Rien n'arrive au hasard

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Rien n'arrive par hasard ...

*De nos jours*
PAIGE

Je n'avais pas envisagé les fêtes de Noël de cette façon. Je devais les passer avec Paul, Jo et Théo. Je leur avais expressément dit que je me chargeais de tout : décoration, cadeaux, musique... J'avais même prévu de cuisiner, ce qui, soit dit en passant, a beaucoup fait rire Paul, avant que je ne lui assène un coup de coude dans les côtes dont il se souviendra toute sa vie. Il sait très bien que la cuisine et moi ça fait dix, et, dès qu'il en a l'occasion, il ne peut s'empêcher de me taquiner à ce sujet. Ce repas de Noël représentait donc un véritable défi pour moi. Je suis restée des heures à parcourir internet pour trouver "LA" recette de la dinde aux marrons, celle qui ferait frétiller les papilles de tous mes convives. Jo m'a confié que Théo en raffolait et, pour tenter de combler l'absence de son père, je me suis dit qu'il fallait que je sorte le grand jeu, en commençant par bien remplir son estomac. On avait également prévu de lui offrir "THE" cadeau. Jo ne s'est pas montré très réceptif au départ quand il a vu, écrit en lettres majuscules, en rouge et souligné trois fois, le mot "CHIEN" sur la liste de son petit neveu. "C'est une blague", m'avait-il dit en me tendant la feuille décorée de Théo. Devant mon air renfrogné et mes sourcils levés, il a vite compris que non. Puis c'était le seul cadeau sur sa liste, on pouvait difficilement passer à côté ou en privilégier d'autres. Avec mes talents de persuasion (qui s'expriment très souvent quand nous sommes tous les deux dans un lit), il n'a finalement pas mis longtemps à céder.
Je devais également offrir à Paul le cadeau que je lui prépare depuis près d'un an et demi, celui dans lequel j'ai mis tout mon coeur et toutes mes émotions.
A cette panoplie de Noël que je voulais parfait, j'avais ajouté le plus grand sapin du magasin. Il était majestueux, bien touffu, d'un vert... sapin authentique, et d'une odeur entêtante de forêt qui reléguait au placard n'importe quel diffuseur de parfum.
Théo ne voulait y mettre que des boules blanches, ce qui m'avait conduit à arpenter les allées de plus de six différentes boutiques, pour en trouver de toutes les tailles, formes et nuances de blanc. Tout devait être parfait pour notre premier Noël en famille... mais le destin a décidé de s'acharner sur nous une nouvelle fois.
C'est quoi déjà l'expression ? "La foudre ne tombe jamais deux fois au même endroit". Eh bien je crois que je suis officiellement son contre-exemple.
J'ai l'impression de revivre le même cauchemar... Pourquoi ? Tout mais pas maintenant, nous n'avons pas eu assez de temps ensemble.
J'ai très froid. Je n'arrive pas à ouvrir les yeux.
J'entends des bips, ils sonnent à un rythme régulier. Je me sens si faible, si fatiguée. J'essaie de bouger mais mon corps ne semble pas vouloir m'obéir.
Quelle heure est-il ? Depuis combien de temps suis-je là ? Est-ce qu'ils sont au courant ? Hormis les bips réguliers, incessants (mais rassurants, si je les entends, c'est que je suis encore en vie), aucun bruit ne parvient à mes oreilles. Je dois être seule.
Puis leurs visages me reviennent en mémoire...
Je me souviens comme si c'était hier du jour de notre rencontre.
J'ai l'impression de tout revivre à la troisième personne, comme si j'étais spectatrice de ma propre vie.
Cela signifie-t-il que je suis sur le point de mourir... ou que je le suis déjà ?

