Prologue

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"Si Dieu existe, qu'il le prouve, et s'il n'existe pas, qu'il ait le courage de l'avouer..."
(Pierre Dac / 1893-1975 / L'Os à moelle)

...

C'est la fin du monde et le seul espoir de l'humanité repose sur les épaules de Tommy. Ne me demandez pas pourquoi lui, c'est Tommy et puis c'est tout. Il n'est pas orphelin, son cœur n'est pas fait de cette guimauve qu'ont en commun tous les grands héros, et le foutre qui lui a donné la vie ne vient pas de quelque généalogie royale ou mystique. Non. Toujours est-il que c'est lui l'Elu. Attention, pas « l'élu », celui avec un E MAJUSCULE, le E de Epatant, de Energique, de Epanoui. Mais là où ça merde, c'est que Tommy n'est rien de tout ça. Il est juste un ado parmi tant d'autres, choisi au hasard pour incarner la race humaine. Car s'il est bien une vérité universelle et atemporelle, c'est que Dieu ne choisit pas vraiment. Certains iraient même jusqu'à dire qu'il « s'en bat le steak », mais d'autres préféreront affirmer qu'il a choisi « de laisser les hommes faire leurs propres choix car Il est Bon, Il est honnête et Il est généreux, chantez avec moi ; Oh Jésuuus...». En d'autres termes, ce qu'il en ressort de tout ça, c'est que Dieu n'est ni héroïque, ni sadique, ni généreux, ni cruel....il est simplement feignant. Et à ce titre, si l'homme est façonné à son image, Tommy apparait comme le meilleur candidat pour la partie qui s'apprête à se jouer.

Tommy est assis dans son canapé. Il ne sait pas que la fin du monde est pour bientôt, il ne sait pas que lui seul sera en mesure de l'arrêter, il ne sait même pas depuis combien de temps il est ici. Pour l'instant, il se contente de rire aux éclats devant les nouvelles aventures des « Anges de la téléréalité », neuvième du nom. Non pas qu'il aime ce programme, certainement pas, mais toute sa classe le regarde, donc pourquoi pas lui, ne serait-ce que par curiosité ? Ses parents sont partis à leur thérapie de couple et le jeune homme a donc la maison pour lui tout seul. Pour cette raison, Tommy a gardé un lot de mouchoirs jetables à ses côtés au cas où Vanessa et sa poitrine plus gonflée que les pneus du Range Rover de papa feraient leur apparition. Et soudain, la voici qui apparait. La main de Tommy s'empare d'un mouchoir tandis que l'autre....


A des milliards de kilomètres de là, dans l'entre-deux-mondes, le sort de l'humanité est en jeu. Les forces cosmiques du bien et du mal ont vu leur patience s'amenuiser petit à petit au cours des quelques milliers d'années, depuis Adam et Eve les premiers hommes jusqu'à la comédie musicale contemporaine du même nom. Et aujourd'hui, ils en ont gros. Il est temps d'en finir une fois pour toutes avec cet affrontement sans fin. L'idée est survenue tout bêtement au cours d'une des traditionnelles parties de poker chez Lord Ozymandias, démon de la peur et des odeurs putrides et nauséabondes.

Délaissant leurs archaïques fourches et épées, les deux camps avaient choisi de mettre leur guerre entre parenthèses pour s'affronter sur le tapis vert, dans une ambiance que l'on pourrait qualifier de bonne enfant. Anges et démons se retrouvaient chaque semaine pour tester leur aptitude au bluff. Pour la dernière partie, Azureus, champion des anges, tenait en échec Balthazar, Maitre-Suprême-des-Forces Des-Armées-Mortifères-De-Sa-Majesté-Démoniaque-Le-Seigneur-Belzébuth-Prince-Des-Ténèbres-Et-Tutti-Quanti. Tous les autres joueurs avaient quitté la table à l'exception d'eux deux et de Patrick, simple mortel convié à la partie pour participer à la soirée, puisqu'à chacune de ces rencontres, un mortel était convié. En effet, les deux camps aimaient beaucoup inviter au cours de ces évènements un homme choisi au hasard dans la rue pour ce qu'ils appelaient «Un Diner d'Homme ». Le fait est que l'invité de ce soir était particulièrement con.

- Tu sais Azu, je lis dans tes yeux que tu bluffes, on me la fait pas à moi, dit Patrick à l'ange situé à sa droite.

Azuréus gardait son doux visage impassible, se livrant à un duel de regard avec son némésis, Balthazar. Ce dernier fumait machinalement un énorme cigare et laissait tomber les cendres sur l'immense pile de ses jetons avec une insolence des plus volontaires, les yeux (semblait-il) rieurs derrière ses Ray Ban hors de prix. Menant la partie, il sentait que sa victoire était proche.

- Allez Azu, dis-moi, renchérit Patrick de sa voix nasillarde, t'as quoi, un full ? Une paire d'as ? Une paire de deux ? Allez dis, dis, fais pas ta p...

L'impassibilité d'Azuréus en prit un coup mais il tenta malgré tout de garder son calme.

- Azuréus, mon vieil ennemi, il est temps pour toi de mettre tes dernières forces dans la bataille....
La voix de Balthazar était suave, enjôleuse et semblait siffler dans l'air comme un serpent ondulant sur le sol.

- Tapis ! hurla Azuréus en jetant ses jetons restants sur la table.

- Bah voilà mon gars ! Là tu deviens sér....

- Patrick VEUX-TU BIEN FERMER TA GUEULE ?

Les yeux de l'ange semblaient à présent cracher des flammes.

- Je suis..., poursuivit Balthazar de la même voix sensuelle.

Patrick se joignit au mouvement. Chacun révéla ses cartes et Balthazar l'emporta avec une suite royale qui fit voler en éclat la patience déjà bien amochée d'Azuréus. Les yeux du démon se firent de nouveau rieurs tandis que ses compagnons derrière exprimaient leur joie en riant et crachant parfois quelques flammes qui menaçaient de faire disparaitre les rideaux aux motifs floraux de Lord Ozymandias, ce qu'il désapprouva fortement.

- Désolé Az, ce sera à ton tour de laver ma Porsche...

Patrick prit un air moqueur et sourit de toutes ses dents :

- Ahahah je le sentais que tu bluffais mon vieux, j'ai le flair pour ces choses...

- ASSEZ !

Azureus se leva d'un bond et frappa la table du poing. Anges comme démons en restèrent abasourdis. Lord Ozymandias en était de nouveau indigné, cette table lui avait coûté une petite fortune.

- Cette fois j'en ai ras le bol. Ras le bol de me démener pour protéger les hommes qui n'utilisent la vie que Notre Père leur a donnée que pour faire ou raconter des incroyables conneries.

Il pointa furieusement Patrick du doigt

- Voilà donc les brebis que nous sommes censées guider ? C'est pour des types comme ça que l'on sacrifie nos essences ? Non, trop c'est trop.

Patrick ne semblait pas comprendre que l'on parlait de lui. Il s'apprêtait à ouvrir la bouche mais Azuréus tendit la main et dans un fracas tonitruant, un éclair éblouissant vint transpercer le plafond et foudroyer instantanément le vieux chanteur. Ses cendres retombèrent sur la table, au coté de celles laissées par le cigare de Balthazar.

Le démon joignit ses mains et regarda l'ange d'un air amusé.

- Tu me sembles bien sérieux Azuréus...que me proposes-tu .... ?

- Un pari. Le dernier, et le plus grand des paris.

Et tous écoutèrent la proposition de l'ange avec la plus grande attention.

Dernier Poker avant la fin du mondeStories to obsess over. Discover now