refusait de disparaître. Il ne réalisait pas encore ce que cette lettre signifiait. Ou peut être que si. Il comprenait même trop bien mais refusait d'imaginer à quoi ressemblerait son travail, ses journées ou même sa vie, sans lui à ses côtés. Il avait vu ce jour arriver. Il se doutait de son imminence. Mais jamais il n'aurait pu être prêt à la douleur qu'il engendrait. Il aurait voulu supplier. Mais il n'en avait pas le droit, il n'était qu'une ombre du passé, il n'avait pas le droit de brider ses ailes. Une nouvelle larme roula sur sa joue et vint finir sa course sur l'enveloppe immaculée. Ce départ ne lui allait pas. Il avait un goût de précipitation, d'inachevé... Il ne pouvait pas simplement l'accepter. Il ne pouvait pas juste fermer les yeux et dire adieu à ces rires complices, à ces débats enflammés, à ces effleurements taquins, à ces cigarettes fumées à deux, à cet unique baiser qu'ils avaient partagé il y a quelques mois... Yann inspira douloureusement alors que le serpent resserrait son emprise. Rien n'allait plus. Tout semblait sans dessus dessous dans sa tête. Il n'avait aucune idée de ce qu'il devait faire. Ce n'est que lorsque la cigarette finit par lui brûler les doigts que Yann sembla revenir un peu à lui. Il l'a laissa tomber dans le cendrier dans une pluie de cendres. Il ne se souvint pas avoir ordonné à son corps de bouger, mais quelques secondes plus tard, il était debout et enfilait son manteau. Ses pas filaient sur le pavé sans se soucier de la nuit. Ils savaient où aller, ils savaient où reposait leur cœur. Il était essoufflé en arrivant devant la porte de l'appartement, mais il n'en avait même pas conscience. Il ne réfléchit même pas avant de frapper à la porte. Le jeune homme ouvrit sans tarder. Il semblait l'attendre. Lui aussi avait les yeux rouges. Ils se regardèrent sans un mot, nouant leurs regards.
_ Entre. Finit par souffler Martin en le tirant doucement pour la manche.
Yann regarda, dans une semi-conscience, Martin le débarrasser de son manteau, l'asseoir sur le canapé et lui mettre un verre de vin entre les mains. Martin resta debout contre le plan de travail, les yeux baissés, silencieux. « Returning » de BRMC résonnait en fond et Yann eut envie de pleurer. Il but une gorgée lentement.
_ Pourquoi ? Souffla-il après quelques instants, espérant réussir à ne pas trop laisser filtrer son émotion dans sa voix.
_ Yann... Soupira Martin, sans relever les yeux. Je... Il faut que j'avance...
_ Et je t'empêche d'avancer ? Demanda Yann, la voix brisée.
Martin releva les yeux et eut le cœur transpercé par le regard embué et blessé de Yann sur lui. Il hésita un instant à aller s'asseoir près de lui, mais se ravisa.
_ Bien sûr que non, Yann... Tu sais très bien que non. Protesta Martin. C'est juste que je veux voir autre chose... Je...
_ Et tu as besoin de m'abandonner pour voir autre chose ?
Le présentateur regretta l'amertume de son ton. Ce n'était pas ça. Ce n'était pas comme ça qu'il voulait dire aurevoir à son reporter. Mais les émotions se bousculaient contre ses lèvres. Il étouffa un sanglot. Il s'en fichait maintenant que Martin voit ses larmes. Il n'avait plus aucun intérêt à se cacher, à jouer un rôle, comme si les obstacles qui les avaient retenus d'être ensemble jusqu'à maintenant n'avaient plus aucune importance.
