1 - Victoria

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Je soulève le rideau métallique. Il fait un bruit de rouille absolument atroce. Le soleil éclaire les vitres. L'été est à son apogée. Je ne porte qu'un débardeur, un short court, et des tennis légères mais je transpire déjà sous la chaleur de plomb. Les étés ont toujours été très arides ici. Je n'imagine pas ce que ça doit donner à l'intérieur. Je passe une main sur la vitre, effaçant la poussière et jette un oeil sur ce qui m'attend. Je vois le petit bureau qui lui servait de comptoir, là où elle posait sa caisse. J'ai un pincement au coeur en l'imaginant derrière sa machine à coudre ou avec ses aiguilles en train de tricoter. Elle ne s'est jamais arrêtée de travailler. A quatre-vingt ans, ma grand-mère défiait quiconque de lui balancer cette idée "saugrenue". Je l'entends encore me dire ce mot au téléphone.

Elle est morte la semaine dernière. Assise ici dans sa boutique. Celle dont je viens d'hériter. Mon père a trouvé que c'était une bonne idée.

J'ouvre la porte. Je la bloque pour ne pas qu'elle se referme. La pièce a besoin d'aération après une semaine fermée, remplie de fringues vieilles comme le monde. Elle n'est pas bien grande. Quatre mètres sur cinq à tout casser. Assez grand pour entreposer quelques vitrines de bijoux fantaisistes et des portants de vêtements. Le style s'adresse - enfin s'adressait - à des femmes d'âges mures. Je n'ai jamais réussi à trouver une pièce qui me convenait dans ses collections. Elles étaient trop "froufroutées" pour moi. Mais ma grand-mère avait son petit succès avec ses amies du coin.

J'ai un instant de nostalgie en me revoyant gamine avec ma soeur à courir partout autour d'elle les mercredis où elle nous gardait, puis je m'attèle à la tâche.

L'enterrement remonte à quelques jours. Je suis revenue dans le coin pour y assister, faire mon deuil d'un passé bien plus que révolu et repartir. Je n'ai pas levé la tête de toute la cérémonie, j'ai accepté les condoléances à la place de mon père qui n'est pas venu puis j'ai repris la route sans allonger mon escale.

Le jour suivant j'étais dans un bureau face à un type austère qui me refilait la boutique et l'appartement de ma grand-mère juste au dessus. L'idée de revenir habiter ici ne m'enchantait pas plus que ça. Puis j'avais pris le temps de la réflexion et finalement si. Pour fermer la boucle d'un passé qui nous avait fait quitter la ville, pourquoi pas...

Je suis en train de sortir des cartons de ma voiture garée devant, de les ramener à l'intérieur et les monter quand quelqu'un toque à la porte dans mon dos.

- Je pensais que tu n'arrivais que la semaine prochaine.

Je souris en reconnaissant d'abord une voix puis un visage de mon enfance : Brice. Mon béguin d'adolescente. Il est toujours aussi beau. Ses cheveux sont aussi longs qu'avant, recourbés sous l'oreille et il a ce regard de braise qui a toujours fait saliver les filles. Je suis grande mais lui c'est un mètre quatre vingt de muscles et de masculinité. Il a un look propre sur lui que je ne lui connais pas par contre. A dix neuf ans, c'était baggy et skate board. Aujourd'hui il a l'allure d'un bureaucrate : pantalon coupé droit et chemise avec manches retroussées.

- C'est ce que je pensais aussi mais j'avais envie de m'occuper de tout ça.

J'ai déjà les bras chargés de vêtements vieillots. Je les fourre dans les cartons. En m'arrêtant un peu plus sur ce que j'ai prévu de faire, je vois qu'il y a du bazar partout. Et de la poussière. Beaucoup de poussière !

Je crois que ma grand-mère ne voyait plus grand chose. Je ne sais pas vraiment dans quel état elle se trouvait à la fin. Je ne revenais presque plus la voir depuis six ans. Je lui téléphonais toutes les semaines, mais elle ne parlait pas de ses problèmes. Ma grand-mère n'était pas une femme qui se plaignait. Même pas de son fils qui ne lui parlait plus depuis des années. Je faisais le tampon. D'un côté, lui ruminait, elle non. Je l'ai toujours vu comme une femme optimiste, qui aimait la vie et ce qu'elle faisait. Et je n'ai jamais vraiment su pourquoi mon père portait cette rancune envers elle. Peut-être à cause de ma mère. Ou à cause de ce qui était arrivé à ma soeur. Non. vraiment je ne sais pas.

6 ans [Publié chez Hugo Roman]Stories to obsess over. Discover now