*FLASHBACK*
      PAIGE

Depuis maintenant deux ans, j'ai un rituel le mercredi.
Ma journée est programmée de A à Z, sans aucune place laissée à l'imprévu. Pourquoi ? Pour avoir la sensation que ma vie m'appartient, ne serait-ce que pour un jour dans ces semaines qui n'en finissent plus et qui s'enchaînent inexorablement. Celle-ci est devenue un enchaînement d'impératifs auxquels je ne peux malheureusement pas déroger. Mes rendez-vous s'enchaînent, du lundi au samedi, que ce soit dans un cadre professionnel (je travaille, à temps partiel depuis l'accident, au service communication d'une grande société) ou personnel, entre les différents médecins que je dois voir sans discontinuer. Je n'ai donc pas une minute à moi, SAUF le mercredi. Je ne travaille plus du tout ce jour-là, et j'ai décidé de rentabiliser chaque instant de ces journées qui ne concernent que moi.
Aussi, ce mardi soir, comme tous les mardis soir, je règle mon réveil pour qu'il sonne à sept heures tapantes. Après le troisième rappel (oui, je ne suis définitivement pas du matin), je me décide enfin à me lever, direction la douche. Je passe une quinzaine de minutes sous le jet d'eau brûlant. C'est bien ce qu'il me faut pour me réveiller et surtout pour me réchauffer par ce froid automnal. Si je n'avais pas décidé d'autant amortir ma journée, je me laisserais presque tenter par un bon bain chaud, rempli d'huiles essentielles et de mousse; mais je ne veux pas perdre une minute de plus sur mon unique journée "off". Une fois douchée, j'enfile un de mes jean slim noir et une chemise parme. Je démêle mes longs cheveux châtain foncé, que je laisse libre. Le vent qui souffle derrière mes fenêtres va certainement me faire regretter cette liberté, mais je me préfère les cheveux lâchés.
Je me brosse les dents et me maquille très légèrement - un soupçon de crème teintée, un trait de khôl et une pointe de mascara - pour éviter de ressembler à un vampire malade.
Je jette un coup d'œil au temps en passant devant la fenêtre de ma chambre, ce qui me confirme ce que j'entendais depuis mon réveil. Les branches des arbres remuent sous les caresses pas si douces du vent. Je devrais peut-être me couvrir plus, sinon mon cousin surprotecteur va encore me tomber dessus.
En plus des températures en chute libre, je ne suis pas une adepte du mois de septembre, pour tout ce qu'il représente: la dure fin des grandes vacances, la rentrée scolaire et professionnelle, le rappel des impôts et par-dessus tout... les bouchons. Je HAIS les bouchons, le sentiment de perdre mon temps quand je suis coincée dans ma voiture ne me quitte jamais. J'ai l'impression de mettre ma vie en pause alors que le temps défile toujours. Je profite de ces moments pour appeler mes amis, mais je préférerais le faire depuis mon canapé, bien installée, que coincée entre une Citroën et une Peugeot, le bruit des klaxons en musique de fond.
Pour que mes mercredis soient sans stress, j'ai abandonné ma mini Cooper au profit de la marche à pied. Puis un bol d'air frais n'a jamais fait de mal à personne.
Par précaution, je décide de prendre un des gilets sur la pile de vêtements qui s'amoncelle sur la chaise de mon bureau. J'ouvre la porte à la volée et descends les marches deux à deux, avec la délicatesse d'un éléphant, tout en me contorsionnant pour enfiler mon gilet.
La maison dans laquelle nous vivons, mon cousin et moi, n'est pas bien grande, mais elle l'est juste assez pour nous deux.
La chambre de Paul se situe au rez-de-chaussée, la mienne à l'étage, et nous partageons toutes les parties communes.
La cohabitation n'est pas toujours facile. Monsieur s'est autoproclamé artiste, et en tant que tel il s'octroie le droit de laisser traîner toutes ses affaires, de son livre à son caleçon sale, en passant par un paquet de chips entamé, absolument partout, du salon jusque dans la salle de bain ou aux toilettes. Il m'a rapporté récemment que, d'après de nombreux spécialistes, le bordel favorise la créativité. Je ne vois vraiment pas en quoi laisser un morceau de sandwich sur le rebord du lavabo booste la créativité mais bon... 
Vous l'aurez compris, pour résumer, Paul est donc l'homme idéal dont chaque femme rêve secrètement à la tombée de la nuit... Inutile de préciser qu'il n'a jamais vécu avec aucune autre femme que moi ou sa mère. Il est loin, très loin du prince Éric, d'Aladdin ou de tout autre princes de nos contes de fées.
Cependant, et quoique j'en dise, je n'échangerais ma place pour rien au monde. Notamment parce qu'en contrepartie de ce désordre ambulant, Paul est aussi le garçon le plus gentil et attentionné que je connaisse. Il a beaucoup d'humour et s'intéresse à tout, particulièrement à l'astrologie. Pour lui, tout est une question de karma et de signe.
Arrivée en bas, je l'aperçois qui m'attend, les mains sur les hanches, et qui me regarde d'un air mauvais.
Eh merde ! Prise en flagrant délit...
- Combien de fois je vais devoir te le répéter ? Fais gaffe dans les escaliers, Paige, tu vas finir par te rompre le cou un de ces quatre.
Sacré Paul ! Il a à peine cinq ans de plus que moi, ce qui ne l'empêche pas de me parler, souvent, comme si j'étais une enfant. Il a toujours fait preuve d'énormément d'attentions à mon égard. Déjà tout petits, il se comportait comme un grand frère très protecteur, toujours aux petits soins pour moi, ne supportant pas que l'on me fasse du mal, et cela n'a fait que s'amplifier après la mort de nos parents.
Mon cœur se serre dans ma poitrine quand je repense à cette nuit où nos vies ont basculé : la voiture de mes parents et celles de ceux de Paul qui se suivent, au retour d'une soirée en famille, une route glissante, un poids lourd trop rapide, un carambolage et des bruits de tôles froissées, des cris à vous glacer le sang, suivis d'un long silence, jusqu'au bruit des sirènes... et puis le noir complet.
Je n'ai ré-ouvert les yeux que deux jours plus tard, couchée sur un lit d'hôpital. Les premières minutes, je ne comprenais pas ce que je faisais là, puis les souvenirs de cette horrible nuit me sont soudain revenus en mémoire. Quand j'ai demandé à Paul où étaient nos parents, et qu'il m'a pris la main, les yeux emplis de larmes,la réalité m'a frappée de plein fouet. Il n'a pas eu besoin de parler pour que je comprenne que le pire s'était produit. L'indicible, la faille dans nos vies jusque là plutôt parfaites, le cauchemar éveillé, celui qu'on ne souhaite même pas à son pire ennemi.
Ils sont morts sur le coup, c'est notre seul réconfort, savoir qu'ils n'ont pas eu le temps de souffrir. C'était il y a maintenant trois ans, et pas un jour ne passe sans que je ne pense à eux. La magie du temps qui passe fait son oeuvre, et je n'ai plus envie de pleurer à chaque moment de la journée, mais la douleur et le manque sont toujours là, logés au creux de ma poitrine. Paul est le seul à s'en être sorti complètement indemne, c'est à peine s'il avait quelques égratignures. Quant à moi, je suis une petite miraculée, avec une bombe à retardement dans le corps. Paul n'aime pas que je dise cela, pourtant c'est la stricte vérité. Je me suis fait une raison depuis le temps... pas lui.
Nous vivons donc avec une épée de Damoclès bien aiguisée au-dessus de ma tête, menaçant de prendre ma vie à tout moment, mais je préfère mille fois la vivre pleinement que de me morfondre et m'apitoyer sur mon sort. Et puis Paul est déjà bien assez stressé pour deux, alors autant garder mon énergie et rester positive...
- Et toi, tu vas finir par avoir des cheveux blancs avant l'heure. Détends-toi !
J'attrape une pomme dans la panière à fruits et la croque à pleines dents. Elle est juteuse et sucrée, comme je les aime. Elle fera parfaitement l'affaire pour m'aider à tenir jusqu'à mon vrai petit déjeuner.
- Ne m'attends pas pour midi, je me prendrai un sandwich chez "SIEMPRE".
- Tu veux que je te rejoigne là-bas ?
- Tu n'es pas censé voir Céline toi ? lancé-je en le taquinant.
Paul fuit comme la peste les mots "engagement", "avenir" et "compromis". Je crois même que cela lui donne de l'urticaire, alors, quand Céline a eu le malheur de dire : "j'aimerais beaucoup avoir le double de tes clés", il a, comme qui dirait, paniqué.
Ce soir-là, en rentrant de chez elle, il a fait, j'en suis persuadée, une crise d'angoisse : il était blanc comme un fantôme, la respiration sifflante, les yeux exorbités. Après sa pâleur extrême, son visage a pris toutes les autres teintes de l'arc-en-ciel, du vert nauséeux au rouge colère. Étant une cousine tout à fait compréhensive, j'ai fait preuve de beaucoup d'empathie et ai passé le reste de ma soirée à me moquer, gentiment, de lui. On dit bien "qui aime bien, châtie bien", et j'aime vraiment beaucoup Paul.
- J'ai annulé. Comme tu peux le constater, j'ai un gros rhume super contagieux, se justifie-t-il en toussant de façon exagérée.
On en parle de son cinéma ? Ce qu'il peut être exaspérant par moment...
Je secoue la tête, dépitée, cale la pomme entre mes dents et m'assois sur l'une des chaises pour lacer mes chaussures.
- Tu es un cas désespéré, tenté-je difficilement d'articuler.
Il s'éloigne de moi en rigolant.
- Je ne vois pas du tout ce qui peut te faire dire ça...
Il a déjà refermé la porte de sa chambre quand je me relève.
- TU FINIRAS TOUT SEUL !! hurlé-je.
Avant de quitter la maison, je prends mon sac à main, accessoire indispensable pour une journée parfaite. On y trouve tout ce dont j'ai besoin pour la préparation du cadeau de Paul...

*De nos jours*
PAIGE

RIEN N'ARRIVE PAR HASARD Des histoires addictives. Découvrez maintenant